Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. Le genre et la parole.

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes

Partie 2 : le temps de parole et le choix des sujets de conversation

Partie 1 : l’occupation de l’espace

Partie 3 : l’expression de la colère

parole

Nous avons vu que les hommes – ou du moins les personnes masculines – occupaient plus d’espace que les personnes féminines. Nous allons voir maintenant comment se répartit le temps de parole entre les genres.

Je vous renvoie d’emblée à cet article très intéressant « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation » de Corinne Monnet. Cependant, la plupart des références de l’article sont un peu anciennes (années 1970 et 1980) ; je vais donc tenter de les réactualiser dans cet article, et d’apporter des informations complémentaires.

Avant de continuer plus loin, je voudrais expliquer les « règles du jeu » de la conversation, comme les ont définies Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G.(les fondateurs de l’analyse conversationnelle) en 19741, et qui restent toujours pertinentes. Selon eux, la conversation est un système organisé normalement pour permettre deux choses : 1. Qu’une seule personne parle à un moment donné 2. Que les interlocuteurs se relaient. La conversation idéale suppose qu’il y ait ni interruptions ni silences entre les tours de paroles, et elle devrait permettre à chacun de s’exprimer de manière équivalente.

Il existe donc des « violations » de ces règles de fonctionnement, qui sont les interruptions, mais aussi les silences – les chevauchements ont été plutôt interprétés comme des dysfonctionnement du système2-. Interrompre s’oppose au droit de parole de l’autre, tandis que rester silencieux indique un manque de coopérativité. Ces violations dénient à l’autre le statut d’égal.

Femmes et hommes : qui parle le plus ?

Selon un mythe bien ancré, les femmes parleraient plus que les hommes. Or les études universitaires ont montré que c’est plutôt le contraire : une méta-analyse de 2007 a montré qu’en général, les hommes parleraient plus que les femmes3. Une review de 1993 allait également dans ce sens4. Cela est surtout vrai dans les environnements mixtes3comme les réunions, ou bien dans les contextes formels et publics (séminaire, débat télévisé, discussion de classe) où les contributions augmentent fortement le statut social5. Dans les contextes moins formels et intimes, la contribution des femmes seraient plus importante : ainsi, dans une étude qualitative de 1991 portant sur 7 couples hétérosexuels, les femmes parlaient plus que les hommes6.

Un débat télévise

Lors des débats télévisés, les interventions des femmes sont moins fréquentes et moins longues que celles des hommes.

Par ailleurs, d’après une méta-analyse de 19987, qui recouvrait des travaux des trois décades précédentes (soit 1968-1998), les hommes ont plus tendance à interrompre de manière « intrusive »,c’est-à-dire dans le but d’usurper la parole à autrui afin de montrer son pouvoir7,8. Les femmes interrompent aussi, mais moins souvent, et quand elles le font, c’est pour avoir un complément d’information, montrer son intérêt ou faire des commentaires d’encouragements7. Une review de 1993 montre que les études sur les interruptions sont contradictoires ; cependant 13 études sur 21 indiquent que les femmes sont plus souvent interrompues que les hommes alors que seulement 2 études montraient que les hommes étaient plus interrompus que les femmes9. Il est intéressant de noter que  sur 19 études où le sexe des interrupteurs était spécifié, il n’y en avait aucune qui montrait que les hommes interrompaient plus souvent les hommes que les femmes: dans 9 études les hommes interrompaient plus souvent les femmes, tandis que dans 10, les hommes interrompaient les deux sexes de manière équivalente9. Un tableau récapitulatif de la review de 1993 est donné ci-dessous :

Interruption par des hommes Nombre d’études
Hommes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente 11
Hommes interrompaient plus souvent les femmes 8
Hommes interrompaient plus souvent les hommes 0

 

Interruption par des femmes Nombre d’études
Femmes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente 12
Femmes interrompaient plus souvent les femmes 4
Femmes interrompaient plus souvent les hommes 1
Résultats dépendant du contexte 2

 

Cas où le sexe des interrupteurs n’est pas connu Nombre d’études
Femmes et hommes interrompus de manière équivalente 0
Femmes plus souvent interrompues 2
Hommes plus souvent interrompus 0

La méta-analyse de 1998 suggère cependant, qu’au cours du temps, ces différences dans le comportement d’interruption entre les sexes se sont légèrement réduites7. Par ailleurs, ces différences ne sont visibles que dans les groupes d’au moins trois individus7 : les grands groupes (réunion, classe) serait ainsi une occasion pour les hommes de montrer leur pouvoir.

Une méta-analyse de 2002 a montré que les personnes dominantes sont celles qui parlent le plus10. Cette relation entre temps de parole et pouvoir était présente qu’elle que soit le type de domination : domination liée à la personnalité ou domination liée à un statut social. Cette corrélation était également  plus forte chez les hommes que les chez femmes, ce qui tend à confirmer que chez les hommes, établir un statut de pouvoir est une fonction importante de la parole. Les femmes parlent également pour établir un statut social, mais cela est moins marqué, et la parole a surtout pour fonction d’établir des liens.

Ainsi, la différence en temps de parole entre hommes et femmes et le fait que globalement les hommes ont tendance à prendre la parole aux femmes en les interrompant, pourraient être liés à une différence de statut entre les deux sexes dans la société.

Communiquer dans des desseins différents : pouvoir vs. création de lien

La corrélation entre temps de parole et la domination est moins forte chez les femmes que chez les hommes. C’est l’un des nombreux indices qui suggèrent que les hommes parlent essentiellement dans le but de maintenir ou d’élever leur statut social, quand les femmes communiquent verbalement dans l’objectif de créer des liens. D’autres différences dans les discours féminins et masculins corroborent cette idée.

D’abord, les hommes se montrent généralement moins coopératifs dans la conversation et chercheraient surtout à avoir la parole11. Ainsi en 1975, Zimmerman & West2 ont pu montrer que les hommes utilisaient plus souvent des « réponses minimales retardées », c’est-à-dire des « hum, hum », des « oui » mais énoncés quelques secondes après que leur interlocuteur ait fini de parler. Quand les réponses minimales ne sont pas retardées, elles signalent une attention constante ; quand elles sont formulées avec du retard, elles expriment au contraire du désintérêt, et s’apparentent à des silences. Les hommes ont également tendance à avoir moins de contacts visuels avec leur interlocuteur, ce qui peut aussi témoigner d’une faible coopérativité6,12. Les femmes, quant à elles, font à l’inverse des efforts pour lancer et maintenir la conversation13. Par exemple, elles posent des questions pour lancer la conversation : « Comment était ta journée ? », « Raconte-moi ton voyage ! ».  Elles ont également tendance à exprimer de l’intérêt par rapport à ce que dit leur interlocuteur, en multipliant les contacts visuels ou en formulant des phrases comme « Dis-en moi plus », « C’est intéressant »12,13.

La moindre coopérativité des hommes s’exprime également dans le fait qu’ils ne cherchent pas à suivre les sujets de conversation qu’on leur propose : au contraire, ils profitent de ce que dit autrui pour changer de sujet6,12. A l’inverse, les femmes, en montrant de l’intérêt pour leur interlocuteur et en l’encourageant à continuer, font l’effort de maintenir le thème de conversation qu’on leur propose6,12.

Ensuite, le langage des hommes et des garçons est plus direct et autoritaire que celui des femmes et des filles3,12,14. Il est également plus informatif et utilitaire13. Les hommes ont également souvent tendance à donner des conseils et à exprimer peu de compassion13. Or, donner des conseils peut être un moyen d’exprimer une certaine supériorité (« Je sais ce que tu devrais faire ») et peut-être vécu comme condescendant.

De plus, alors que les femmes évitent les conflits et les marques de désaccord ou de mécontentement10,12, les hommes n’hésitent pas créer des joutes verbales, à s’insulter ou à se vanter11. Les hommes s’expriment également de manière moins formelle et polie et s’excuse moins facilement11.

femmes parlant

Les femmes mettent en avant des expériences communes avec leur interlocuteurs.

Enfin, les sujets de conversation ne sont pas non plus les mêmes. Les hommes parlent davantage du travail, de sport, de bricolage ou de voiture, bref d’activités ou d’objets. Au contraire, les femmes conversent plutôt sur les gens et sur les relations qu’elles ont avec eux.  Les sujets de conversation masculins sont l’occasion pour les hommes de montrer leur habilité, leurs compétences ou leurs connaissances. Quant au sujets de conversation féminins, cela permet aux femmes de mettre en avant des expériences communes avec leur interlocuteur13. Elles utilisent des phrases telles que « Tu n’es pas la seule à ressentir cela », « Moi aussi, j’ai fait ça », « La même chose m’est arrivée il y a quelques années, et j’ai eu la même réaction que toi », etc. Cela leur permet de créer un rapport d’égalité entre les interlocuteurs. Ces sujets sont également propices à l’expression des sentiments et de ceux d’autrui13,15 (« Comment tu l’as pris ? » « Tu crois qu’il l’a fait exprès ? »). Les femmes expriment également de la compréhension et de la compassion13 : « Oh, tu dois te sentir mal », « Je comprends tout à fait ».

A noter cependant qu’à force de multiplier les études sur les différences dans le discours des hommes et des femmes, on a eu tendance à surestimer ces différences. En réalité, certes des différences moyennes peuvent être observées dans l’usage de la parole chez les deux sexes, mais il faut garder à l’esprit qu’il y a également de nombreuses similarités. Parler de « genderlect » ou de « langage propre à chaque sexe » est donc quelque peu exagéré16.

Conversation mixte : exemple de l’étude qualitative de DeFrancisco

Ces différences, certes petites mais significatives, dans le style de conversation, font qu’en groupes mixtes, les hommes sont largement avantagés et dominent clairement la conversation. L’étude qualitative de DeFrancisco, datant de 1991, est intéressante à ce sujet : elle porte sur des conversations au sein de 7 couples hétérosexuels6.

DeFrancisco voulait poursuivre et reprendre le travail de Fishman, datant de 1978 et portant sur des couples hétérosexuels17. Fishman fut la première à introduire la notion de « travail conversationnel ». Elle avait constaté que les femmes faisaient de gros efforts pour lancer ou maintenir la conversation avec leur partenaire masculin, mais que leurs efforts n’étaient pas suivis d’effets : elles se faisaient interrompre, ou bien leur partenaire changeait de sujet. A l’inverse, quand les hommes lançaient un sujet de conversation, leur compagne déployait un effort considérable pour soutenir le thème de conversation, en montrant notamment leur intérêt ou en le relançant par des questions. Comme beaucoup de travaux féminins, le travail conversationnel est invisibilisé.

DeFranciso a voulu rajouter quelque chose d’important à ce travail : le point de vue personnel des interlocuteurs. Elle a donc ajouté des interviews en plus de ses analyses de conversation.

Ses résultats montrent que les hommes demeuraient relativement silencieux et que leur comportement faisait taire les femmes ; ainsi bien que les femmes parlaient plus (63% du temps de parole), cela ne signifiait pas qu’elles dominaient la conversation. En effet, les violations du tour de parole étaient surtout l’œuvre des hommes : 64% des violations étaient réalisées par des hommes, toute catégorie confondue :

  • Pas de réponse : 68% par les hommes
  • Interruptions : 54% par des hommes
  • Réponses retardées : 70% par des hommes
  • Réponses minimales retardées : 60% par des hommes

Il y avait d’autres stratégies effectuées par les hommes pour montrer leur désintérêt et réduire au silence leurs femmes, comme sortir de la pièce au bout milieu de la conversation, ou bien faire plus attention à la télévision qu’à ce que disait leur épouse.

Les femmes lançaient le plus de sujet de conversation (63% des sujets de conversation lancés) mais ils étaient moins souvent suivis avec succès : seulement 66% des sujets de conversation lancés par les femmes étaient suivis, contre 76% pour les hommes. Les hommes avaient tendance à minimiser ou à ridiculiser les sujets de conversation et les préoccupations de leur compagne, en disant des choses comme « Pourquoi s’inquiéter de cela, alors que c’est même pas encore arrivé ? ».

Conversation entre époux

"Je voudrais que tu la fermes et que tu arrêtes cette satanée conversation pendant que j’essaye de lire le journal !"

En examinant les sujets de conversation, DeFrancisco se rendit compte que tous les sujets de conversation avaient les mêmes chances d’être lancés par les deux sexes, sauf un : les émotions personnelles, qui fut seulement lancé par des femmes (sans succès, d’ailleurs), mais rarement.  DeFrancisco a donc jugé raisonnable l’hypothèse selon laquelle le sujet de conversation n’était pas le problème. Selon elle, un individu dans le couple (l’homme) a le pouvoir de choisir ou non quel sujet est digne d’intérêt, et que ce pouvoir est une forme de contrôle et de mise en silence de l’autre (la femme).

L’analyse des conversations montrent également que les hommes sont parfois très paternalistes, voire condescendants, avec leur épouse ou compagne. DeFrancisco donne l’exemple d’un homme, Robert, qui parle lentement et avec une voix exagérément articulée, à sa femme, comme si elle était une enfant. Elle donne également l’exemple du couple de Sharon et Jerry. Quand Sharon demanda l’avis de Jerry sur une annonce dans le journal, celui-ci lui dit « Sois prudente, ne t’embourbe pas dans quelque chose dont tu ne saurais pas sortir. Comme donner ton numéro de carte de crédit » ce à quoi Sharon répliqua « Je sais, je ne suis pas débile ». Ces remarques paternalistes ont pour effet d’anéantir les efforts des femmes pour lancer la discussion.

Les interviews sont intéressantes : elles montrent que les femmes cherchent désespérément à discuter avec leur compagnon ou mari, afin de mieux les connaitre ou de partager quelque chose. C’est ainsi qu’une femme disait :

Je veux qu’il me dise ce qu’il pense, ce qu’il ressent… Il y a à peu près un mois, je lui ai dit « Parle-moi, ne t’assois pas là juste en mettant les pieds sous la table ! Parle-moi… »

Les femmes se plaignaient très peu des interruptions, et étaient plutôt inquiètes de ne pas avoir de réponses quand elles parlaient à leur époux. Elles avaient aussi tendance à exprimer leur mécontentement à propos du fait que leur époux faisait semblant de les écouter. Une femme racontait ainsi avoir essayé de multiples stratégies pour attirer l’intention de mari : elle l’interrogeait sur ce qu’elle avait dit, si elle pensait qu’il ne l’avait pas vraiment écouté ; elle utilisait des stratégies de culpabilité ou de jalousie ; ou bien tout simplement, elle lançait des sujets de conversation qui l’intéressait.

Les interviews des hommes montrent que ceux-ci se justifient en disant qu’ils n’avaient pas envie de discuter, ou que leur épouse leur avait déjà parlé de telle ou telle préoccupation particulière. Ils disaient également qu’après une journée de travail, ils souhaitaient regarder la télévision en paix.

En conclusion, les femmes font un travail considérable pour lancer et maintenir la conversation, mais ces efforts sont vains. Elles sont réduites au silence par leur partenaire, à l’aide de multiples stratégies, témoignant en général de désintérêt à leur égard. Globalement, ce genre de comportements, en plus des remarques paternalistes, témoignaient d’une certaine condescendance des hommes de cet échantillon, par rapport à leur épouse. Les hommes semblaient avoir le contrôle de la conversation, et les femmes étaient contraintes de s’y adapter.

La socialisation à l’origine du genre dans la conversation

Nous allons voir maintenant comment la socialisation dans l’enfance induit des façons de communiquer différentes chez les hommes et les femmes.

Cette socialisation commence avec les parents. Une méta-analyse de 199818 indique que les mères stimulent verbalement leurs enfants plus souvent que les pères. Par ailleurs, les pères ont plus tendance à donner des ordres ou à utiliser un langage informatif quand ils s’entretiennent avec leur progéniture. A l’inverse, les mères utilisent plus souvent un discours de soutien (compliment, approbation,…) ou un discours négatif (critiques, réprobations,…), bref un langage plus centré sur le relationnel et les émotions. Enfin cette méta-analyse a également montré que les mères ont tendance à être plus loquaces avec leurs filles et qu’elles employaient plus souvent un discours de soutien avec ces dernières. Tout semble indiquer les parents offrent des modèles genrés selon lesquels les femmes utilisent la parole pour créer des liens, et les hommes pour obtenir quelque chose ou affirmer un statut social.

Des études montrent  également que le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les fils durant la petite enfance. Tout d’abord, les parents ont tendance à discuter d’expériences plus émotionnelles et à employer plus fréquemment des termes centrés sur les émotions, avec leurs filles qu’avec leurs fils19–21. De plus, le type d’émotion évoqué diffère selon le sexe de l’enfant : les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons19,21,22, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22. La colère est une émotion liée à l’affirmation de soi, en cohérence avec le rôle traditionnellement masculin, alors que la tristesse est un état plus passif et moins dominant, plutôt reliée traditionnellement au rôle féminin.

parents parlant à leur enfant

Les parents parlent plus de leurs émotions aux filles qu’aux garçons.

La socialisation a également lieu au contact des autres enfants. Les jeunes enfants jouent principalement dans des groupes ségrégés par le sexe, et filles et garçons jouent à des jeux différents qui impliquent des manières de communiquer différentes.13

foot

La plupart des jeux masculins sont compétitifs.

Les garçons jouent en groupes relativement large13. La plupart des jeux masculins (foot par exemple) sont compétitifs et sont spécifiés par des règles. Comme ces jeux sont structurés par des objectifs et des règles, il n’y a pas de raison de discuter de comment y jouer. Dans ces jeux, un individu aura un statut social élevé s’il parvient à se faire remarquer, à bien jouer et à dominer les autres joueurs. De cette façon les garçons apprennent que la parole sert à s’affirmer, à mettre en avant ses idées et à attirer  l’attention. Les garçons apprennent également, en discutant de stratégie au cours du jeu, à utiliser la parole pour réaliser quelque chose.

Les filles quant à elles jouent en petits groupes, de deux ou trois personnes13. Des jeux de rôle comme « jouer

filles

Les filles ont besoin de communiquer pour résoudre les problèmes dans leurs jeux.

à la maîtresse et aux élèves » ou « jouer à la maman et au papa » n’ont pas de règles préétablies. Les petites filles doivent donc discuter pour savoir qui fait quoi et comment. Par ailleurs, contrairement aux jeux masculin, ces jeux n’ont pas d’objectifs particuliers, et permet aux filles de s’intéresser à l’interaction elle-même plutôt qu’à la finalité de l’interaction. Pour que les jeux féminins fonctionnent, les petites filles doivent coopérer et résoudre les problèmes en communiquant. Ainsi, les filles apprennent à utiliser la parole pour créer et maintenir des relations. Le processus de communication, et non pas son contenu, est au cœur de la relation. Les petites filles apprennent à éviter de critiquer ou de rabaisser les autres ; si une critique est nécessaire, elles apprennent à leur faire de manière diplomatique et douce.

Enfin, à l’école, les professeurs interagissent plus souvent avec les garçons qu’avec les filles23–25 : ils les interrogent plus fréquemment, leur laissent plus de temps pour répondre et passent plus de temps à répondre à leurs interventions26. On peut supposer que cela aide les garçons à acquérir une plus grande aisance ce qui concerne la prise de parole en public.

Conclusion : les femmes, ces bavardes ; comment on les prive de parole

La parole est un moyen d’affirmer son statut social, plus particulièrement chez les hommes. En effet, les femmes et les hommes communiquent à des desseins différents. Les femmes ont plus tendance à se concentrer sur l’aspect affectif de l’interaction que les hommes. Elles se servent de la parole pour créer des liens de solidarité, même dans des contextes formels, alors que les hommes parlent pour maintenir ou augmenter leur statut social.

Dans une conversation, celui qui parle le plus et qui est surtout en capacité de choisir les sujets de conversation, est celui qui a le statut social le plus élevé. Parler et mener la conversation permet également de donner sa vision du monde et d’influencer autrui. Or les femmes sont incitées à peu parler ; elles sont donc peu influentes dans les discussions et les prises de décision.

Nous avons vu que plusieurs stratégies existent pour les priver de parole. Il y a d’abord les violations des règles de la conversation : interruption, silences, réponses retardées ou encore de multiples autres stratégies qui signalent du désintérêt par rapport à ce que les femmes disent : ridiculiser ou minimiser leur sujet de conversation, sortir de la pièce où a lieu la discussion, changer de sujets de conversation, regarder ailleurs etc.

Femme au téléphone

Le mythe de la femme bavarde, déversant un flot de paroles (sans doute ineptes)

Le mythe de la femme bavarde est une autre stratégie qui permet de réduire les femmes au silence. Alors que de plus en plus d’études tendent à montrer que les femmes parlent moins que les hommes, ce mythe persiste. L’image populaire de la femme qui parle, parle sans jamais s’arrêter est encore d’actualité. On est donc face à un double standard : toute parole féminine est considérée de trop. Ainsi dans une expérience où l’on présente un dialogue entre une femme et un homme, et où les deux interlocuteurs parlent pendant la même durée, les participants ont quand même estimé que la femme est plus bavarde que l’homme27… Pour reprendre donc ce que dit Corinne Monnet, « Ce n’est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jugées bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses. La norme ici n’est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes être des femmes silencieuses. »

Enfin, les femmes ont la réputation de non seulement trop parler, mais aussi de parler pour ne rien dire, ou pour raconter des choses futiles et inintéressantes. Les sujets de conversation traditionnellement féminins : relations, apparence, mode, enfants, entretien de la maison etc. sont considérés comme plus futiles et moins sérieux que les sujets masculins, que ce soit la politique mais aussi les voitures, les jeux en ligne, le sport, etc28.

Je finirai cet article avec cette « superbe » vidéo qui illustre bien l’image qu’a la société de la parole féminine, et la valeur qu’elle lui accorde :

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Références

1. Sacks H, Schegloff EA, Jefferson G. A Simplest Systematics for the Organization of Turn-Taking for Conversation. Language. 1974;50(4):696-735.

2. Zimmerman DH, West C. Sex roles, interruptions and silences in conversation. In: Language and sex: difference and dominance.; 1975.

3. Leaper C, Ayres MM. A Meta-Analytic Review of Gender Variations in Adults’ Language Use: Talkativeness, Affiliative Speech, and Assertive Speech. Pers Soc Psychol Rev. 2007;11(4):328-363.

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5. Holmes J. Women’s Talk in Public Contexts. Discourse Society. 1992;3(2):131-150.

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7. Anderson KJ, Leaper C. Meta-Analyses of Gender Effects on Conversational Interruption: Who, What, When, Where, and How. Sex Roles. 1998;39(3):225-252.

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11. Hannah A, Murachver T. Gender and Conversational Style as Predictors of Conversational Behavior. Journal of Language and Social Psychology. 1999;18(2):153-174.

12. Tannen D. Gender differences in topical coherence: Creating involvement in best friends’ talk. Discourse Processes. 1990;13(1):73-90.

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18. Leaper C, Anderson KJ, Sanders P. Moderators of gender effects on parents’ talk to their children: A meta-analysis. Developmental Psychology. 1998;34(1):3-27.

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20. Flannagan D, Perese S. Emotional References in Mother-Daughter and Mother-Son Dyads’ Conversations About School. Sex Roles. 1998;39(5):353-367.

21. Kuebli J, Fivush R. Gender differences in parent-child conversations about past emotions. Sex Roles. 1992;27(11):683-698.

22. Fivush R, Brotman MA, Buckner JP, Goodman SH. Gender Differences in Parent–Child Emotion Narratives. Sex Roles. 2000;42(3):233-253.

23. Duru-Bellat M. L’école des filles: Quelle formation pour quels rôles sociaux? Editions L’Harmattan; 2004.

24. Leder GC. Teacher student interaction: A case study. Educational Studies in Mathematics. 1987;18(3):255-271.

25. Duffy J, Warren K, Walsh M. Classroom Interactions: Gender of Teacher, Gender of Student, and Classroom Subject. Sex Roles: A Journal of Research. 2001;45(9):579-93.

26. Secada WG, Fennema E, Byrd L. New Directions for Equity in Mathematics Education. Cambridge University Press; 1995.

27. Cutler A, Scott DR. Speaker sex and perceived apportionment of talk. Applied Psycholinguistics. 1990;11(03):253-272.

28. Bourdieu P. La domination masculine. Paris: Éditions du Seuil; 1998.

Bonus : Complimenter et être complimenté

Comme vous avez pu peut-être le constater, mon blog n’a pas été mis à jour depuis longtemps. Beaucoup de travail et un déplacement à l’étranger m’ont un peu ralentie. De plus, je travaille actuellement sur un article sur la parole et les conversations. Or la littérature est très riche à ce sujet : réussir à lire plusieurs articles et à avoir une vision synthétique du sujet  n’est pas évident et me prend du temps.

Dans cet article, j’ai écrit un paragraphe relativement long sur les compliments. Mais je me rends compte à présent qu’il est disproportionné et trop développé par rapport au reste… Je vous le livre en « bonus » car j’ai quand même pas mal travaillé dessus et je trouve ça dommage de tout simplement le supprimer. Cela me permettra par ailleurs de vous livrer quelque chose à lire en attendant le prochain article. :)

Ambiguïté du compliment

Un compliment est généralement un acte de politesse, qui a pour objectif de faire plaisir à son interlocuteur. Cependant, dans certaines situations, un compliment peut sembler menacer  l’espace privé de celui qui le reçoit, ou encore être sarcastique, offensant et ironique. Ainsi, si par un exemple un homme dit à une collègue « Tu es super sexy aujourd’hui. Il faudra que je t’offre un verre un de ces jours. », ce compliment est menaçant, nous seulement parce qu’il s’apparente à du harcèlement sexuel, mais également parce qu’il oblige son interlocutrice à être disponible pour boire un verre1.

Répondre au compliment : l’accepter ou non

Par ailleurs, répondre à un compliment pose problème, car l’interlocuteur est face à un dilemme à cause de deux principes de la conversation 1. Être d’accord avec l’interlocuteur 2. Eviter de se vanter2. Il est donc parfois inconfortable d’être complimenté. D’après une étude de Herbert de 1990 portant sur 1062 conversations issues d’un compliment3, seulement un tiers des compliments sont acceptés (souvent par un « merci » ou un sourire), et souvent de manière gênée.

Quand les deux interlocuteurs sont de statut égal, celui qui reçoit le compliment l’accepte peu souvent et fait des réponses comme « Oh, mais ce pull est vieux, tu sais », « Oh, tu sais, c’est vraiment pas compliqué à faire », ce qui signifie en somme « je sais que ton compliment servait à me faire plaisir, mais j’évite de me vanter, et ainsi je signifie que nous somme égaux »1. A l’inverse, les compliments sont plus souvent acceptés quand ils proviennent d’une personne de niveau social plus élevé1,4. Une étude montre d’ailleurs que c’est en général les dominants qui complimentent le plus les dominés, notamment en ce qui concerne les compétences1 : en effet, ce sont eux qui  sont en position de juger.

Qui complimente qui ?

Conversation au travail : qui risque de complimenter qui ?

Conversation au travail : qui risque de complimenter qui ?

Des différences moyennes apparaissent entre les sexes : dans l’étude de 19903 de Herbert, il a été montré que les femmes se complimentent beaucoup entre elles, tandis que les hommes se complimentent très peu entre eux. De plus les femmes ne complimentent pas de la même façon, puisqu’elles utilisent beaucoup plus fréquemment des termes qui ont un rôle d’intensifieurs comme  quel/le  ou  si (« Quelles belles chaussures ! » « Ta coupe te va si bien »)5. A l’inverse, les hommes emploient des formulations qui atténuent le compliment5. Cela est congruent avec l’ensemble de la littérature, selon laquelle le style de conversations des femmes est plus social et plus basé sur les émotions, que celui des hommes. Par contre, l’étude d’Herbert a montré que les hommes complimentent plus les femmes que l’inverse. Une étude de 1988 effectuée en Nouvelle-Zélande a donné des résultats semblables6,5.

Mais là où le contraste est le plus saisissant, c’est que les compliments des femmes sont beaucoup plus difficilement acceptés que ceux des hommes, surtout quand ces compliments masculins sont adressés à des femmes3. De même, l’étude de 19885 a montré qu’une femme de haut statut est deux fois plus complimentée qu’un homme de même statut, comme si le fait d’être une femme diminuait son statut. Holmes a également noté que les compliments sur l’apparence sont rares entre binômes homme-femme de statuts différents. A l’inverse, les compliments sur la compétence proviennent d’hommes de statut supérieur et sont adressés à des hommes de statut inférieur OU proviennent d’hommes de n’importe quel statut et sont adressés vers des femmes, de n’importe quel statut5. Cela semble bien indiquer que le fait d’être un homme induit automatiquement un statut social supérieur, le mettant en position de juge, qu’importe le  statut social professionnel.

Conclusion

D’après Herbert, le fait que les compliments des hommes soient plus souvent acceptés que ceux des femmes est tout simplement une manifestation de la différence de statut entre les deux sexes3. Une autre indication de cette différence de statut provient du fait que les hommes complimentent les femmes sur leurs compétences, qu’importe leur statut social professionnel. Holmes, l’auteure de l’étude en Nouvelle-Zélande, pose l’hypothèse selon laquelle complimenter n’a pas la même fonction chez les deux sexes : chez les femmes, il permettrait de créer un lien de solidarité ; chez les hommes, le compliment serait plutôt un moyen de formuler un jugement7.

Information complémentaires sur les compliments concernant l’apparence

Cet article concerne tous les types de compliments : sur l’apparence, sur les possessions, sur les compétences et sur l’effort.

Kalista avait l’air d’en savoir plus sur les compliments sur l’apparence, voici donc quelques infos complémentaires :

Les compliments sur l’apparence sont les compliments les plus fréquents

L’étude de Holmes en Nouvelle Zélande6 a indiqué les résultats suivants : les femmes se compliments beaucoup sur leur apparences entre elles (61% des compliments), puis ensuite ce sont les hommes qui complimentent beaucoup les femmes sur leur physique (47% des compliments), puis les femmes sur le physique des hommes (40% des compliments). Finalement, Holmes avaient trouvé que 36% des compliments entre hommes portaient sur leur apparence, ce qui est relativement élevé. Holmes a d’ailleurs supposé qu’un tel pourcentage ne se retrouverait pas dans un échantillon américain.

On voit donc qu’ici les hommes complimentent plus les femmes sur leur physique que l’inverse, mais l’écart entre les deux n’est pas énorme (47% contre 40%) ; cela est cependant à mettre en relation avec le fait que les hommes complimentent plus les femmes que l’inverse (23,1% des compliments de l’étude provenaient d’hommes vers des femmes, contre 16,5% de femmes vers des hommes).

Une étude de 20069 sur un échantillon américain a montré à l’inverse que les hommes préfèrent complimenter les femmes sur leur physique (60,5% des compliments) que sur leur compétences ; à l’inverse les femmes complimentent plutôt les hommes sur leur compétence (seulement 29% des compliments de femmes à des hommes portent sur leur apparence.).

Cela est bien sûr dû aux rôles sociaux : il est important pour une femme d’être belle et élégante, pour un homme d’être performant. Cependant des interviews menées dans l’étude de 20069 ont montré que les femmes s’abstenaient de complimenter les hommes sur leur physique afin de ne pas leur faire croire qu’elles étaient intéressées par eux. Les hommes ont moins peur que leur compliment sur le physique soit mal interprété : il est socialement mieux accepté que les hommes prennent les initiatives en ce qui concerne les relations sentimentales.

Kalista a soulevé le fait qu’un compliment sur l’apparence, venant d’un homme et adressé à une femme, puisse servir à la rabaisser au statut d’objet sexuel. Ce point n’est pas trop évoqué dans les études que j’ai lu. Je pense cependant qu’on peut raisonnablement penser que la différence entre un compliment poli et un compliment menaçant dépend 1. du contexte  : ce n’est pas la même chose de se faire des compliments entre amis qu’entre collègues ou qu’entre patron et une employée 2. de l’aspect physique évoqué : dire "ta nouvelle coupe te va super bien", c’est différent que de dire "tu as de belles fesses". Bref l’aspect sexuel du compliment et le statut social des interlocuteurs est à prendre en compte.

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Références

1. James D, Drakich J. Understanding gender differences in amount of talk: A critical review of research. Pearson Education; 2004.

2. Oleksy W. Contrastive Pragmatics. John Benjamins Publishing Company; 1989.

3. Herbert RK. Sex-based differences in compliment behavior. Language in Society. 1990;19(02):201-224.

4. Gajaseni C. How Americans and Thais Respond to Compliments. Annual Meeting of the International Conference on Pragmatics and Language Learning. 1994. Available at: http://hdl.handle.net/2142/20871.

5. Holmes J. Paying compliments: A sex-preferential politeness strategy. Journal of Pragmatics. 1988;12(4):445-465.

6. Holmes J. Compliments and Compliment Responses in New Zealand English. Anthropological Linguistics. 1986;28(4):485-508.

7. Paulston CB, Tucker GR. Sociolinguistics: The Essential Readings. Blackwell Pub. 2003.