Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes
Partie 1 : l’occupation de l’espace
Partie 2 : le temps de parole et le choix des sujets de conversation
Partie 3 : l’expression de la colère

Dans cette nouvelle série d’articles, nous nous intéresserons à différents comportements qui sont typiques des dominants (occuper beaucoup d’espace, avoir beaucoup de temps de parole et parler fort, exprimer certaines émotions comme la colère…). Nous verrons également qu’il est considéré comme peu convenable pour une femme de les arborer.
Brigitte Laloupe aborde ce thème dans son livre « Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ». Cela m’a passionnée et j’ai voulu approfondir ce point.
Occuper beaucoup d’espace : un attribut du dominant
Les dominants ont droit à plus d’espace1. Ainsi les dirigeants et les personnes considérées comme importantes ont droit à de spacieux bureaux, bien qu’ils n’y soient pas souvent. A l’inverse, les secrétaires sont serrées dans des petits open-spaces. De manière générale, les riches et les puissants ont de grandes maisons et de grosses voitures.
Plus précisément, l’espace personnel des dominants est plus grand2. L’espace personnel correspond à la « bulle » d’espace qui nous entoure et qu’on ne veut pas voir envahie par les autres (sauf les proches intimes). Cependant, l’espace personnel de chacun n’est pas respecté de la même façon : les puissants envahissent plus souvent le territoire des dominés que l’inverse1. En1977, Henley2 remarqua également que les dominés libèrent de la place aux dominants quand ces derniers s’approchent d’eux, leur laissant spontanément un plus grand espace personnel
En corrélation avec un plus grand espace personnel, les dominants ont tendance à occuper plus d’espace avec leur corps. Cela se voit d’abord dans les postures qu’ils arborent. Quand des personnes ont tendance à « s’étaler » et à prendre beaucoup d’espace (écarter les jambes, mettre les mains sur les hanches en tournant les coudes vers l’extérieur …), ils sont perçus comme dominants ; à l’inverse ceux qui prennent peu de place et adoptent des positions resserrées (jambes et bras croisés par exemple) sont perçus comme dominés3,4. Par ailleurs, une étude3 à montré que, face à une personne adoptant une posture de dominant ou de dominé, on aura tendance à adopter la posture complémentaire (de dominé si on est face à un dominant, de dominant si on est face à un dominé).
L’utilisation de l’espace est donc un très bon indicateur de statut social.
Les espaces privés des hommes
Dans certaines cultures extrêmement patriarcales, les femmes n’ont pas accès au droit de propriété ; le droit à avoir un espace réservé leur est donc dénié1. En Occident, le droit à un espace intime est aussi très souvent réservé aux hommes. D’après une étude de 1976, les hommes ont très souvent droit à un espace privé au sein de la maison (atelier, bureau…), dans lequel les autres membres de la famille n’entrent pas1. A l’inverse, peu de femmes ont droit à de tels espaces. En 1929, sortait l’essai de Virginia Woolf, «Une chambre à soi », dans lequel l’auteure développe l’idée selon laquelle la capacité des femmes à écrire est entravée notamment par le fait qu’elles n’ont pas d’espace privé et intime. Presque un siècle plus tard, la plupart des femmes n’ont toujours pas de «chambre à soi ».
La plus faible utilisation de l’espace par les femmes est visible dans bien d’autres domaines. Par exemple, les femmes possèdent généralement des voitures plus petites que celles des hommes5. Et au travail, les femmes ont généralement de plus petits bureaux ; c’est ce qui ressortait notamment d’une étude interne du MIT (Massachusetts Institute of Technology)6 ou encore du CfA (Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics)7.

Les voitures utilisées par les femmes, comme la Twingo, sont souvent plus petites que celles des hommes.
L’espace personnel des femmes
De manière générale, la « bulle » d’espace qui entoure les femmes est plus petite que celui des hommes8. Les duo femme-femme

S’il y un seul accoudoir commun, il sera majoritairement occupé par des hommes.
interagissent à de courtes distances, les duo homme-femme à des distances intermédiaires, et les duo homme-homme aux distances les plus grandes9. Les hommes et les femmes s’approchent plus des femmes que des hommes8, 9. Une étude de 198210 portant sur 852 sujets a montré que les hommes utilisent bien plus souvent l’accoudoir commun dans l’avion que les femmes, et donc prennent volontiers plus de place que ces dernières. Une autre a également déterminé que les hommes prenaient plus de place avec leur corps que les femmes, en particulier s’ils devaient jouer un rôle de professeur plutôt que d’apprenant dans une situation expérimentale11. Une autre étude de 200212 a confirmé que dans une salle d’attente, les femmes se tiennent plus près les unes des autres tandis que les hommes se tiennent à plus grande distance d’autrui.
Les hommes envahissent aussi plus souvent l’espace personnel des femmes que l’inverse1. Par ailleurs, quand le territoire des hommes est envahi, ces derniers répondent souvent de manière négative voir agressive à l’intrusion, tandis que les femmes ont tendance à se reculer et à fuir1,13. Pire : les hommes ont tendance à non seulement pénétrer dans l’espace personnel des femmes, mais aussi à toucher ces dernières pour établir une relation de domination1.

Les personnes féminines se tiennent plus près l’une de l’autre que les personnes masculines.
Une étude de 200614 portant sur 180 « couples » de participants a montré qu’en réalité, c’est plus le genre (comportement masculin ou féminin) qui détermine la distance entre personnes, que le sexe biologique. En effet, les personnes « masculines » (très souvent des hommes, mais aussi quelques femmes) se tiennent à plus grande distance des autres que les personnes « féminines » (majoritairement des femmes et des hommes homosexuels) ou au genre intermédiaire (à peu près 40 % d’hommes et 60% de femmes). L’étude semble également montrer que ce sont les personnes masculines (dominantes) qui contrôlent les distances interpersonnelles, puisque leur préférence pour des grandes distances était garantie.
L’utilisation de l’espace est donc avant tout affaire de socialisation féminine ou masculine, et non pas de biologie.
Les positions des hommes et des femmes
Les femmes adoptent en moyenne des postures plus resserrées et les hommes des positions plus « étalées », ce qui reflète les différences de statut social entre les sexes3,15,16 . En Occident, par exemple, la position assises féminine par excellence est celle où les femmes croisent les jambes, ou du moins, les resserrent17. Écarter les jambes sera considérée comme « vulgaire » pour une femme, alors que cette posture sera jugé virile chez les hommes. Il est intéressant de noter qu’une position exprimant la dominance (en s’étalant avec ses jambes) est jugée inadéquate pour les femmes.

Les femmes adoptent des positions plus resserrées, prenant moins de place avec leur corps.
Sociabilisation différenciée et occupation de l’espace public

Les jeux des garçons prennent plus d’espace que ceux des filles.
Déjà jeunes, on propose aux enfants des activités différentes en fonction de leur sexe: les garçons sont supposés jouer au foot, à la bagarre, dehors, dans l’espace public (rue, parc) ; à l’inverse les filles restent plutôt à l’intérieur, à jouer avec des poupées ou à faire des activités manuelles, dans des espaces plus restreints18,19. Ainsi, les garçons apprennent à s’approprier l’espace et à l’occuper ; les femmes apprennent à le partager.
Cette socialisation se poursuit à l’adolescence. On peut en voir un exemple avec les espaces de loisir pour jeunes, qui ont été étudiés par une équipe du CNRS dans l’agglomération de Bordeaux. L’équipe a pu constater que l’offre de loisirs subventionnée s’adresse en moyenne à deux fois plus de garçons que de filles, toutes activités confondues. Par ailleurs, il y a trois fois plus de pratiques non mixtes masculines que de pratiques non mixtes féminines qui sont proposées20.
A partir de l’âge de 12 ans, les filles délaissent totalement ces espaces de loisir. Ces lieux sont donc très largement occupés par les garçons et font office de véritables « maisons des hommes », c’est-à-dire de « lieu[x] où se pratique une compétition permanente entre hommes, dont l’enjeu est la production et la consolidation de l’identité masculine et des privilèges qui lui sont attachés »20,21.
Il en va ainsi par exemple des skate parcs, largement occupés par des garçons qui ne portent pas de protection – au risque de se blesser- et se défient. Ces lieux sont évités par les filles – sauf pour regarder les garçons – et par les garçons maladroits ou peu sportifs, qui ne peuvent pas montrer des signes extérieurs de virilité. Ces équipements génèrent des sentiments d’insécurité car ils sont perçus comme une prolongation de l’hégémonie masculine dans l’espace public. Welzer-Lang dit à ce propos que « certains espaces de quartiers où les filles, les femmes et les jeunes qui ne montrent pas des signes redondants de virilité sont soumis aux risques d’agression et de viols ne sont plus des espaces publics. Ils fonctionnent comme des excroissances des espaces privés où les hommes dominants peuvent imposer leur loi. »25
D’après les auteurs, ces dispositifs (skate parcs et autres…) participent à la reconstitution de la domination masculine sur l’espace

Beaucoup de lieux publics, comme les skate parcs, sont en réalité complètement dominés par les garçons adolescents ou les hommes.
public. Alors que l’objectif avoué de la municipalité est « canaliser la violence des jeunes » (les agents n’ont pas précisé le sexe des « jeunes », mais il va sans dire qu’il s’agit des garçons), l’hypersocialisation des garçons dans les espaces publics par le sport produit probablement l’effet inverse de celui escompté20,21.
Plusieurs autres études montrent comment les garçons adolescents dominent l’espace public et font en sorte d’en exclure les adolescentes22. Par exemple, une étude s’est focalisée sur la piscine : les adolescentes y sont contrainte d’adopter de multiples stratégies pour éviter le regard des garçons23. Cela leur donne un sentiment d’insécurité et la sensation qu’elles ne sont pas à leur place. Les jeunes hommes acquièrent ainsi le pouvoir de s’approprier l’espace public et de le modéliser avec des valeurs masculines. Cela est renforcé par le comportement parental : les adolescentes ont moins souvent le droit de sortir et donc d’explorer l’espace public (rue,…)24.
Cette éducation différenciée des garçons et des filles à l’usage de l’espace prépare donc à l’hégémonie masculine dans l’espace public et à au sentiment d’insécurité des femmes dans la rue.
A l’âge adulte, environ 43% des femmes disent avoir peur la nuit dans la rue, contre seulement 17% des hommes26. Les femmes ont notamment peur des agressions sexuelles. Susan Brownmiller considère ainsi que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur»27. Il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment celui d’éviter de sortir seule)26,30. Ainsi, les agressions sexuelles – favorisées par les mythes sur le viol – permettent d’exercer un contrôle sur les femmes, en les intimidant et en les invitant à ne pas s’aventurer sans hommes dans l’espace public. Une femme, qui se ferait agressée ou violée après avoir osé sortir seule, entendra des reproches du type « Une femme ne doit pas sortir seule la nuit ! ». Le viol apparait comme une punition pour celles qui aurait bravé l’interdit, celui d’utiliser librement l’espace public.
En conclusion
La différence d’utilisation de l’espace entre les deux sexes est le reflet d’une différence de statut social. Comme le dit très bien Henley en 1977 : « Non seulement le territoire et l’espace personnel des femmes doivent être restreints et limités dans l’espace, mais aussi leur attitude corporelle. Leur féminité est évaluée en effet par le peu d’espace qu’elles occupent, tandis que la masculinité des hommes est jugé par l’expansion et la force de leurs gestes flamboyants ». Cela est très visible dans les postures assises : une femme aux jambes croisées aura l’air particulièrement féminine, tandis que si elle écarte les jambes, elle sera jugée vulgaire. Trop s’étaler n’est généralement pas considéré comme particulièrement élégant pour une femme.
On peut aussi noter que l’habillement typiquement féminin (jupe et escarpin) empêche également de se mouvoir facilement (les escarpins empêchent de courir ou d’aller à certains endroits ; la jupe est un handicap si on veut faire du vélo car on risque de montrer involontairement sa culotte ; les vêtements serrés peuvent empêcher d’amples mouvements) ou de prendre trop de place -(une femme en jupe doit serrer les jambes au risque sinon qu’on voit son slip.) A l’inverse, les vêtements masculins sont conçus pour être fonctionnels et pratiques.
Par ailleurs, les femmes ont non seulement droit à moins d’espace privé (pas de « chambre à soi » dans la maison, petites voitures et petits bureaux), mais en plus, l’espace public (rue…) apparait souvent dominé par les hommes et interdit aux femmes.
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