Les mythes autour du viol et leurs conséquences
Partie 1: Quels sont ces mythes ? Qui y adhère ?
Partie 2 : les conséquences pour la victime
Partie 3 : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes
Partie 4 : Conséquences sur la propension au viol
Partie 5 : Les mythes sur le viol dans les médias

Contrairement à la légende, la plupart des viols ne sont pas commis par un étranger dans une petite ruelle sombre
« Evitez de vous habiller comme des salopes si vous ne voulez pas vous faire agresser »
Michael Sanguinetti, policier canadien
« Un viol, c’est avec un couteau ou un pistolet »
Ivan Levaï, grand journaliste
«Tant qu’un homme n’est pas muni d’une arme, d’un couteau ou d’un revolver, une femme peut toujours se défendre »
Catherine Millet, intellectuelle française

Les Slutwalks sont nées en réaction aux propos de Sanguinetti
Récemment, l’association Osez le féminisme a lancé une campagne contre le viol, dont l’un des principaux objectifs est de lutter contre les idées reçues à propos du viol (« Ce sont surtout les filles provocantes qui sont violées », « Le viol est provoqué par la testostérone», etc.)
Ces idées reçues (appelées « rape myths » ou « mythes sur le viol ») et leurs conséquences ont été étudiées par les sociologues et psychologues sociaux. J’ai décidé d’y consacrer un article qui sera divisé en plusieurs parties.
Cette première partie explique quels sont ces mythes, pourquoi ils sont faux, et quelles sont les personnes qui y adhèrent. Nous verrons ensuite quelles en sont leurs conséquences et comment ils se transmettent.
Qu’est ce qu’un viol ?
D’après le CNRTL1, le viol est un «rapport sexuel imposé à quelqu’un par la violence, obtenu par la contrainte, qui constitue pénalement un crime ». Dans le droit français, le viol est défini comme «tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise».2
Aux Etats-Unis, 18 à 25% des femmes ont subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie 3,4. En France, d’après les statistiques du CFCV5, entre 2003 et 2005, plus de 90% des victimes de viols étaient des femmes et environ 96% des agresseurs, des hommes. Cependant, il se peut qu’il y ait plus de victimes masculines, ces derniers étant moins enclins à se déclarer victimes.
Dans plus de 75% des cas, la victime connaissait son agresseur5. Seulement la moitié des viols est accompagnée de violences physiques et à peine 12% sont commis sous la menace d’une arme6. Environ 20 à 25% des victimes tentent de résister physiquement7. Le crime a le plus souvent lieu au domicile de la victime (environ 65% des cas)8. La moitié des viols a lieu la nuit, l’autre moitié le jour6.
La plupart des violeurs dorment tranquillement : seuls 5 % des viols de femmes majeures font l’objet d’une plainte9. Par ailleurs, le taux de fausses accusations de viol ou d’amplification des faits ne dépasse pas 3 à 8%5,6, un chiffre semblable à celui des autres crimes.
Quels sont les mythes sur le viol ?
Dans l’esprit de la plupart des gens, il existe une image du viol « idéal » qui serait le seul « vrai viol »10,11. Ce viol idéal est commis par un étranger armé et fou, et s’accompagne de beaucoup de violence physique. Il se produit la nuit dans une ruelle sombre ou un parking.
Or, cette image ne correspond que très rarement à la réalité décrite. Et quand le viol ne correspond pas à ce viol stéréotypé, la victime subit le blâme12,13. Elle l’a méritée ou l’a cherchée : c’est ce qu’on appelle « les mythes autour du viol ».
Lonsway et Fitzgerald (1994) ont défini les mythes sur le viol comme les « attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes »14. On peut les regrouper en trois catégories15 :
- Il ne s’est rien produit. Un certains nombre de mythes promeuvent l’idée que les femmes accusent souvent les hommes à tord de viol. Jusque dans les années 1980, on lisait fréquemment dans les cours américaine lors des procès pour viol l’avertissement de Hale16 : « Il est facile d’accuser quelqu’un de viol, difficile de prouver un viol, et encore plus difficile d’être défendu si on est accusé, même quand on est innocent ». Actuellement, on tient dans les cours de justice un langage à peu près similaire16. Dans plusieurs études récentes, 20% des personnes interrogées estimaient que les accusations de viol étaient fausses16,17. Un autre mythe prégnant consiste à affirmer que la victime exagère et à minimiser les faits (Par exemple, le fameux « il n’y a pas mort d’homme » de Jack Lang)15,18.
- Elle l’a voulu ou elle a aimé. Ce sont les mythes prétendant qu’une femme qui dit « non » pense « oui » ; que la violence est sexuellement excitante pour les femmes ; que la victime aurait pu résister si vraiment elle n’était pas consentante. Des études montrent que 1 à 4% des étudiantes américaines croient que les femmes désirent secrètement être violées13,19, tandis que 15 à 16% des étudiants hommes croient ce mythe16,13. Si le viol a eu lieu dans un endroit pour séduire (par exemple : un rendez-vous galant, un bar…), le mythe est d’autant plus fort10. A noter qu’on considère également que les femmes sexuellement actives, et particulièrement les « travailleuses du sexe » comme les actrices de pornographie ou les prostituées, ne peuvent pas ne pas être consentantes12 !
- Elle l’a mérité : Ce sont les mythes comme “Elle était habillée de manière trop sexy » ou “Elle marchait seule la nuit”. Carmody et Washington (2001) ont montré qu’environ 21% des femmes interrogées dans leur étude estimaient que les femmes cherchaient qui s’habillent de manière provocante cherchent les problèmes19. Johnson et al. (1997) ont trouvé que 27% des hommes et 10% des femmes considéraient que les femmes, par leur comportement, provoquent le viol13. Une autre enquête indique que 22% des gens interrogés pensaient qu’une femme était totalement ou partiellement responsable de son viol si elle avait plusieurs partenaires sexuels et 26% croyaient qu’elle était au moins en partie responsable si elle portait des vêtements trop sexy.
Raphaëla Anderson, ancienne actrice de X, n’a pas été prise au sérieux lorsqu’elle a porté plainte pour son viol. Le procureur lui a dit "C’est normal de se faire violer quand on fait du porno".
Ces mythes ont pour principale fonction de rendre la victime coupable et de déresponsabiliser le violeur. En effet, il a été clairement montré que les personnes adhérant à ces mythes ont tendances à blâmer la victime et à chercher des excuses aux violeurs20. Ces mythes ont été par exemple particulièrement entendus lors de l’affaire Strauss-Kahn. Nafissatou Diallo a été considérée comme « peu crédible » car elle aurait menti dans le passé afin de pouvoir immigré, parce qu’elle aurait été intéressée par l’argent et mariée à un dealer. De même, on a accusé Tristane Banon d’avoir eu une attitude trop « légère » pour avoir été violée.
Qui sont ceux qui adhèrent aux mythes sur le viol ?
Il a été montré, en utilisant des échelles de mesure de l’adhésion aux mythes autour du viol (avec des questions fermées), qu’entre 25% et 35% des gens adhèrent à la majorité de ces mythes14. Cependant dans une étude utilisant des questions ouvertes, près de 66% des personnes interrogées approuvaient les mythes autour du viol18.
Une constante dans la littérature est que les hommes adhèrent plus souvent aux mythes autour du viol que les femmes18, et plus particulièrement les hommes adoptant une attitude masculine stéréotypée20,21. Le sexisme hostile à l’endroit des femmes est corrélé à l’adhésion aux mythes autour du viol, mais c’est également le cas de certaines idées du sexisme bienveillant comme « les sexes sont complémentaires » ou « les femmes sont toutes des princesses »22–25. D’autres études ont montré que le racisme, l’homophobie, la discrimination de classes et l’intolérance religieuse sont également corrélés à l’adhésion aux mythes sur le viol26–28. Les personnes pensant que la motivation du violeur est non pas sexuelle mais est l’exercice d’un pouvoir sur sa victime sont peu procpices à croire aux mythes sur le viol. Enfin, l’adhésion aux mythes concernant l’agression sexuelle est liée à la méconnaissance de la définition légale de ce crime11.
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Erratum
J’ai écrit :
le taux de fausses accusations de viol ou d’amplification des faits ne dépasse pas 3 à 8%5
Mais je me suis rendue compte qu’il s’agit de chiffres ne concernant que les mineur-e-s… Chez chiffres proviennent d’une publication de l’IHESI (Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure.) et ont été repris par le CFCV.
Voici ce que j’ai trouvé pour les viols sur les adultes :
- Une review de 2006 sur ce type d’études* a indiqué que les policiers ont tendance à juger une accusation de viol comme "fausse" à partir de critères douteux. L’autre conclusion de cette review est qu’il est impossible de déterminer quel est réellement le taux de fausses accusations, car les méthodologies scientifiques de plusieurs études sont contestables. Ainsi, par exemple, un auteur considérait qu’une accusation de viol était fausse si la victime n’avait pas l’air particulièrement perturbé.
- Une étude de 2010** a trouvé que le taux de fausses accusation était de l’ordre de 5,9 %. Leur méthodologie pour classer une accusation comme "fausse" est sans doute plus fiable, car elle consiste en une enquête approfondie (plusieurs interviews de l’accusé, du ou de la plaignant-e, rapports médicaux, caméra de surveillance, etc.).
*Rumney, Philip N.S. (2006). False Allegations of Rape. Cambridge Law Journal 65 (1): 128–158. Article
**Lisak, David; Gardinier, Lori; Nicksa, Sarah C.; Cote, Ashley M. (2010). False Allegations of Sexual Assualt: An Analysis of Ten Years of Reported Cases. Violence Against Women 16 (12): 1318–1334. Article
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Références
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