Ecart entre femmes et hommes dans la publication d’articles scientifiques
Près de 8 millions d’articles scientifiques issus de 1 800 champs différents ont été analysés, du XVIème siècle à aujourd’hui. Les femmes sont sous-représentées parmi les auteur⋅e⋅s. Ainsi, alors qu’elles représentent 39% des postes permanents dans les universités, elles ne représentent que 27% des auteur⋅e⋅ s des publications récentes (1990-2012). Elles ne sont également auteures que de 26% des publications récentes avec un seul auteur. Avant 1990, les femmes étaient sous-représentées en tant que premier auteur⋅e, mais après 1990, cet écart a été en partie comblé. Cependant, elles sont de plus en plus sous-représentées en tant que dernier auteur⋅e, qui est également une position prestigieuse car il s’agit souvent du responsable de l’équipe de recherche. On note tout de même globalement un progrès au cours du temps, puisqu’entre 1665 et 1989, seulement 15.1% des auteur⋅e⋅ s étaient des femmes.
Les auteur⋅e⋅s de l’étude avancent plusieurs hypothèses pour expliquer cet écart entre hommes et femmes. Peut-être que les femmes soumettent moins d’articles, et que leurs contributions aux travaux scientifiques sont en effet moindres, d’où des positions moins prestigieuses, mais cela n’a jamais été démontré. En revanche, des études ont indiqué les femmes sont moins souvent associées à des projets collaboratifs. On sait aussi que les hommes négocient plus et ont plus tendance à mettre en avant leurs réalisations.
Vous pouvez aller voire un graphique interactif synthétisant les données de cette étude ici.
Être un corps : objectivisation et déshumanisation
Une femme est représentée comme un objet sexuel, si son corps ou les parties sexualisées de son corps sont utilisés pour la représenter et sont séparées du reste de sa personnalité. Il a déjà été montré que les femmes déshumanisent leurs homologues qui sont objectivées, en leur attribuant une nature moins humaine (par exemple : moins serviable, moins curieuse, etc.) ou en les associations moins souvent à certaines caractéristiques typiquement humaines (par exemple : la culture, la tradition, etc.).
Les auteur⋅e⋅ s ont essayé d’établir un lien entre cette propension à déshumaniser une homologue objectivisée et leur rapport à leur apparence et à leur corps. Leur étude a porté sur 55 jeunes femmes hétérosexuelles, âgées de 19 à 29 ans. Ils ont pu montrer que les femmes qui ont internalisé les normes de beauté et qui cherchent à plaire aux hommes ont plus tendance à déshumaniser leur homologue objectifiée. Cette tendance est médiée par l’auto-objectivisation, qui consiste à s’intéresser beaucoup à son apparence physique. Cette importance accordée à l’apparence physique induit une évaluation et une comparaison avec le corps de ses homologues féminines. Un tel rapport au corps enlèverait à ces cibles féminines leur personnalité et leur individualité, en les réduisant à de simples objets à examiner et évaluer, ce qui résulterait en un subtil processus de déshumanisation.
Les femmes déshumanisent leurs homologues objectivisées, d’autant plus qu’elles se perçoivent elles-mêmes comme des objets.
La division du travail rémunéré chez les couples homosexuels
Une étude a été menée sur les couples homosexuels (998 couples de gays et 1033 couples de lesbiennes) aux Pays-Bas. Les auteures ont pu montrer que dans les couples homosexuels, en particulier dans les couples de gays, la division du travail rémunéré est beaucoup plus équitable que dans les couples hétérosexuels. Par ailleurs, le mariage et la parentalité entraîne moins une spécialisation des parents (l’un dans le travail rémunéré, l’autre dans l’éducation des enfants) dans les couples de même sexe, en particulier au sein des couples de lesbiennes . Enfin, les couples de gays effectuent plus d’heures de travail rémunéré que les couples lesbiens.
Nous avons vu que prendre de la place dans l’espace, et contrôler la conversation, étaient deux façons d’affirmer son statut social. Or, ces comportements sont considérés comme inappropriés pour les femmes. Nous allons maintenant voir comment une autre marque de la domination – l’expression de la colère – est déniée aux femmes.
Colère et pouvoir
La colère est une émotion, fortement inconfortable, qui répond à la perception d’une offense ou d’une négligence1. Elle permet de mobiliser des ressources afin de rétablir son intégrité physique et psychique. C’est une émotion sociale, car elle est le plus fréquemment dirigée vers autrui. Elle va de l’irritation à la rage.
Afficher sa colère semblerait être lié à la notion de pouvoir. En effet, pour que l’expression de la colère soit perçue comme légitime, encore faut-il que celui ou celle qui l’exprime, ait le pouvoir de régler la situation génératrice de colère2. Le lien entre colère et statut social a été confirmé par plusieurs études. Dans l’une, datant de 1997, la colère exprimée par des individus de statuts sociaux élevés a été jugée comme plus appropriée1.
Ceux qui expriment de la colère sont perçues comme des dominants
Par ailleurs, Larissa Tiedens a également mené une série d’expérimentations à ce sujet3. L’une d’elle a consisté à faire visionner à 76 participants une vidéo d’un politicien tenant le même discours, mais exprimant soit de la colère, soit de la tristesse, et à leur faire remplir un questionnaire. Les personnes qui avaient vu le politicien en colère avaient tendance à le considérer comme un meilleur leader politique. Une autre de ces expériences a eu lieu dans une entreprise et a montré que les personnes qui exprimaient le plus souvent de la colère étaient aussi celles qui avaient le meilleur statut social (meilleur salaire, plus de promotion et mieux estimé-e-s par le manager). Enfin, la dernière expérimentation était sur le mode de l’entretien d’embauche : des étudiants en école de commerce ont visualisé des vidéos, où un candidat disait s’être soit senti triste, soit en colère, suite à une erreur d’un des ses collègues de son ancienne entreprise. Les participants ont jugé que le candidat « colérique » méritait un salaire et une position hiérarchique plus élevés que le candidat « triste ».
D’autres expériences, basées sur des photographies de visages, ont confirmé que les personnes qui expriment de la colère sont perçues comme plus dominantes que celles qui expriment de la tristesse ou de la peur4,5.
Expression de la colère : une question de sexe ou de genre ?
Il semblerait qu’il n’y ait que peu de différences, en termes de fréquences ou d’intensité, dans le ressenti de la colère chez les hommes et les femmes6. Que l’on soit homme ou femme, on ressentirait de la colère à une fréquence de 1 à 2 fois par semaine7. Une étude de 1996 portant sur 2031 adultes indique même que les femmes ressentiraient plus fréquemment de la colère, en particulier si elles ont des enfants8. Les femmes signalent également des colères plus intenses et plus persistantes dans le temps9.
La différence principale résiderait dans l’expression de cette colère, mais les résultats des études sont plutôt contradictoires à ce sujet.
Certaines études suggèrent que les filles et les femmes expriment moins leur colère que les personnes de sexe masculin. Ainsi, selon une enquête de 1992, les femmes avaient plus tendance à affirmer, que quand elles étaient en colère, elles le « gardaient pour soi »10. Une étude de 2000 portant sur des enfants indique que les filles ont plus souvent tendance à ne pas exprimer leur colère11. Un autre, de 2004, portant également sur des enfants indiquent que c’est autour de l’âge de 4-5 ans, que les filles commencent à consciemment inhiber l’expression de leur colère6. Cependant, Sharkin et Gelo n’ont pas réussi à montrer, en 1991, sur un échantillon de 150 étudiants, que les femmes étaient plus mal à l’aise avec leur colère12.
Des études montrent des différences dans la façon d’exprimer la colère. En effet,les femmes exprimeraient leur colère de
Les femmes – ou du moins les personnes féminines – ont tendance à exprimer leur colère moins ouvertement
façon moins agressive que les hommes : elles parlent9,13, pleurent6, prient9, cherchent la réconciliation14 ou retournent l’agressivité contre elles-mêmes14 tandis, que les hommes ont plus tendance à utiliser des stratégies plus directes, plus extériorisés et plus violentes14, comme jeter des objets6 ou frapper14. Cette différence dans la propension à l’agressivité physique apparaitrait à l’âge de 1 ou 2 ans, et se maintiendrait jusqu’à l’âge adulte6. Une étude de 1993 confirme que les hommes manifestent plus d’agressivité quand ils sont colère, alors que la colère des femmes s’exprime par de l’hostilité indirecte et de l’irritabilité15.
Enfin, dans certaines études, les différences entre hommes et femmes dans l’expression de la colère sont faibles, voire non significatives, mais des différences apparaissent beaucoup plus clairement si on tient compte du genre, à savoir le « sexe sociale ». Une étude de 1992 portant uniquement sur des femmes, a montré que face à une provocation, les femmes fortement masculines étaient plus agressives que les femmes peu masculines16. Une étude de 1991 n’a détecté aucun effet significatif du sexe sur le type d’expression de la colère, alors que le lien entre identité de genre et expression de la colère était net. En effet, les personnes masculines avaient plus tendance à se mettre en colère et à l’exprimer, alors que les personnes féminines cherchaient à la contrôler et à ne pas l’exprimer17. Une autre étude de 1993 par les mêmes auteurs, et portant plus spécifiquement sur les personnalités de type A, renouvelle ces résultats15.
Ces mêmes auteurs ont approfondi le lien entre colère et genre dans une étude de 199618. Ils ont estimé à l’aide de tests 17 mesures de la colère, de l’hostilité et de l’agressivité. Pour la colère, en particulier, ils ont estimé trois tendances :
Colère extériorisée : la tendance à exprimer la colère envers des personnes ou des objets de l’environnement
Colère intériorisée : la tendance à ressentir la colère mais à ne pas l’exprimer
Colère contrôlée : la tendance à contrôler le ressenti et l’expression de la colère
Les auteurs ont effectué une ACP à partir de ces 17 variables. Ils ont alors pu synthétiser tous ces comportements en trois types :
Comportement 1 : colère extériorisée et agressive, qui inclut de l’agressivité physique.
Comportement 2 : forte tendance à la colère, et une colère peu contrôlée et exprimée verbalement ou indirectement.
Comportement 3 : colère non exprimée, suivie de ressentiment, de suspicion, d’irritabilité et d’agressivité passive.
Les hommes – et les personnes masculines en général – exprimeraient leur colère de façon plus ouverte et plus agressive
Les analyses statistiques indiquent que les hommes ont plus tendance à adopter le comportement 1. A part cela, le sexe biologique n’était corrélé à aucun autre comportement colérique.
Par contre, le genre était clairement une variable explicative du type de comportement. Par genre, il faut entendre « masculinité » et « féminité ». A noter que « féminité » et « masculinité » ne sont pas exclusives : une même personne peut être masculine et féminine.
Les personnes masculines adoptaient plus fréquemment le comportement de type 1 et le comportement de type 2. A l’inverse, les personnes féminines adoptaient peu les comportements de type 1, de type 2, et de manière surprenante, de type 3.
Certains de ces résultats sont confirmés par une étude de 2001 portant sur un échantillon australien7 : elle a montré que les personnes masculines privilégient les formes de colère extériorisées, et peu contrôlées. Ce sont aussi des personnes qui estiment que la colère fait partie intégrante de leur personnalité. Les personnes féminines, quant à elles, ont plutôt tendance à exercer un fort contrôle de leur colère, et à ne pas l’exprimer.
Enfin, dans une étude de 200919, des hommes devaient lire un scénario décrivant une humiliation. On leur demandait de se mettre à la place de la personne humiliée. Ils devaient ensuite remplir un questionnaire sur leurs émotions. Une semaine plus tard, on leur en envoyait un second, auquel ils devaient aussi répondre. Les résultats montrèrent que les participants masculins et féminins ressentirent avec la même intensité de la colère juste après avoir lu le scénario. Cependant les personnes masculines indiquaient plus souvent des attentions agressives et ruminaient plus : une semaine après, ils disaient être toujours en colère et maintenaient leurs intentions agressives.
Sociabilisation
Les pleurs d’un bébé ne seront pas interprétés de la même manière selon qu’il soit un garçon ou une fille.
Même chez les nourrissons, les attentes en matière d’émotion ne sont pas les mêmes de la part de l’entourage. Dans une expérience très connu, datant de 197620, deux groupes de participants visionnaient une vidéo d’un bébé en train de pleurer. L’expérimentateur disait à un groupe que le bébé était une fille, et à l’autre, un garçon. Les participants devaient ensuite se prononcer sur le pourquoi des pleurs du bébé sur la vidéo. Le groupe qui pensait qu’il s’agissait d’une fille évoquait le plus souvent la peur pour expliquer les pleurs, alors qu’à l’inverse, le groupe qui pensait qu’il s’agissait d’un garçon évoquait la colère. Cette expérience a été renouvelée en 1980 avec des participants âgés de 5 ans21, ce qui montre que même les jeunes enfants ont intégré l’idée selon laquelle la colère est une émotion masculine.
Le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les garçons durant la petite enfance. En effet, les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22,14. Ainsi, dans un travail effectué par Fivush, les mères n’utilisaient jamais le terme « en colère » quand elles créaient une histoire pour leur fille, mais l’employaient pour leur fils22.
Les adultes laissent également plus aisément les garçons exprimer leur colère que les filles9. Les mères encouragent plus activement les garçons que les filles à répondre aux provocations par la colère et la vengeance14. Les garçons s’attendent aussi à ce que leur mère réagisse plus chaleureusement quand ils expriment de la colère plutôt que de la tristesse14.
De plus, bien que les enfants rejettent les garçons qui sont souvent agressifs, les adultes et les enfants vont évaluer moins négativement un acte agressif isolé s’il provient d’un garçon que d’une fille14.
Tout cela peut expliquer pourquoi les hommes, ou du moins les personnes masculines, expriment plus ouvertement leur colère à l’âge adulte.
Interdiction sociale aux femmes d’exprimer la colère
La colère des femmes est souvent perçue très négativement. Un cliché habituel sur les femmes qui se mettent en colère, est que celles-ci sont des hystériques irrationnelles et des harpies23. Par exemple, des Républicains ont dit, lors des élections primaires précédentes, d’Hillary Clinton que celle-ci était trop colérique pour pouvoir être Présidente des Etats-Unis. De même, les féministes sont souvent décrites comme haineuses, agressives et hystériques : leur colère n’est pas prise au sérieux.
Les suffragettes étaient déjà dépeintes comme des harpies hystériques
Des études scientifiques tendent à montrer qu’il n’est pas bien vu, pour une femme, d’exprimer sa colère. Ainsi, Lewis a montré en 200024 que les dirigeants de sexe masculin était perçus comme plus compétents quand ils employaient un ton colérique, plutôt qu’un ton neutre ou triste. A l’inverse, les dirigeantes de sexe féminin étaient perçues comme peu compétentes quand elles exprimaient de la colère. Cela a été interprété comme reflétant le plus faible statut social des femmes.
Une femme qui dit avoir ressenti de la colère sera jugée "incontrôlable".
Une autre étude, datant de 200823 a répliqué des résultats de l’étude de Tiedens cité précédemment3: un candidat à un poste, de sexe masculin et exprimant un sentiment de colère, est perçu comme plus compétent, méritant un meilleur salaire et une meilleure situation dans l’entreprise, qu’un candidat exprimant de la tristesse. Les participants à l’étude considéraient aussi que son sentiment (la colère) étaient plutôt dus aux circonstances extérieures, et non à sa personnalité, par rapport au candidat « triste ». Mais les auteurs ont aussi montré, qu’à l’inverse, pour une candidate, il vaut mieux exprimer de la tristesse que de la colère, au risque d’être perçue comme peu compétente et méritant un bas salaire et une situation basse dans la hiérarchie. Par ailleurs, on considérera que, si elle exprime sa colère, cela est due à sa personnalité (« c’est une fille colérique », « elle est agressive ») et non pas aux circonstances extérieures (« la situation était difficile »). Dans une autre expérience, ils ont pu montrer, en fixant le statut social (le ou la candidat-e était soit présenté comme un assistant bas dans la hiérarchie, soit comme un ou une chef-fe de direction), qu’une femme de haut statut social, mais exprimant de la colère, étaient considérée comme moins compétente et méritant un plus bas salaire, qu’une femme de bas statut social, mais qui employait un ton neutre. Il est à noter qu’on ne trouve pas un tel effet chez les hommes : les hommes de bas niveau social n’était pas perçu comme moins compétents quand ils étaient « colériques » plutôt que neutres. Les femmes « colérique » étaient considérée comme moins compétentes que n’importe quel homme, de bas ou haut statut social, exprimant de la colère ou employant un ton neutre. Toutes les candidates, de haut et bas statut social, étaient considérées comme « incontrôlables » quand elles exprimaient de la colère, mais pas les hommes. Ce serait, cette impression d’« incontrôlabilité » qui aurait fait que les participants à l’étude se refusaient à leur donner une bonne situation dans l’entreprise et un bon salaire. Cependant, si on arrivait à les convaincre que la colère des femmes était légitime, alors ces dernières paraissaient moins « incontrôlables » et les effets négatifs de leur colère s’annulaient. Ces expériences montrent que, quand une femme exprime sa colère, elle est perçue comme « folle », « incontrôlable », « irrationnelle » : sa colère ne semble pas légitime, et est donc mal perçue.
Un homme sera vu comme plus dominant, et plus susceptible d’exprimer de la colère, qu’une femme
Hess, Adams, & Kleck ont également mené en 2005 une série d’expérience pour mieux comprendre le lien entre sexe, statut social et expression des émotions2. Dans une première expérimentation, ils ont montré à des participants des photos de visages de personnes des deux sexes. Les participants devaient dire quelles émotions la personne sur la photo était susceptible d’exprimer. Ils devaient aussi noter son niveau de dominance et de sociabilité. Résultats : les sujets ont considéré que les hommes avaient plus de chance d’exprimer de la colère, du dégoût et du mépris, et les femmes, de la peur et de la tristesse. Par ailleurs, les hommes ont aussi été notés comme plus dominants et les femmes comme plus sociables et chaleureuses. Un test statistique (test de Goodman) a suggéré que la plus forte dominance attribuée aux hommes expliquait pourquoi ils étaient perçus comme plus colériques, mais aussi plus prédisposés au mépris et au dégoût. A l’inverse, si les femmes étaient perçues comme plus enclines à exprimer de la peur ou de la tristesse, c’était parce qu’elles étaient perçues comme moins dominantes.
Dans une seconde expérience, des participants lisait un texte sur Marc ou Anne (sexe), qui était décrit soit comme dominant-e et énergique, ou soit comme soumis-e et timide (dominance) et qui avait subi soit quelque chose d’humiliant ou d’offensant. On demandait ensuite aux participants de choisir parmi des images d’expressions faciales stylisées laquelle il convenait le mieux à Marc ou Anne d’exprimer dans la situation décrite. Les résultats montrent que, pour les individus dominants, hommes comme femmes, la colère a été l’expression la plus fréquemment citée comme étant la plus appropriée. Pour la femme non dominante, c’était la tristesse, et pour l’homme non dominant, la colère.
Femme
dominante
Homme
dominant
Femme
non dominante
Homme
non dominant
Neutre
8 %
0 %
0 %
8 %
Colère
44 %
44 %
23.1 %
36 %
Embarras
8 %
0 %
19.2 %
8 %
Joie
0 %
0 %
0 %
0 %
Sourire triste
0 %
4 %
0 %
12 %
Peur
12 %
16 %
11.5 %
28 %
Tristesse
12 %
16 %
42.3 %
8 %
Dégoût
16 %
20 %
3.8 %
0 %
Fréquences des choix de l’émotion qu’il convient le mieux d’adopter face à une situation humiliante ou offensante
Ces résultats tendent à montrer que les attentes en matière d’émotions ne sont pas directement liées au sexe des individus, mais plus à leur statut social. Il est à noter, comme dans l’étude cité précédemment, que, même quand le facteur de dominance est fixé, les femmes paraissent quand même moins dominantes que les hommes, puisque les femmes non dominantes sont moins autorisées à exprimer leur colère que les hommes non dominants.
Ainsi, la colère des femmes est perçue négativement, sans doute à cause de leur faible statut social. Leur colère semble donc illégitime.
Conclusion
En conclusion, il semblerait que les femmes – ou du moins les personnes ayant une identité de genre féminine – expriment leur colère de manière moins directe et moins agressive que les hommes – ou les personnes masculines -, voire ne l’exprimeraient pas du tout parfois. Le fait que ce soit plutôt le genre que le sexe biologique qui soit déterminant, indique plutôt l’effet d’une sociabilisation que d’un processus biologique. Par ailleurs, certains auteurs émettent l’hypothèse selon laquelle, le fait que les femmes n’expriment pas leur colère expliquerait pourquoi elles sont plus sensibles à la dépression.
Il est à noter que la colère est la marque des dominants : seule la colère d’un dominant est perçu comme légitime. Or, quand les femmes se mettent en colère, elles sont considérées comme « folle », « irrationnelles », « incontrôlables ». Les expérimentation de psychologie sociale semblent confirmer que cela est du à leur plus faible statut social.
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Références
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Catharsis, jeux vidéos, pornographie, viol… : quelques mots sur « l’affaire Lara Croft »
Aujourd’hui un article, peut-être un peu fourre-tout, mais qui a pour vocation notamment de répondre à l’article de Peggy Sastre et à toutes les réactions du type « Pfff, mais c’est de la fiction, on s’en fiche, ça sert à rien, il y a plus important à faire ! ».
Je voudrais montrer, que non, il n’y a pas un cloisonnement net entre fiction et réalité. La fiction véhicule des idées et des croyances, et ces idées et croyances se traduisent en actes.
Je remercie au passage Alphonsine Chasteboeuf pour ses précisions très intéressantes sur la catharsis. :)
Contexte
Le numéro de Joystick où est paru l’article problématique
Je crois que tout le monde est à peu près au courant de la polémique, mais je reprends. Tout commence avec un article de Joystick traitant du prochain opus de Tomb Raider, dans lequel l’héroïne, Lara Croft, est agressée sexuellement. Problème : l’article, qui est quand même imprimé dans un journal grand public, prend le point de vue des agresseurs (fictifs, certes). Sur longues six pages, le journaliste décrit combien il a été pour lui « excitant » de voir l’héroïne se faire « remettre à sa place », « humilier » et « souiller sans ménagement ». La gameuse féministe Mar_lard s’est donc fendu d’un post sur le blog Genre! pour expliquer, tout simplement, en quoi ce genre d’écrit est problématique. Toute une polémique a eu lieu, l’article ayant eu un énorme succès et de nombreux blogueurs ou journalistes ont décidé de donner leur opinion sur « l’affaire ».
Dans cette cacophonie, un article a particulièrement attiré mon attention : c’est celui de Peggy Sastre. Cette dernière a mis un point d’honneur à distinguer représentation d’un« viol dans la vraie vie » et représentation d’un « viol fictif » et a évoqué l’effet de catharsis. Par ailleurs, de nombreuses autres personnes, que ce soit dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux, se sont indignées que des féministes puissent s’intéresser à un sujet aussi « stupide » que le traitement du viol dans les médias (jeux vidéos et journaux, en l’occurrence). Au passage, des gens ont aussi fait le lien entre jeux vidéos et pornographie, en prétendant que cette dernière « protégeait » du viol par un effet cathartique, similaire à celui qu’auraient les jeux vidéo violents.
C’est à tout cela que je souhaite répondre aujourd’hui dans un article mi-« scientifique » mi-militant.
Catharsis et violence dans les jeux vidéos et à la télévision
La catharsis (qui signifie « purification » en grec) a d’abord été définie par Aristote, qui en parle comme un phénomène se produisant chez les spectateurs d’une tragédie. Le fait de voir des personnages en action permettrait de se libérer de ses angoisses, passions et craintes par un effet d’identification.
Ce phénomène est très souvent évoqué pour justifier la violence que l’on retrouve dans certains médias, comme les films ou les jeux vidéos. Le fait de voir des meurtres, des tortures, des viols et des violences en tout genre, permettrait de se libérer de ses pulsions violentes.
Qu’en disent les études scientifiques, très nombreuses, à ce sujet ? Les preuves s’accumulent pour indiquer que les médias violents ont
Les jeux violents, comme GTA, augmentent l’agressivité des joueurs.
pour conséquence d’augmenter l’agressivité. Ainsi, une méta-analyse de 20101, portant sur 381 études et plus de 130 000 joueurs de plusieurs pays (Etats-Unis, Japon) a montré que jouer à des jeux vidéos violents augmente l’agressivité, que ce soit au niveau du comportement ou au niveau de la pensée, et diminue l’empathie et les comportements pro-sociaux (aider quelqu’un, faire un don, etc.). Ces effets négatifs étaient significatifs, aussi bien chez les individus occidentaux que chez les personnes asiatiques. Cette méta-analyse a également montré les conséquences négatives des jeux vidéos violents se maintenaient à longs termes, et pas seulement à courts termes.
Les auteurs remarquent également que, bien que la plupart des universitaires pensent généralement que les enfants sont plus vulnérables à l’exposition à la violence, que les adolescents ou les adultes, il y a en réalité peu de preuves à ce sujet.
Les résultats des travaux sur les jeux vidéos sont semblables à ceux des recherches portant sur les films et les programmes télévisés violents. Cependant, il semblerait que les effets des jeux vidéos seraient plus importants2,3. En effet, les jeux vidéos sont plus interactifs et le joueur, étant actif, est plus impliqué émotionnellement et psychologiquement.
Au passage, oui, il y a un auteur, Ferguson4–6, qui a publié trois méta-analyses à ce sujet (largement redondantes car s’appuyant quasiment sur les mêmes études), et qui dit n’avoir détecté aucun effet négatif de la violence dans les jeux vidéos. Mais ses trois méta-analyses portent uniquement sur une dizaine d’études ; et apparemment, il en a ignoré plusieurs publiées récemment.
Bien évidemment, il ne s’agit pas de dire que les jeux vidéos violents sont la cause de tous les maux. La violence existait bien avant l’apparition des écrans. Il est aussi à noter que nous ne sommes pas égaux face à la violence des jeux vidéos. Ces derniers auront peu d’effets sur certaines personnes, et en auront beaucoup sur d’autres. Visiblement, les personnes colériques sont les plus affectées7.
Il ne s’agit pas non plus d’incriminer l’ensemble des jeux vidéos, mais seulement les jeux vidéos violents.
Voilà pour ce qui en est de la violence dans les médias visuels. On voit bien que des images de violences fictives ont un impact sur la réalité, et que donc la séparation violence fictive/réelle est peu pertinente. Passons maintenant au problème des mythes autour du viol dans les médias.
Rappels sur les mythes autour du viol et les médias
Avant de continuer, je voudrais redonner quelques précisions sur le viol, et plus précisément sur les croyances que le justifie : les mythes sur le viol. Pour en savoir plus, je vous conseille de lire mes articles consacrés à ce sujet.
Première chose : le viol est un crime tristement banal. Aux Etats-Unis, 18 à 25% des femmes ont subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie. Le viol n’est pas le fait de détraqués, de fous, de pervers psychopathes, mais d’hommes (99% des auteurs sont des hommes) bien intégrés dans la société. Bref, les violeurs sont des gens absolument « normaux ». Dans plus de 75% des cas, la victime connait son agresseur : conjoint, ami, collègue, voisin…
Deuxième chose : les moteurs psychologiques du viol, et des agressions sexuelles en général, sont le sexisme et l’adhésion aux « mythes sur le viol ». Ces mythes sont des attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes. Il s’agit d’idées comme « elle n’aurait pas dû porter une jupe si courte », « elle ment sûrement », « elle l’a aimée », « les hommes ont des pulsions incontrôlables » etc. Il a été montré qu’il existe un lien causal entre adhésion à ces mythes et propension au viol. Je vous invite à lire le 4ème article de ma série « mythes sur le viol » où tout cela est détaillé.
Exemple de mythes sur les viols : "les hommes sont des prédateurs sexuels"
Or les médias regorgent de mythes sur le viol : dans les séries télévisées, les films, les journaux, la radio, etc (lire le 5ème article pour plus d’informations). Il a pu être montré, que lire ce type de mythes dans les journaux, augmente l’adhésion à ces croyances.
A ce titre, l’article de Joystick est un exemple particulièrement édifiant. Le journaliste présente l’agression sexuelle de Lara Croft, du point de vue de l’agresseur. Le long des 6 pages, c’est essentiellement un mythe qui s’étale : celui de la minimisation des agressions sexuelles. Ce mythe consiste notamment à voir les agressions sexuelles comme « sexuelles » avant d’être des « agressions ». Or les agressions sexuelles sont motivées avant tout par un désir de dominer, et non pas par un désir sexuel. Réduire les agressions sexuelles et le viol à de la sexualité, c’en est oublier tout l’aspect extrêmement violent et traumatisant. Mar_lard a tout à fait raison de s’insurger contre une expression comme « calvaire charnel » qui glamourise la notion de violences sexuelles.
Il est vrai que l’agression sexuelle de Lara Croft est fictive. Mais qu’importe, du moment que des mythes sur le viol sont colportés, le résultat est le même. Après tout, les publicités, les films et les paroles de chansons décrivent bien des situations fictionnelles. Pourtant, ces médias ont bien un impact sur les croyances à propos du viol8–12, ce qui montre que nous ne sommes pas tellement capables de « faire la part des choses » entre fiction et réalité.
L’article de Joystick n’est pas un cas isolé. Cependant, l’ayant lu en entier, j’ai rarement vu un article étaler ainsi son machisme sans aucun complexe.
Pornographie et mythes autour du viol
A présent, je vais évoquer la pornographie et ses effets sur les croyances à propos du viol pour différentes raisons :
L’article de Joystick emploie le champ lexical de la pornographie violente : « malmener », « actrice gonzo SM», « punition », « remettre à sa place », « humilier », « souiller sans management », « prend cher », « gros dégoûtant », « calvaire charnelle », « gémissements », etc… Au final, l’article ressemble presque à une description d’une vidéo pornographique.
Parce que, certes, on a vu que les jeux vidéos violents produisaient des effets dans la réalité, mais ceux-ci dépeignent rarement des viols, plutôt des meurtres (du moins en Occident).
Parce que plusieurs commentateurs ont fait le rapprochement jeux vidéos-pornographie et ont prétendu que, comme les jeux vidéos, la pornographie avait un effet cathartique et protégeait des viols.
Parce que tout cela m’intéresse tout simplement ;).
Je vous ai dit, qu’a priori, il me semble peu logique que la pornographie puisse servir de protection contre les viols. Je crois qu’elle a plutôt l’effet contraire, au vu de tout ce que j’ai lu sur les mythes sur le viol.
En effet, les scénarios de la pornographie, genre machiste par excellence, ne s’appuient quasiment que sur des croyances erronés concernant les violences sexuelles. Un scénario courant est, par exemple, celui où une femme montre une résistance à un rapport sexuel, mais finalement y prend du plaisir, ce qui correspond au fameux mythe « Une femme qui dit non, pense oui ». Le mythe « une femme aime le sexe violent » est également très présent puisque la pornographie dépeint généralement des pénétrations violentes, sous lesquelles les femmes hurlent de plaisir… Les caresses, ou ce qu’on appelle les préliminaires, ne sont quasiment jamais montrés. Ce mythe est de plus en plus présent dans la pornographie, puisque les genres violents de type « gonzo » se développent de plus en plus13.
Visualiser certaines scènes de "9 semaines 1/2" augmente l’adhésion aux mythes sur le viol.
Il faut aussi considérer le fait que deux études ont montré que le simple fait de visualiser des publicités représentant des femmes objectivisées augmente le niveau d’adhésion aux mythes des participants8,9. Par ailleurs, une étude portant sur des films, certes comportant des scènes érotiques, mais non pornographiques (9 semaines ½ et Showgirls) a indiqué que quand des hommes, même égalitaristes et progressistes, visualisaient ce type de scènes, leur perception du viol s’en trouvait modifiée12. En effet, les hommes ayant regardé ce type de vidéo, avaient plus tendance à considérer qu’une victime de viol avait du plaisir et qu’elle avait eu ce qu’elle voulait, par rapport à ceux qui avaient regardé un dessin-animé.
Revenons-en à la pornographie. Comme pour les jeux vidéos violents, de nombreuses études ont pu montrer des effets négatifs de la pornographie, en particulier qu’elle favorisait des attitudes favorables à la violence envers les femmes.
Par exemple, les analyses d’une enquête prospective14, ayant eu lieu entre 2001 et 2004 sur un échantillon diversifié de jeunes adolescents américains, ont montré que l’exposition précoce aux médias sexuellement explicites prédisait, aussi bien pour les garçons que pour les filles, des attitudes moins progressistes par rapport à l’égalité homme-femme. Pour les garçons, cette exposition précoce prédisait également un plus grand nombre d’actes de harcèlement sexuel deux ans plus tard. Dans le même ordre d’idée, une étude commencée en 2006 sur un panel d’adolescents néerlandais a montré que visualiser de la pornographie sur Internet favorisait l’idée que les femmes étaient des objets sexuels15.
Visualiser de la pornographie augmente les attitude favorables aux violences envers les femmes
Les travaux sur le lien entre pornographie et attitudes favorables à la violence envers les femmes (que je vais à partir de maintenant synthétiser en ASV pour « attitudes supporting violence against women ») ont été synthétisés dans trois méta-analyses, deux de 199516,17 et une de 201018. Allen, le premier auteur des deux méta-analyses de 1995, et ses associés, ont distingué, dans la première16, deux types d’études : les études non expérimentales, basées sur des enquêtes, et les études expérimentales ayant eu lieu au laboratoire dans des conditions contrôlées. Ils ont pu ainsi clairement voir, dans les études expérimentales, un effet significatif de la consommation de pornographie, qui favorisait les ASV. La pornographie violente avait d’ailleurs plus d’effets que la pornographie non-violente. Au contraire, les études non-expérimentales, en général, ne montraient aucun effet de la pornographie. L’équipe d’Allen remarqua que les conclusions des études non-expérimentales étaient souvent contradictoires. Cependant dans la seconde méta-analyse de 1995, ils trouvèrent un effet de la pornographie sur les ASV dans les deux types d’études17.
En 2010, un autre chercheur, Hald18, et ses associés, ont identifié plusieurs problèmes dans la première méta-analyse d’Allen, en ce qui concernait notamment les études non-expérimentales. Ils ont donc conduit une nouvelle méta-analyse corrigée et mise-à-jour. Ils ont trouvé, qu’en réalité, il existait bien une association significative entre consommation de pornographie et ASV, dans les études non-expérimentales, et que la pornographie violente avait des effets plus grands. Cependant, les résultats des études variaient beaucoup, ce qui laissait à penser qu’il existait des variables modératrices.
Malamuth et ses collègues ont conduit ainsi une autre étude pour déterminer quelles étaient ces variables modératrices19. Ils ont notamment testé si la pornographie affectait plus les hommes présentant un plus fort risque d’agression sexuelle, c’est-à-dire ceux présentant fortement deux traits de personnalité : la masculinité hostile et l’attrait pour les relations sexuelles impersonnelles (i.e avec de nombreux partenaires, sans forcément les connaitre ou y être attachés)20. La masculinité hostile se définit comme une combinaison de deux caractéristiques : 1) Un désir de contrôle et de domination, en particulier dans les relations avec les femmes, 2) Des sentiments d’hostilité et de méfiance à l’égard des autres, en particulier des femmes, tout cela accompagné d’attitudes misogynes. Les résultats confirment une nouvelle fois que la consommation de pornographie favorise les ASV. Ils montrent aussi qu’il existe une interaction entre consommation de pornographie et personnalité à risque, les hommes présentant une forte masculinité hostile et un attrait pour les relations sexuelles impersonnelles étant les plus affectés.
Résultats de l’étude de Malamuth 2010. En ordonnées : ASV. En abscisse : niveau de risque. Les différentes courbes correspondent à différents niveaux de consommation de pornographie
En conclusion, comme pour les jeux vidéos violents, les études de psychologie sociale indiquent qu’il n’y a pas d’effet de catharsis pour la pornographie. Ceci, comme pour les jeux vidéos violents, certains contestent qu’il y ait des effets négatifs liés à la visualisation de pornographie. J’ai pu constater qu’il s’agissait dans les deux cas… des mêmes personnes ! Ainsi, Ferguson qui a rédigé plusieurs articles visant à démontrer que les jeux vidéos violents n’avaient aucun effet négatif, a écrit en 2009 une review sur le lien entre pornographie et agressions sexuelles, en concluant qu’ « il est tant de jeter à la poubelle l’hypothèse selon laquelle la pornographie favorise les violences sexuelles ». Il me semble assez malhonnête : par exemple, il évoque la première review d’Allen et al. en disant que les résultats sont mitigés, mais ne parle pas de la seconde, où les résultats sont plus homogènes.
Il y a également plusieurs personnes qui disent, que parce qu’il y a une corrélation négative, à l’échelle d’une population entière, entre légalisation de la pornographie et taux de viols, cela indique qu’il y a un effet protecteur de la pornographie. Une des dernières étude en date porte sur le cas de la République Tchèque, qui a légalisé la pornographie en 199021. Mais plusieurs critiques peuvent être faites face à ce type de méthodologie. Premièrement, l’échelle (un pays entier) est trop grande. Il peut y avoir de nombreux autres facteurs qui peuvent expliquer une diminution du nombre de viols, par exemple une amélioration du statut des femmes. Deuxièmement, en qui concerne au moins l’étude en République Tchèque, les auteurs s’appuient sur le nombre de dépôts de plainte pour estimer le taux de viols. Cela me semble hautement problématique, étant donné que de nombreuses victimes ne portent pas plainte. On pourrait même interpréter les données différemment : si, quand la pornographie est légalisée, il y a moins de dépôts de plainte, c’est parce que les victimes osent moins voir la police, de peur d’être blâmées !
Conclusion
J’ai écrit cela dans un seul but : pour montrer que les représentations de la violence dans les médias, que ce soit les magazines (comme Joystick), les jeux vidéos ou la pornographie, ont un impact sur la réalité. Il y a bien sûr plusieurs facteurs à tout cela. Jouer à un jeu-vidéo ou regarder de la pornographie (ou lire Joystick) ne va pas faire automatiquement de vous un agresseur. Mais s’inquiéter de comment est dépeint un viol ou une agression sexuelle est un combat important.
Quand les féministes s’occupaient du « Mademoiselle », j’ai souvent entendu dire « Oh les féministes, elles ne s’occupent que des trucs inutiles ! Pourquoi elles ne s’occupent pas de choses graves, comme le viol ? ». Maintenant qu’elles s’occupent de viols, on continue d’entendre le même argument, sous prétexte que le viol en question est fictif. Mais est-ce qu’il ne faudrait s’intéresser qu’aux viols réels ? Bien sûr, il est extrêmement important de prendre en charge les victimes dans les meilleures conditions possibles, afin que leur guérison se passe au mieux. Pourtant il est tout aussi important d’essayer de prévenir les viols potentiels, non ? C’est exactement ce qu’a fait Mar_lard puisqu’elle s’est attaquée à un facteur de violences sexuelles : la banalisation et l’érotisation de ces dernières.
J’ai dans mon entourage, proche ou lointain, réel ou virtuel, plusieurs connaissances ou connaissances de connaissances qui ont été victimes d’agressions sexuelles ou de viols. J’ai en ce moment à l’esprit deux témoignages que j’ai entendus, et qui concerne un cas d’agression sexuelle et un cas de viol en réunion. Les points communs entre ces deux affaires ? Dans les deux cas, les agresseurs étaient des « amis » de la victime et des gens complètement normaux, voire même des garçons de bonne famille. Et surtout, ils semblaient n’avoir absolument aucune conscience de la gravité de leurs actes. Pour le viol en réunion, il s’agissait clairement d’un « délire de soirée », un « pari », une « rigolade » aux yeux des agresseurs. Ils ont trouvé ça tellement normal qu’ils en ont largement parlé autour d’eux et ont été complètement abasourdis de se retrouver finalement en prison.
Comment expliquer une telle inconscience ? Peut-être, qu’à propos du viol, ils ont entendu parler de « calvaire charnel » au lieu de « crime », de « traumatisme » ou de « détresse. Peut-être aussi ont-ils vu beaucoup de vidéos où des femmes, résistant à des rapports sexuels, finalement appréciaient bien un peu de brutalité. Peut-être aussi croyaient-ils qu’un « vrai viol », c’était la nuit, dans un parking, perpétué par un étranger armé et fou…
Pour finir, revenons-en à Tomb Raider. Je ne considère pas que toute représentation d’un viol ou d’une agression sexuelle est problématique. Elle l’est si elle érotise ou minimise les violences sexuelles. Je n’ai vu que le trailer de Tom Raider et ça me parait insuffisant pour tirer des conclusions définitives. Ceci dit, je trouve déjà très maladroit de faire d’un sex-symbol comme Lara Croft une victime d’agression sexuelle (surtout si elle pousse des gémissements comme le dit le pigiste de Joystick). Cela ne fait qu’érotiser encore une fois les violences sexuelles.
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Références
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2. Anderson CA, Gentile DA, Buckley KE.Violent Video Game Effects on Children and Adolescents: Theory, Research, and Public Policy. Oxford University Press; 2007.
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11. Barongan C, Hall GCN. The Influence Of Misogynous Rap Music On Sexual Aggression Against Women. Psychology of Women Quarterly. 1995;19(2):195-207.
12. Milburn MA, Mather R, Conrad SD. The Effects of Viewing R-rated Movie Scenes That Objectify Women on Perceptions of Date Rape. Sex Roles. 2000;43(9):645-664.
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18. Hald GM, Malamuth NM, Yuen C. Pornography and attitudes supporting violence against women: revisiting the relationship in nonexperimental studies. Aggressive Behavior. 2010;36(1):14–20.
19. Malamuth N, Hald G, Koss M. Pornography, Individual Differences in Risk and Men’s Acceptance of Violence Against Women in a Representative Sample. Sex Roles. 2012;66(7):427-439.
20. Malamuth NM, Sockloskie RJ, Koss MP, Tanaka JS. Characteristics of aggressors against women: Testing a model using a national sample of college students. Journal of Consulting and Clinical Psychology. 1991;59(5):670-681.
21. Diamond M, Jozifkova E, Weiss P. Pornography and Sex Crimes in the Czech Republic. Archives of Sexual Behavior. 2011;40(5):1037-1043.
Nous avons vu que les hommes – ou du moins les personnes masculines – occupaient plus d’espace que les personnes féminines. Nous allons voir maintenant comment se répartit le temps de parole entre les genres.
Je vous renvoie d’emblée à cet article très intéressant « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation » de Corinne Monnet. Cependant, la plupart des références de l’article sont un peu anciennes (années 1970 et 1980) ; je vais donc tenter de les réactualiser dans cet article, et d’apporter des informations complémentaires.
Avant de continuer plus loin, je voudrais expliquer les « règles du jeu » de la conversation, comme les ont définies Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G.(les fondateurs de l’analyse conversationnelle) en 19741, et qui restent toujours pertinentes. Selon eux, la conversation est un système organisé normalement pour permettre deux choses : 1. Qu’une seule personne parle à un moment donné 2. Que les interlocuteurs se relaient. La conversation idéale suppose qu’il y ait ni interruptions ni silences entre les tours de paroles, et elle devrait permettre à chacun de s’exprimer de manière équivalente.
Il existe donc des « violations » de ces règles de fonctionnement, qui sont les interruptions, mais aussi les silences – les chevauchements ont été plutôt interprétés comme des dysfonctionnement du système2-. Interrompre s’oppose au droit de parole de l’autre, tandis que rester silencieux indique un manque de coopérativité. Ces violations dénient à l’autre le statut d’égal.
Femmes et hommes : qui parle le plus ?
Selon un mythe bien ancré, les femmes parleraient plus que les hommes. Or les études universitaires ont montré que c’est plutôt le contraire : une méta-analyse de 2007 a montré qu’en général, les hommes parleraient plus que les femmes3. Une review de 1993 allait également dans ce sens4. Cela est surtout vrai dans les environnements mixtes3comme les réunions, ou bien dans les contextes formels et publics (séminaire, débat télévisé, discussion de classe) où les contributions augmentent fortement le statut social5. Dans les contextes moins formels et intimes, la contribution des femmes seraient plus importante : ainsi, dans une étude qualitative de 1991 portant sur 7 couples hétérosexuels, les femmes parlaient plus que les hommes6.
Lors des débats télévisés, les interventions des femmes sont moins fréquentes et moins longues que celles des hommes.
Par ailleurs, d’après une méta-analyse de 19987, qui recouvrait des travaux des trois décades précédentes (soit 1968-1998), les hommes ont plus tendance à interrompre de manière « intrusive »,c’est-à-dire dans le but d’usurper la parole à autrui afin de montrer son pouvoir7,8. Les femmes interrompent aussi, mais moins souvent, et quand elles le font, c’est pour avoir un complément d’information, montrer son intérêt ou faire des commentaires d’encouragements7. Une review de 1993 montre que les études sur les interruptions sont contradictoires ; cependant 13 études sur 21 indiquent que les femmes sont plus souvent interrompues que les hommes alors que seulement 2 études montraient que les hommes étaient plus interrompus que les femmes9. Il est intéressant de noter que sur 19 études où le sexe des interrupteurs était spécifié, il n’y en avait aucune qui montrait que les hommes interrompaient plus souvent les hommes que les femmes: dans 9 études les hommes interrompaient plus souvent les femmes, tandis que dans 10, les hommes interrompaient les deux sexes de manière équivalente9. Un tableau récapitulatif de la review de 1993 est donné ci-dessous :
Interruption par des hommes
Nombre d’études
Hommes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente
11
Hommes interrompaient plus souvent les femmes
8
Hommes interrompaient plus souvent les hommes
0
Interruption par des femmes
Nombre d’études
Femmes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente
12
Femmes interrompaient plus souvent les femmes
4
Femmes interrompaient plus souvent les hommes
1
Résultats dépendant du contexte
2
Cas où le sexe des interrupteurs n’est pas connu
Nombre d’études
Femmes et hommes interrompus de manière équivalente
0
Femmes plus souvent interrompues
2
Hommes plus souvent interrompus
0
La méta-analyse de 1998 suggère cependant, qu’au cours du temps, ces différences dans le comportement d’interruption entre les sexes se sont légèrement réduites7. Par ailleurs, ces différences ne sont visibles que dans les groupes d’au moins trois individus7 : les grands groupes (réunion, classe) serait ainsi une occasion pour les hommes de montrer leur pouvoir.
Une méta-analyse de 2002 a montré que les personnes dominantes sont celles qui parlent le plus10. Cette relation entre temps de parole et pouvoir était présente qu’elle que soit le type de domination : domination liée à la personnalité ou domination liée à un statut social. Cette corrélation était également plus forte chez les hommes que les chez femmes, ce qui tend à confirmer que chez les hommes, établir un statut de pouvoir est une fonction importante de la parole. Les femmes parlent également pour établir un statut social, mais cela est moins marqué, et la parole a surtout pour fonction d’établir des liens.
Ainsi, la différence en temps de parole entre hommes et femmes et le fait que globalement les hommes ont tendance à prendre la parole aux femmes en les interrompant, pourraient être liés à une différence de statut entre les deux sexes dans la société.
Communiquer dans des desseins différents : pouvoir vs. création de lien
La corrélation entre temps de parole et la domination est moins forte chez les femmes que chez les hommes. C’est l’un des nombreux indices qui suggèrent que les hommes parlent essentiellement dans le but de maintenir ou d’élever leur statut social, quand les femmes communiquent verbalement dans l’objectif de créer des liens. D’autres différences dans les discours féminins et masculins corroborent cette idée.
D’abord, les hommes se montrent généralement moins coopératifs dans la conversation et chercheraient surtout à avoir la parole11. Ainsi en 1975, Zimmerman & West2 ont pu montrer que les hommes utilisaient plus souvent des « réponses minimales retardées », c’est-à-dire des « hum, hum », des « oui » mais énoncés quelques secondes après que leur interlocuteur ait fini de parler. Quand les réponses minimales ne sont pas retardées, elles signalent une attention constante ; quand elles sont formulées avec du retard, elles expriment au contraire du désintérêt, et s’apparentent à des silences. Les hommes ont également tendance à avoir moins de contacts visuels avec leur interlocuteur, ce qui peut aussi témoigner d’une faible coopérativité6,12. Les femmes, quant à elles, font à l’inverse des efforts pour lancer et maintenir la conversation13. Par exemple, elles posent des questions pour lancer la conversation : « Comment était ta journée ? », « Raconte-moi ton voyage ! ». Elles ont également tendance à exprimer de l’intérêt par rapport à ce que dit leur interlocuteur, en multipliant les contacts visuels ou en formulant des phrases comme « Dis-en moi plus », « C’est intéressant »12,13.
La moindre coopérativité des hommes s’exprime également dans le fait qu’ils ne cherchent pas à suivre les sujets de conversation qu’on leur propose : au contraire, ils profitent de ce que dit autrui pour changer de sujet6,12. A l’inverse, les femmes, en montrant de l’intérêt pour leur interlocuteur et en l’encourageant à continuer, font l’effort de maintenir le thème de conversation qu’on leur propose6,12.
Ensuite, le langage des hommes et des garçons est plus direct et autoritaire que celui des femmes et des filles3,12,14. Il est également plus informatif et utilitaire13. Les hommes ont également souvent tendance à donner des conseils et à exprimer peu de compassion13. Or, donner des conseils peut être un moyen d’exprimer une certaine supériorité (« Je sais ce que tu devrais faire ») et peut-être vécu comme condescendant.
De plus, alors que les femmes évitent les conflits et les marques de désaccord ou de mécontentement10,12, les hommes n’hésitent pas créer des joutes verbales, à s’insulter ou à se vanter11. Les hommes s’expriment également de manière moins formelle et polie et s’excuse moins facilement11.
Les femmes mettent en avant des expériences communes avec leur interlocuteurs.
Enfin, les sujets de conversation ne sont pas non plus les mêmes. Les hommes parlent davantage du travail, de sport, de bricolage ou de voiture, bref d’activités ou d’objets. Au contraire, les femmes conversent plutôt sur les gens et sur les relations qu’elles ont avec eux. Les sujets de conversation masculins sont l’occasion pour les hommes de montrer leur habilité, leurs compétences ou leurs connaissances. Quant au sujets de conversation féminins, cela permet aux femmes de mettre en avant des expériences communes avec leur interlocuteur13. Elles utilisent des phrases telles que « Tu n’es pas la seule à ressentir cela », « Moi aussi, j’ai fait ça », « Lamême chose m’est arrivée il y a quelques années, et j’ai eu la même réaction que toi », etc. Cela leur permet de créer un rapport d’égalité entre les interlocuteurs. Ces sujets sont également propices à l’expression des sentiments et de ceux d’autrui13,15 (« Comment tu l’as pris ? » « Tu crois qu’il l’a fait exprès ? »). Les femmes expriment également de la compréhension et de la compassion13 : « Oh, tu dois te sentir mal », « Je comprends tout à fait ».
A noter cependant qu’à force de multiplier les études sur les différences dans le discours des hommes et des femmes, on a eu tendance à surestimer ces différences. En réalité, certes des différences moyennes peuvent être observées dans l’usage de la parole chez les deux sexes, mais il faut garder à l’esprit qu’il y a également de nombreuses similarités. Parler de « genderlect » ou de « langage propre à chaque sexe » est donc quelque peu exagéré16.
Conversation mixte : exemple de l’étude qualitative de DeFrancisco
Ces différences, certes petites mais significatives, dans le style de conversation, font qu’en groupes mixtes, les hommes sont largement avantagés et dominent clairement la conversation. L’étude qualitative de DeFrancisco, datant de 1991, est intéressante à ce sujet : elle porte sur des conversations au sein de 7 couples hétérosexuels6.
DeFrancisco voulait poursuivre et reprendre le travail de Fishman, datant de 1978 et portant sur des couples hétérosexuels17. Fishman fut la première à introduire la notion de « travail conversationnel ». Elle avait constaté que les femmes faisaient de gros efforts pour lancer ou maintenir la conversationavec leur partenaire masculin, mais que leurs efforts n’étaient pas suivis d’effets : elles se faisaient interrompre, ou bien leur partenaire changeait de sujet. A l’inverse, quand les hommes lançaient un sujet de conversation, leur compagne déployait un effort considérable pour soutenir le thème de conversation, en montrant notamment leur intérêt ou en le relançant par des questions. Comme beaucoup de travaux féminins, le travail conversationnel est invisibilisé.
DeFranciso a voulu rajouter quelque chose d’important à ce travail : le point de vue personnel des interlocuteurs. Elle a donc ajouté des interviews en plus de ses analyses de conversation.
Ses résultats montrent que les hommes demeuraient relativement silencieux et que leur comportement faisait taire les femmes ; ainsi bien que les femmes parlaient plus (63% du temps de parole), cela ne signifiait pas qu’elles dominaient la conversation. En effet, les violations du tour de parole étaient surtout l’œuvre des hommes : 64% des violations étaient réalisées par des hommes, toute catégorie confondue :
Pas de réponse : 68% par les hommes
Interruptions : 54% par des hommes
Réponses retardées : 70% par des hommes
Réponses minimales retardées : 60% par des hommes
Il y avait d’autres stratégies effectuées par les hommes pour montrer leur désintérêt et réduire au silence leurs femmes, comme sortir de la pièce au bout milieu de la conversation, ou bien faire plus attention à la télévision qu’à ce que disait leur épouse.
Les femmes lançaient le plus de sujet de conversation (63% des sujets de conversation lancés) mais ils étaient moins souvent suivis avec succès : seulement 66% des sujets de conversation lancés par les femmes étaient suivis, contre 76% pour les hommes. Les hommes avaient tendance à minimiser ou à ridiculiser les sujets de conversation et les préoccupations de leur compagne, en disant des choses comme « Pourquoi s’inquiéter de cela, alors que c’est même pas encore arrivé ? ».
"Je voudrais que tu la fermes et que tu arrêtes cette satanée conversation pendant que j’essaye de lire le journal !"
En examinant les sujets de conversation, DeFrancisco se rendit compte que tous les sujets de conversation avaient les mêmes chances d’être lancés par les deux sexes, sauf un : les émotions personnelles, qui fut seulement lancé par des femmes (sans succès, d’ailleurs), mais rarement. DeFrancisco a donc jugé raisonnable l’hypothèse selon laquelle le sujet de conversation n’était pas le problème. Selon elle, un individu dans le couple (l’homme) a le pouvoir de choisir ou non quel sujet est digne d’intérêt, et que ce pouvoir est une forme de contrôle et de mise en silence de l’autre (la femme).
L’analyse des conversations montrent également que les hommes sont parfois très paternalistes, voire condescendants, avec leur épouse ou compagne. DeFrancisco donne l’exemple d’un homme, Robert, qui parle lentement et avec une voix exagérément articulée, à sa femme, comme si elle était une enfant. Elle donne également l’exemple du couple de Sharon et Jerry. Quand Sharon demanda l’avis de Jerry sur une annonce dans le journal, celui-ci lui dit « Sois prudente, ne t’embourbe pas dans quelque chose dont tu ne saurais pas sortir. Comme donner ton numéro de carte de crédit » ce à quoi Sharon répliqua « Je sais, je ne suis pas débile ». Ces remarques paternalistes ont pour effet d’anéantir les efforts des femmes pour lancer la discussion.
Les interviews sont intéressantes : elles montrent que les femmes cherchent désespérément à discuter avec leur compagnon ou mari, afin de mieux les connaitre ou de partager quelque chose. C’est ainsi qu’une femme disait :
Je veux qu’il me dise ce qu’il pense, ce qu’il ressent… Il y a à peu près un mois, je lui ai dit « Parle-moi, ne t’assois pas là juste en mettant les pieds sous la table ! Parle-moi… »
Les femmes se plaignaient très peu des interruptions, et étaient plutôt inquiètes de ne pas avoir de réponses quand elles parlaient à leur époux. Elles avaient aussi tendance à exprimer leur mécontentement à propos du fait que leur époux faisait semblant de les écouter. Une femme racontait ainsi avoir essayé de multiples stratégies pour attirer l’intention de mari : elle l’interrogeait sur ce qu’elle avait dit, si elle pensait qu’il ne l’avait pas vraiment écouté ; elle utilisait des stratégies de culpabilité ou de jalousie ; ou bien tout simplement, elle lançait des sujets de conversation qui l’intéressait.
Les interviews des hommes montrent que ceux-ci se justifient en disant qu’ils n’avaient pas envie de discuter, ou que leur épouse leur avait déjà parlé de telle ou telle préoccupation particulière. Ils disaient également qu’après une journée de travail, ils souhaitaient regarder la télévision en paix.
En conclusion, les femmes font un travail considérable pour lancer et maintenir la conversation, mais ces efforts sont vains. Elles sont réduites au silence par leur partenaire, à l’aide de multiples stratégies, témoignant en général de désintérêt à leur égard. Globalement, ce genre de comportements, en plus des remarques paternalistes, témoignaient d’une certaine condescendance des hommes de cet échantillon, par rapport à leur épouse. Les hommes semblaient avoir le contrôle de la conversation, et les femmes étaient contraintes de s’y adapter.
La socialisation à l’origine du genre dans la conversation
Nous allons voir maintenant comment la socialisation dans l’enfance induit des façons de communiquer différentes chez les hommes et les femmes.
Cette socialisation commence avec les parents. Une méta-analyse de 199818 indique que les mères stimulent verbalement leurs enfants plus souvent que les pères. Par ailleurs, les pères ont plus tendance à donner des ordres ou à utiliser un langage informatif quand ils s’entretiennent avec leur progéniture. A l’inverse, les mères utilisent plus souvent un discours de soutien (compliment, approbation,…) ou un discours négatif (critiques, réprobations,…), bref un langage plus centré sur le relationnel et les émotions. Enfin cette méta-analyse a également montré que les mères ont tendance à être plus loquaces avec leurs filles et qu’elles employaient plus souvent un discours de soutien avec ces dernières. Tout semble indiquer les parents offrent des modèles genrés selon lesquels les femmes utilisent la parole pour créer des liens, et les hommes pour obtenir quelque chose ou affirmer un statut social.
Des études montrent également que le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les fils durant la petite enfance. Tout d’abord, les parents ont tendance à discuter d’expériences plus émotionnelles et à employer plus fréquemment des termes centrés sur les émotions, avec leurs filles qu’avec leurs fils19–21. De plus, le type d’émotion évoqué diffère selon le sexe de l’enfant : les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons19,21,22, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22. La colère est une émotion liée à l’affirmation de soi, en cohérence avec le rôle traditionnellement masculin, alors que la tristesse est un état plus passif et moins dominant, plutôt reliée traditionnellement au rôle féminin.
Les parents parlent plus de leurs émotions aux filles qu’aux garçons.
La socialisation a également lieu au contact des autres enfants. Les jeunes enfants jouent principalement dans des groupes ségrégés par le sexe, et filles et garçons jouent à des jeux différents qui impliquent des manières de communiquer différentes.13
La plupart des jeux masculins sont compétitifs.
Les garçons jouent en groupes relativement large13. La plupart des jeux masculins (foot par exemple) sont compétitifs et sont spécifiés par des règles. Comme ces jeux sont structurés par des objectifs et des règles, il n’y a pas de raison de discuter de comment y jouer. Dans ces jeux, un individu aura un statut social élevé s’il parvient à se faire remarquer, à bien jouer et à dominer les autres joueurs. De cette façon les garçons apprennent que la parole sert à s’affirmer, à mettre en avant ses idées et à attirer l’attention. Les garçons apprennent également, en discutant de stratégie au cours du jeu, à utiliser la parole pour réaliser quelque chose.
Les filles quant à elles jouent en petits groupes, de deux ou trois personnes13. Des jeux de rôle comme « jouer
Les filles ont besoin de communiquer pour résoudre les problèmes dans leurs jeux.
à la maîtresse et aux élèves » ou « jouer à la maman et au papa » n’ont pas de règles préétablies. Les petites filles doivent donc discuter pour savoir qui fait quoi et comment. Par ailleurs, contrairement aux jeux masculin, ces jeux n’ont pas d’objectifs particuliers, et permet aux filles de s’intéresser à l’interaction elle-même plutôt qu’à la finalité de l’interaction. Pour que les jeux féminins fonctionnent, les petites filles doivent coopérer et résoudre les problèmes en communiquant. Ainsi, les filles apprennent à utiliser la parole pour créer et maintenir des relations. Le processus de communication, et non pas son contenu, est au cœur de la relation. Les petites filles apprennent à éviter de critiquer ou de rabaisser les autres ; si une critique est nécessaire, elles apprennent à leur faire de manière diplomatique et douce.
Enfin, à l’école, les professeurs interagissent plus souvent avec les garçons qu’avec les filles23–25 : ils les interrogent plus fréquemment, leur laissent plus de temps pour répondre et passent plus de temps à répondre à leurs interventions26. On peut supposer que cela aide les garçons à acquérir une plus grande aisance ce qui concerne la prise de parole en public.
Conclusion : les femmes, ces bavardes ; comment on les prive de parole
La parole est un moyen d’affirmer son statut social, plus particulièrement chez les hommes. En effet, les femmes et les hommes communiquent à des desseins différents. Les femmes ont plus tendance à se concentrer sur l’aspect affectif de l’interaction que les hommes. Elles se servent de la parole pour créer des liens de solidarité, même dans des contextes formels, alors que les hommes parlent pour maintenir ou augmenter leur statut social.
Dans une conversation, celui qui parle le plus et qui est surtout en capacité de choisir les sujets de conversation, est celui qui a le statut social le plus élevé. Parler et mener la conversation permet également de donner sa vision du monde et d’influencer autrui. Or les femmes sont incitées à peu parler ; elles sont donc peu influentes dans les discussions et les prises de décision.
Nous avons vu que plusieurs stratégies existent pour les priver de parole. Il y a d’abord les violations des règles de la conversation : interruption, silences, réponses retardées ou encore de multiples autres stratégies qui signalent du désintérêt par rapport à ce que les femmes disent : ridiculiser ou minimiser leur sujet de conversation, sortir de la pièce où a lieu la discussion, changer de sujets de conversation, regarder ailleurs etc.
Le mythe de la femme bavarde, déversant un flot de paroles (sans doute ineptes)
Le mythe de la femme bavarde est une autre stratégie qui permet de réduire les femmes au silence. Alors que de plus en plus d’études tendent à montrer que les femmes parlent moins que les hommes, ce mythe persiste. L’image populaire de la femme qui parle, parle sans jamais s’arrêter est encore d’actualité. On est donc face à un double standard : toute parole féminine est considérée de trop. Ainsi dans une expérience où l’on présente un dialogue entre une femme et un homme, et où les deux interlocuteurs parlent pendant la même durée, les participants ont quand même estimé que la femme est plus bavarde que l’homme27… Pour reprendre donc ce que dit Corinne Monnet, « Ce n’est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jugées bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses. La norme ici n’est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes être des femmes silencieuses. »
Enfin, les femmes ont la réputation de non seulement trop parler, mais aussi de parler pour ne rien dire, ou pour raconter des choses futiles et inintéressantes. Les sujets de conversation traditionnellement féminins : relations, apparence, mode, enfants, entretien de la maison etc. sont considérés comme plus futiles et moins sérieux que les sujets masculins, que ce soit la politique mais aussi les voitures, les jeux en ligne, le sport, etc28.
Je finirai cet article avec cette « superbe » vidéo qui illustre bien l’image qu’a la société de la parole féminine, et la valeur qu’elle lui accorde :
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Références
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19. Adams S, Kuebli J, Boyle PA, Fivush R. Gender differences in parent-child conversations about past emotions: A longitudinal investigation. Sex Roles. 1995;33(5):309-323.
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23. Duru-Bellat M. L’école des filles: Quelle formation pour quels rôles sociaux? Editions L’Harmattan; 2004.
24. Leder GC. Teacher student interaction: A case study. Educational Studies in Mathematics. 1987;18(3):255-271.
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26. Secada WG, Fennema E, Byrd L. New Directions for Equity in Mathematics Education. Cambridge University Press; 1995.
27. Cutler A, Scott DR. Speaker sex and perceived apportionment of talk. Applied Psycholinguistics. 1990;11(03):253-272.
28. Bourdieu P. La domination masculine. Paris: Éditions du Seuil; 1998.
Comme vous avez pu peut-être le constater, mon blog n’a pas été mis à jour depuis longtemps. Beaucoup de travail et un déplacement à l’étranger m’ont un peu ralentie. De plus, je travaille actuellement sur un article sur la parole et les conversations. Or la littérature est très riche à ce sujet : réussir à lire plusieurs articles et à avoir une vision synthétique du sujet n’est pas évident et me prend du temps.
Dans cet article, j’ai écrit un paragraphe relativement long sur les compliments. Mais je me rends compte à présent qu’il est disproportionné et trop développé par rapport au reste… Je vous le livre en « bonus » car j’ai quand même pas mal travaillé dessus et je trouve ça dommage de tout simplement le supprimer. Cela me permettra par ailleurs de vous livrer quelque chose à lire en attendant le prochain article.
Ambiguïté du compliment
Un compliment est généralement un acte de politesse, qui a pour objectif de faire plaisir à son interlocuteur. Cependant, dans certaines situations, un compliment peut sembler menacer l’espace privé de celui qui le reçoit, ou encore être sarcastique, offensant et ironique. Ainsi, si par un exemple un homme dit à une collègue « Tu es super sexy aujourd’hui. Il faudra que je t’offre un verre un de ces jours. », ce compliment est menaçant, nous seulement parce qu’il s’apparente à du harcèlement sexuel, mais également parce qu’il oblige son interlocutrice à être disponible pour boire un verre1.
Répondre au compliment : l’accepter ou non
Par ailleurs, répondre à un compliment pose problème, car l’interlocuteur est face à un dilemme à cause de deux principes de la conversation 1. Être d’accord avec l’interlocuteur 2. Eviter de se vanter2. Il est donc parfois inconfortable d’être complimenté. D’après une étude de Herbert de 1990 portant sur 1062 conversations issues d’un compliment3, seulement un tiers des compliments sont acceptés (souvent par un « merci » ou un sourire), et souvent de manière gênée.
Quand les deux interlocuteurs sont de statut égal, celui qui reçoit le compliment l’accepte peu souvent et fait des réponses comme « Oh, mais ce pull est vieux, tu sais », « Oh, tu sais, c’est vraiment pas compliqué à faire », ce qui signifie en somme « je sais que ton compliment servait à me faire plaisir, mais j’évite de me vanter, et ainsi je signifie que nous somme égaux »1. A l’inverse, les compliments sont plus souvent acceptés quand ils proviennent d’une personne de niveau social plus élevé1,4. Une étude montre d’ailleurs que c’est en général les dominants qui complimentent le plus les dominés, notamment en ce qui concerne les compétences1 : en effet, ce sont eux qui sont en position de juger.
Qui complimente qui ?
Conversation au travail : qui risque de complimenter qui ?
Des différences moyennes apparaissent entre les sexes : dans l’étude de 19903 de Herbert, il a été montré que les femmes se complimentent beaucoup entre elles, tandis que les hommes se complimentent très peu entre eux. De plus les femmes ne complimentent pas de la même façon, puisqu’elles utilisent beaucoup plus fréquemment des termes qui ont un rôle d’intensifieurs comme quel/le ou si (« Quelles belles chaussures ! » « Ta coupe te va si bien »)5. A l’inverse, les hommes emploient des formulations qui atténuent le compliment5. Cela est congruent avec l’ensemble de la littérature, selon laquelle le style de conversations des femmes est plus social et plus basé sur les émotions, que celui des hommes. Par contre, l’étude d’Herbert a montré que les hommes complimentent plus les femmes que l’inverse. Une étude de 1988 effectuée en Nouvelle-Zélande a donné des résultats semblables6,5.
Mais là où le contraste est le plus saisissant, c’est que les compliments des femmes sont beaucoup plus difficilement acceptés que ceux des hommes, surtout quand ces compliments masculins sont adressés à des femmes3. De même, l’étude de 19885 a montré qu’une femme de haut statut est deux fois plus complimentée qu’un homme de même statut, comme si le fait d’être une femme diminuait son statut. Holmes a également noté que les compliments sur l’apparence sont rares entre binômes homme-femme de statuts différents. A l’inverse, les compliments sur la compétence proviennent d’hommes de statut supérieur et sont adressés à des hommes de statut inférieur OU proviennent d’hommes de n’importe quel statut et sont adressés vers des femmes, de n’importe quel statut5. Cela semble bien indiquer que le fait d’être un homme induit automatiquement un statut social supérieur, le mettant en position de juge, qu’importe le statut social professionnel.
Conclusion
D’après Herbert, le fait que les compliments des hommes soient plus souvent acceptés que ceux des femmes est tout simplement une manifestation de la différence de statut entre les deux sexes3. Une autre indication de cette différence de statut provient du fait que les hommes complimentent les femmes sur leurs compétences, qu’importe leur statut social professionnel. Holmes, l’auteure de l’étude en Nouvelle-Zélande, pose l’hypothèse selon laquelle complimenter n’a pas la même fonction chez les deux sexes : chez les femmes, il permettrait de créer un lien de solidarité ; chez les hommes, le compliment serait plutôt un moyen de formuler un jugement7.
Information complémentaires sur les compliments concernant l’apparence
Cet article concerne tous les types de compliments : sur l’apparence, sur les possessions, sur les compétences et sur l’effort.
Kalista avait l’air d’en savoir plus sur les compliments sur l’apparence, voici donc quelques infos complémentaires :
Les compliments sur l’apparence sont les compliments les plus fréquents
L’étude de Holmes en Nouvelle Zélande6 a indiqué les résultats suivants : les femmes se compliments beaucoup sur leur apparences entre elles (61% des compliments), puis ensuite ce sont les hommes qui complimentent beaucoup les femmes sur leur physique (47% des compliments), puis les femmes sur le physique des hommes (40% des compliments). Finalement, Holmes avaient trouvé que 36% des compliments entre hommes portaient sur leur apparence, ce qui est relativement élevé. Holmes a d’ailleurs supposé qu’un tel pourcentage ne se retrouverait pas dans un échantillon américain.
On voit donc qu’ici les hommes complimentent plus les femmes sur leur physique que l’inverse, mais l’écart entre les deux n’est pas énorme (47% contre 40%) ; cela est cependant à mettre en relation avec le fait que les hommes complimentent plus les femmes que l’inverse (23,1% des compliments de l’étude provenaient d’hommes vers des femmes, contre 16,5% de femmes vers des hommes).
Une étude de 20069 sur un échantillon américain a montré à l’inverse que les hommes préfèrent complimenter les femmes sur leur physique (60,5% des compliments) que sur leur compétences ; à l’inverse les femmes complimentent plutôt les hommes sur leur compétence (seulement 29% des compliments de femmes à des hommes portent sur leur apparence.).
Cela est bien sûr dû aux rôles sociaux : il est important pour une femme d’être belle et élégante, pour un homme d’être performant. Cependant des interviews menées dans l’étude de 20069 ont montré que les femmes s’abstenaient de complimenter les hommes sur leur physique afin de ne pas leur faire croire qu’elles étaient intéressées par eux. Les hommes ont moins peur que leur compliment sur le physique soit mal interprété : il est socialement mieux accepté que les hommes prennent les initiatives en ce qui concerne les relations sentimentales.
Kalista a soulevé le fait qu’un compliment sur l’apparence, venant d’un homme et adressé à une femme, puisse servir à la rabaisser au statut d’objet sexuel. Ce point n’est pas trop évoqué dans les études que j’ai lu. Je pense cependant qu’on peut raisonnablement penser que la différence entre un compliment poli et un compliment menaçant dépend 1. du contexte : ce n’est pas la même chose de se faire des compliments entre amis qu’entre collègues ou qu’entre patron et une employée 2. de l’aspect physique évoqué : dire "ta nouvelle coupe te va super bien", c’est différent que de dire "tu as de belles fesses". Bref l’aspect sexuel du compliment et le statut social des interlocuteurs est à prendre en compte.
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Références
1. James D, Drakich J.Understanding gender differences in amount of talk: A critical review of research. Pearson Education; 2004.
2. Oleksy W.Contrastive Pragmatics. John Benjamins Publishing Company; 1989.
3. Herbert RK. Sex-based differences in compliment behavior. Language in Society. 1990;19(02):201-224.
4. Gajaseni C. How Americans and Thais Respond to Compliments. Annual Meeting of the International Conference on Pragmatics and Language Learning. 1994. Available at: http://hdl.handle.net/2142/20871.
5. Holmes J. Paying compliments: A sex-preferential politeness strategy.Journal of Pragmatics. 1988;12(4):445-465.
6. Holmes J. Compliments and Compliment Responses in New Zealand English.Anthropological Linguistics. 1986;28(4):485-508.
Dans cette nouvelle série d’articles, nous nous intéresserons à différents comportements qui sont typiques des dominants (occuper beaucoup d’espace, avoir beaucoup de temps de parole et parler fort, exprimer certaines émotions comme la colère…). Nous verrons également qu’il est considéré comme peu convenable pour une femme de les arborer.
Occuper beaucoup d’espace : un attribut du dominant
Les dominants ont droit à plus d’espace1. Ainsi les dirigeants et les personnes considérées comme importantes ont droit à de spacieux bureaux, bien qu’ils n’y soient pas souvent. A l’inverse, les secrétaires sont serrées dans des petits open-spaces. De manière générale, les riches et les puissants ont de grandes maisons et de grosses voitures.
Plus précisément, l’espace personneldes dominants est plus grand2. L’espace personnel correspond à la « bulle » d’espace qui nous entoure et qu’on ne veut pas voir envahie par les autres (sauf les proches intimes). Cependant, l’espace personnel de chacun n’est pas respecté de la même façon : les puissants envahissent plus souvent le territoire des dominés que l’inverse1. En1977, Henley2 remarqua également que les dominés libèrent de la place aux dominants quand ces derniers s’approchent d’eux, leur laissant spontanément un plus grand espace personnel
En corrélation avec un plus grand espace personnel, les dominants ont tendance à occuper plus d’espace avec leur corps. Cela se voit d’abord dans les postures qu’ils arborent. Quand des personnes ont tendance à « s’étaler » et à prendre beaucoup d’espace (écarter les jambes, mettre les mains sur les hanches en tournant les coudes vers l’extérieur …), ils sont perçus comme dominants ; à l’inverse ceux qui prennent peu de place et adoptent des positions resserrées (jambes et bras croisés par exemple) sont perçus comme dominés3,4. Par ailleurs, une étude3 à montré que, face à une personne adoptant une posture de dominant ou de dominé, on aura tendance à adopter la posture complémentaire (de dominé si on est face à un dominant, de dominant si on est face à un dominé).
L’utilisation de l’espace est donc un très bon indicateur de statut social.
Les espaces privés des hommes
Dans certaines cultures extrêmement patriarcales, les femmes n’ont pas accès au droit de propriété ; le droit à avoir un espace réservé leur est donc dénié1. En Occident, le droit à un espace intime est aussi très souvent réservé aux hommes. D’après une étude de 1976, les hommes ont très souvent droit à un espace privé au sein de la maison (atelier, bureau…), dans lequel les autres membres de la famille n’entrent pas1. A l’inverse, peu de femmes ont droit à de tels espaces. En 1929, sortait l’essai de Virginia Woolf, «Une chambre à soi », dans lequel l’auteure développe l’idée selon laquelle la capacité des femmes à écrire est entravée notamment par le fait qu’elles n’ont pas d’espace privé et intime. Presque un siècle plus tard, la plupart des femmes n’ont toujours pas de «chambre à soi ».
La plus faible utilisation de l’espace par les femmes est visible dans bien d’autres domaines. Par exemple, les femmes possèdent généralement des voitures plus petites que celles des hommes5. Et au travail, les femmes ont généralement de plus petits bureaux ; c’est ce qui ressortait notamment d’une étude interne du MIT (Massachusetts Institute of Technology)6 ou encore du CfA (Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics)7.
Les voitures utilisées par les femmes, comme la Twingo, sont souvent plus petites que celles des hommes.
L’espace personnel des femmes
De manière générale, la « bulle » d’espace qui entoure les femmes est plus petite que celui des hommes8. Les duo femme-femme
S’il y un seul accoudoir commun, il sera majoritairement occupé par des hommes.
interagissent à de courtes distances, les duo homme-femme à des distances intermédiaires, et les duo homme-homme aux distances les plus grandes9. Les hommes et les femmes s’approchent plus des femmes que des hommes8, 9. Une étude de 198210 portant sur 852 sujets a montré que les hommes utilisent bien plus souvent l’accoudoir commun dans l’avion que les femmes, et donc prennent volontiers plus de place que ces dernières. Une autre a également déterminé que les hommes prenaient plus de place avec leur corps que les femmes, en particulier s’ils devaient jouer un rôle de professeur plutôt que d’apprenant dans une situation expérimentale11. Une autre étude de 200212 a confirmé que dans une salle d’attente, les femmes se tiennent plus près les unes des autres tandis que les hommes se tiennent à plus grande distance d’autrui.
Les hommes envahissent aussi plus souvent l’espace personnel des femmes que l’inverse1. Par ailleurs, quand le territoire des hommes est envahi, ces derniers répondent souvent de manière négative voir agressive à l’intrusion, tandis que les femmes ont tendance à se reculer et à fuir1,13. Pire : les hommes ont tendance à non seulement pénétrer dans l’espace personnel des femmes, mais aussi à toucher ces dernières pour établir une relation de domination1.
Les personnes féminines se tiennent plus près l’une de l’autre que les personnes masculines.
Une étude de 200614 portant sur 180 « couples » de participants a montré qu’en réalité, c’est plus le genre (comportement masculin ou féminin) qui détermine la distance entre personnes, que le sexe biologique. En effet, les personnes « masculines » (très souvent des hommes, mais aussi quelques femmes) se tiennent à plus grande distance des autres que les personnes « féminines » (majoritairement des femmes et des hommes homosexuels) ou au genre intermédiaire (à peu près 40 % d’hommes et 60% de femmes). L’étude semble également montrer que ce sont les personnes masculines (dominantes) qui contrôlent les distances interpersonnelles, puisque leur préférence pour des grandes distances était garantie.
L’utilisation de l’espace est donc avant tout affaire de socialisation féminine ou masculine, et non pas de biologie.
Les positions des hommes et des femmes
Les femmes adoptent en moyenne des postures plus resserrées et les hommes des positions plus « étalées », ce qui reflète les différences de statut social entre les sexes3,15,16 . En Occident, par exemple, la position assises féminine par excellence est celle où les femmes croisent les jambes, ou du moins, les resserrent17. Écarter les jambes sera considérée comme « vulgaire » pour une femme, alors que cette posture sera jugé virile chez les hommes. Il est intéressant de noter qu’une position exprimant la dominance (en s’étalant avec ses jambes) est jugée inadéquate pour les femmes.
Les femmes adoptent des positions plus resserrées, prenant moins de place avec leur corps.
Sociabilisation différenciée et occupation de l’espace public
Les jeux des garçons prennent plus d’espace que ceux des filles.
Déjà jeunes, on propose aux enfants des activités différentes en fonction de leur sexe: les garçons sont supposés jouer au foot, à la bagarre, dehors, dans l’espace public (rue, parc) ; à l’inverse les filles restent plutôt à l’intérieur, à jouer avec des poupées ou à faire des activités manuelles, dans des espaces plus restreints18,19. Ainsi, les garçons apprennent à s’approprier l’espace et à l’occuper ; les femmes apprennent à le partager.
Cette socialisation se poursuit à l’adolescence. On peut en voir un exemple avec les espaces de loisir pour jeunes, qui ont été étudiés par une équipe du CNRS dans l’agglomération de Bordeaux. L’équipe a pu constater que l’offre de loisirs subventionnée s’adresse en moyenne à deux fois plus de garçons que de filles, toutes activités confondues. Par ailleurs, il y a trois fois plus de pratiques non mixtes masculines que de pratiques non mixtes féminines qui sont proposées20.
A partir de l’âge de 12 ans, les filles délaissent totalement ces espaces de loisir. Ces lieux sont donc très largement occupés par les garçons et font office de véritables « maisons des hommes », c’est-à-dire de « lieu[x] où se pratique une compétition permanente entre hommes, dont l’enjeu est la production et la consolidation de l’identité masculine et des privilèges qui lui sont attachés »20,21.
Il en va ainsi par exemple des skate parcs, largement occupés par des garçons qui ne portent pas de protection – au risque de se blesser- et se défient. Ces lieux sont évités par les filles – sauf pour regarder les garçons – et par les garçons maladroits ou peu sportifs, qui ne peuvent pas montrer des signes extérieurs de virilité. Ces équipements génèrent des sentiments d’insécurité car ils sont perçus comme une prolongation de l’hégémonie masculine dans l’espace public. Welzer-Lang dit à ce propos que « certains espaces de quartiers où les filles, les femmes et les jeunes qui ne montrent pas des signes redondants de virilité sont soumis aux risques d’agression et de viols ne sont plus des espaces publics. Ils fonctionnent comme des excroissances des espaces privés où les hommes dominants peuvent imposer leur loi. »25
D’après les auteurs, ces dispositifs (skate parcs et autres…) participent à la reconstitution de la domination masculine sur l’espace
Beaucoup de lieux publics, comme les skate parcs, sont en réalité complètement dominés par les garçons adolescents ou les hommes.
public. Alors que l’objectif avoué de la municipalité est « canaliser la violence des jeunes » (les agents n’ont pas précisé le sexe des « jeunes », mais il va sans dire qu’il s’agit des garçons), l’hypersocialisation des garçons dans les espaces publics par le sport produit probablement l’effet inverse de celui escompté20,21.
Plusieurs autres études montrent comment les garçons adolescents dominent l’espace public et font en sorte d’en exclure les adolescentes22. Par exemple, une étude s’est focalisée sur la piscine : les adolescentes y sont contrainte d’adopter de multiples stratégies pour éviter le regard des garçons23. Cela leur donne un sentiment d’insécurité et la sensation qu’elles ne sont pas à leur place. Les jeunes hommes acquièrent ainsi le pouvoir de s’approprier l’espace public et de le modéliser avec des valeurs masculines. Cela est renforcé par le comportement parental : les adolescentes ont moins souvent le droit de sortir et donc d’explorer l’espace public (rue,…)24.
Cette éducation différenciée des garçons et des filles à l’usage de l’espace prépare donc à l’hégémonie masculine dans l’espace public et à au sentiment d’insécurité des femmes dans la rue.
A l’âge adulte, environ 43% des femmes disent avoir peur la nuit dans la rue, contre seulement 17% des hommes26. Les femmes ont notamment peur des agressions sexuelles. Susan Brownmiller considère ainsi que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur»27. Il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment celui d’éviter de sortir seule)26,30. Ainsi, les agressions sexuelles – favorisées par les mythes sur le viol – permettent d’exercer un contrôle sur les femmes, en les intimidant et en les invitant à ne pas s’aventurer sans hommes dans l’espace public. Une femme, qui se ferait agressée ou violée après avoir osé sortir seule, entendra des reproches du type « Une femme ne doit pas sortir seule la nuit ! ». Le viol apparait comme une punition pour celles qui aurait bravé l’interdit, celui d’utiliser librement l’espace public.
En conclusion
Les chaussures à talon ne permettent pas vraiment une bonne exploration de l’espace
La différence d’utilisation de l’espace entre les deux sexes est le reflet d’une différence de statut social. Comme le dit très bien Henley en 1977 : « Non seulement le territoire et l’espace personnel des femmes doivent être restreints et limités dans l’espace, mais aussi leur attitude corporelle. Leur féminité est évaluée en effet par le peu d’espace qu’elles occupent, tandis que la masculinité des hommes est jugé par l’expansion et la force de leurs gestes flamboyants ». Cela est très visible dans les postures assises : une femme aux jambes croisées aura l’air particulièrement féminine, tandis que si elle écarte les jambes, elle sera jugée vulgaire. Trop s’étaler n’est généralement pas considéré comme particulièrement élégant pour une femme.
On peut aussi noter que l’habillement typiquement féminin (jupe et escarpin) empêche également de se mouvoir facilement (les escarpins empêchent de courir ou d’aller à certains endroits ; la jupe est un handicap si on veut faire du vélo car on risque de montrer involontairement sa culotte ; les vêtements serrés peuvent empêcher d’amples mouvements) ou de prendre trop de place -(une femme en jupe doit serrer les jambes au risque sinon qu’on voit son slip.) A l’inverse, les vêtements masculins sont conçus pour être fonctionnels et pratiques.
Par ailleurs, les femmes ont non seulement droit à moins d’espace privé (pas de « chambre à soi » dans la maison, petites voitures et petits bureaux), mais en plus, l’espace public (rue…) apparait souvent dominé par les hommes et interdit aux femmes.
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Dans les articles précédents, nous avons pu voir ce qu’était les mythes à propos du viol (des idées comme « elle n’avait qu’à pas sortir habillée comme ça », « une femme qui dit non, pense oui »…) ainsi que leurs conséquences, individuellement, sur le rétablissement des victimes, et collectivement sur la liberté des femmes. Nous avons également vu comment la croyance en ces mythes peut mener des hommes à violer.
Dans cette 5ème et dernière partie, je vais évoquer la façon dont se transmettent ces idées reçues délétères.
Les médias véhiculent beaucoup de croyances infondées sur le viol
L’acceptation des mythes sur le viol comme norme
Les normes sont des règles comprises par les membres d’un groupe et qui guident ou contraignent le comportement1. Ces normes peuvent être injonctives – elles prescrivent ou interdisent certains comportements -, ou descriptives – elles informent sur la façon dont les autres jugent ou agissent dans une situation donnée2.
Bohner et ses collaborateurs ont testé l’hypothèse selon laquelle l’acceptation des mythes autour du viol agissait comme une norme3. Ils ont fait passer un test à 264 étudiants allemands de sexe masculin, leur permettant de mesurer l’adhésion aux mythes et la propension au viol de ces derniers, dans diverses situations : soit on faisait croire aux étudiants que les participants de l’année précédente présentaient une faible adhésion aux mythes sur le viol, soit, à l’inverse qu’ils présentaient une forte adhésion aux mythes autour du viol. Il y avait également une situation contrôle où il n’y avait pas d’information sur les prétendus résultats des autres.
Pour mesurer l’adhésion aux mythes des participants, un questionnaire leur a été proposé, où il y avait plusieurs phrases qui reflétaient des mythes autour du viol (« une femme qui dit non pense oui », « une tenue aguicheuse peut inciter un homme à violer »…). Les étudiants devaient cocher une case parmi 7 pour exprimer leur accord ou leur désaccord avec le mythe, la case 1 correspondant à « pas du tout d’accord » et la case 7 à « tout à fait d’accord ». Pour manipuler les participants, les auteurs avaient indiqué la case prétendument la plus souvent cochée l’année passée.
L'adhésion aux mythes sur le viol agirait comme une norme sociale.
Cette étude a redémontré qu’au niveau individuel, une forte adhésion aux mythes sur le viol augmente la propension au viol (voir : Conséquences des mythes sur le viol sur la propension au viol). Les résultats indiquent également que quand les participants percevaient un fort niveau d’acceptation des mythes sur le viol chez les autres, leur propension à exercer des violences sexuelles augmentait, du moins si eux-mêmes adhéraient au préalable à ces mythes. En effet, la propension au viol des hommes adhérant peu aux mythes sur le viol n’était pas beaucoup affectée par les supposées réponses des autres. Cela est plutôt cohérent, car les normes sont surtout efficaces quand elles renforcent des attitudes préexistantes.
Cette expérience a été ensuite renouvelée, sauf que l’on faisait croire aux participants que les réponses indiquées comme ayant été majoritairement cochées précédemment, étaient celles d’un groupe auquel ils n’appartenaient pas (alors que précédemment on indiquait à des étudiants en psychologie les prétendues réponses d’autres étudiants en psychologie). Ces fausses réponses d’un groupe externe influençaient tout de même leur propension au viol4.
Ces données suggèrent que quand la majorité semble adhérer aux mythes autour du viol, la croyance en ces mythes est renforcée au niveau individuel, et la propension au viol, amplifiée. La norme sociale pourrait être perçue comme une justification des agressions sexuelles.
Les mythes sur les viols dans les médias
Etant donné que l’avis de la majorité, en ce qui concerne les mythes autour du viol, semble renforcer au niveau individuel les croyances en ces mythes et augmente en conséquence la propension à agresser sexuellement, il m’a semblé intéressant de voir si les médias, qui ont une influence majeure sur l’opinion publique, ne véhiculent pas eux aussi des idées reçues sur le viol.
Une étude de 20085 a ainsi tenté d’évaluer la prévalence des mythes sur le viol dans la presse écrite. Ainsi 156 articles issus
Les articles de la presse écrite véhiculent nombre de mythes sur le viol.
de la presse américaine, portant sur une affaire de violence sexuelle très médiatisée, l’affaire Kobe Bryant (un joueur de basket américain qui a été accusé de viol en 2003 par une femme), ont été analysés. A peu près 65% (102) d’entre eux colportaient au moins un mythe sur le viol, elle ment étant le mythe le plus répandu (présent dans 42% des articles). Elle en avait envie (de la relation sexuelle violente) était le mythe qui arrivait en deuxième position (dans 31% des articles). Seulement 7% des articles questionnaient l’honnêteté de Bryant. Les auteurs ont également testé l’impact de la lecture d’un article qui contenait des mythes sur le viol : les lecteurs avaient alors beaucoup plus tendance à croire que la victime mentait, en comparaison avec ceux qui avait lu un article qui contestait les mythes sur le viol.
Dans une autre étude6, les mêmes auteurs ont analysé 555 titres d’articles de journaux – qui ont probablement plus d’impact que les articles eux-même- toujours à propos de l’affaire Kobe Bryant. Bien que les titres comprennent en général moins de 10 mots, environ 10% d’entre eux rapportaient quand même un mythe à propos du viol ! Les mythes les plus courants étaient les mêmes que dans l’étude précédente (elle ment ou elle en avait envie). De plus, ces titres employaient bien plus souvent le terme d’ « accusatrice » (accuser) que celui de « victime présumée » (alleged victim). Or, comme l’a montré Bohner en 2001, certains choix de langage (utilisation du passif, évitement de l’emploie du mot « viol ») dans les écrits sur les agressions sexuelles, permettent d’exprimer subtilement que la victime est en partie responsable7.
Par ailleurs, il a été montré plusieurs fois que la presse écrite a tendance à blâmer les victimes, surtout si elles connaissaient leur agresseur et si l’agression suit un schéma de domination raciale (si l’agresseur est blanc et si la victime est noire) ou de classe (un riche qui agresse une pauvre)8–13. Les articles de journaux se concentrent sur le comportement des victimes, en particulier sur leur comportement sexuel passé9.
Les magazines adressés à un public masculin (FHM, Nuts, Zoo…) seraient particulièrement sexistes : une étude a montré que des citations sexistes (et véhiculant souvent des mythes sur le viol) extraites de ces magazines ne pouvaient pas être distinguées de phrases prononcées par des violeurs14. Au contraire, les citations de ces magazines ont même été jugées plus dégradantes pour les femmes que les paroles des violeurs !
Les mythes sur le viol seraient aussi présents à la télévision : une étude de 199215 portant sur des épisodes de séries des années 1980, impliquant un viol, a montré qu’en moyenne, un épisode comprenait au moins un mythe sur le viol, avec en moyenne 5 références à ce ou ces mythes. Elle l’a cherché,elle ment et elle le désirait étaient les mythes les plus répandus. Une étude de 2000 présente des résultats similaires, mais pointait cependant le fait que les viols y étaient représentés d’une manière de moins en moins stéréotypés16. Enfin une autre étude, portant sur 96 étudiantes, a montré qu’il y avait une corrélation entre le temps passé devant la télévision et l’adhésion aux mythes sur le viol17.
Un troussage de domestique, un excellent ouvrage qui analyse le rôle des médias dans l'affaire DSK
En France, la récente affaire DSK a donné lieu à un véritable déferlement de mythes sur le viol (« il n’y a pas mort d’homme », « c’est un troussage de domestique », « il n’a pas pu faire ça »…) dans les journaux, sur les ondes ou encore à la télévision, ce qui montre bien que les médias français sont très loin d’être épargnés par ce phénomène. Christine Delphy et d’autres féministes ont entrepris d’analyser de manière très fine ces réactions misogynes dans l’ouvrage « Un troussage de domestique » (que je vous recommande chaudement !).
La visualisation de pubs représentant des femmes objets sexuels augmentent le niveau d'adhésion aux mythes sur le viol
Finissons par un média très souvent dénoncé par les féministes : la publicité. Environ 2000 publicités, tirées de magazines et représentant des femmes, ont été analysées dans une étude de 200818. Un peu plus de la moitié d’entre elles dépeignaient les femmes comme des objets sexuels, et un peu moins de 10%, comme des victimes. Dans 73% des cas, une femme représentée en victime était également représentée en objet sexuel. Les auteurs de l’étude suggèrent que ces représentations de femmes à la fois sexualisées et victimes, ont pour conséquence d’associer sexualité féminine et douleur, et donc de banaliser les violences contre les femmes. Il est vrai que ces deux éléments (victimisation et sexualisation) évoquent les mythes comme « les femmes aiment être forcées/la sexualité violente ». Par ailleurs, les images de femmes objets sexuels expriment l’idée que les corps des femmes sont disponibles pour les hommes, qu’ils peuvent être jugés et touchés selon leur bon vouloir. Enfin, déshumaniser un groupe de personnes faciliterait les agressions à son égard. Il a ainsi été montré dans deux études que, quand des participants avaient vu des publicités représentant des femmes sexuellement objectivisées, leur adhésion aux mythes sur le viol augmentait19,20.
En conclusion
Les médias véhiculent de manière massive des mythes autour du viol. Or, l’adhésion à ces mythes est une norme : l’opinion de la majorité à ce sujet influence les croyances au niveau individuel. Ainsi, les médias contribuent à ce que ces idées reçues soient répandues dans la population.
BONUS : Petit Jeu
Voici quelques articles qui relatent un viol ou une agression sexuelle. Selon vous, contiennent-ils des mythes sur le viol ? Si oui, à quelle(s) catégorie(s) appartiennent-ils ?
1. Elle ment
2. Elle l’a bien cherché
3. Elle voulait et a aimé cette relation sexuelle
4. Le viol(ou l’agression sexuelle) n’est pas quelque chose d’important
5. Il n’a pas eu l’intention de la violer (ou de l’agresser)/il ne l’a pas fait exprès
6. Il n’est pas le genre d’homme à faire cela
7. Les hommes ont des pulsions sexuelles incontrôlables
1. Gilbert DT, Fiske ST, Lindzey G éd. The Handbook of Social Psychology, Fourth Edition. 4e éd. Oxford University Press, USA; 1998.
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Les mythes sur le viol et les agressions sexuelles – ces croyances infondées qui transfèrent de l’agresseur vers la victime la responsabilité du viol – non seulement nuisent au rétablissement des victimes, mais en plus, servent de prétextes à limiter la liberté des femmes. Nous allons voir maintenant quelles sont leurs conséquences sur la propension des hommes à violer.
Pour simplifier la lecture de l’article, nous utiliserons deux abréviations :
- RP (« Rape proclivity ») pour « Propension au viol »
- RMA (« Rape Myth Acceptance ») pour « Acceptation des Mythes sur le viol »
Le viol de Lucrèce, Titien
Qu’est ce que la propension au viol (RP) ?
La propension au viol (RP) est le penchant pour le viol que manifestent certaines personnes. Elle permet d’estimer la probabilité qu’un individu soit un violeur potentiel.
Expérimentalement, elle est mesurée de la façon suivante : un scénario de viol est décrit (mais sans que jamais le mot « viol » n’apparaisse) et l’on demande à un échantillon de personnes si elles se seraient comportées comme l’agresseur du scénario. Les réponses possibles varient de (1) Pas du tout à (5) Très probablement.
Par exemple :
Cela fait plusieurs fois que vous êtes sorti avec une femme rencontrée récemment. Un week-end, vous allez tous deux au cinéma, puis vous retournez ensemble chez vous. Vous buvez quelques bières, écoutez de la musique et vous vous faîtes quelques caresses. A un moment, votre amie se rend compte qu’elle a trop bu et qu’elle ne peut pas conduire pour rentrer chez elle. Vous lui dites qu’elle peut rester ici pour dormir, pas de problèmes ! Vous avez envie de saisir cette opportunité de coucher avec elle. Mais elle objecte, disant que tout cela arrive trop précipitamment et qu’elle est trop ivre. Vous ne vous laissez pas rebuter, vous vous allongez sur elle et faîtes ce que vous avez envie de faire.
Cette méthode de mesure n’est pas reliée à la désirabilité sociale1 : autrement dit, les répondants ne sont pas influencés par le « Qu’en dira-t-on ? ».
Dans une review de 1981, Malamuth indiquait que, sur l’ensemble des études analysées, environ 35% des hommes présentaient une certaine propension au viol2. Une autre étude de 1992, portant sur 159 étudiants d’une université américaine protestante, a montré que 34% d’entre eux admettaient une certaine propension aux agressions sexuelles3. Dans une étude réalisée en 1998 en Allemagne, 33% des participants avaient déclaré qu’il y aurait une chance qu’ils se comportent comme l’agresseur4. Enfin, dans une étude qualitative de 2004 portant sur 20 étudiants5, 6 d’entre eux ont admis que sous des circonstances particulières, ils seraient capables de violer ou d’agresser sexuellement.
Il y a très peu de viols chez les Minangkabau
En 1986, l’anthropologue Peggy Reeves Sanday a proposé une échelle afin de mesurer la propension au viol de différentes sociétés6. Cette échelle allait de « très encline au viol » à « hostile au viol ». Les Etats-Unis – qui ont le plus haut taux de viol dans les pays industrialisés7 – étaient classés parmi les sociétés très enclines au viol, très loin devant les pays européens. A l’inverse, la Suède, la Norvège et la société des Minangkabau à Sumatra présentaient une très faible propension au viol. Elle a pu constater que les sociétés hostiles au viol étaient caractérisées par le droit, pour les femmes, à conserver leurs biens après le mariage, par la participation des hommes à l’éducation des enfants et par une moindre ségrégation des sexes.
Lien entre propension au viol (RP) et acceptation des mythes sur le viol (RMA)
En 1980, Burt émettait l’hypothèse que les mythes sur le viol puissent agir comme des « neutralisants psychologiques » qui permettent aux hommes de s’affranchir de l’interdiction sociale de blesser les autres, quand ils agressent sexuellement8.
De nombreuses études expérimentales ont clairement mis en évidence une corrélation significative entre la RP et le niveau de RMA. Ainsi en 1981, Malamuth a trouvé une corrélation égale à 0,60 entre la RP et la RMA2. Dans une méta-analyse de 2002, la corrélation moyenne sur 11 études, entre ces deux variables était de 0,26.
Ces corrélations sont compatibles avec l’idée de Burt, selon laquelle les mythes sur le viol affectent la probabilité de violer au niveau individuel. Deux autres hypothèses sont également possibles :
Les hommes justifient des tendances préexistantes au viol en adoptant les mythes sur le viol. Ainsi la RP serait la cause (et non pas la conséquence) de la RMA.
Il n’y a pas de lien causal direct entre RMA et RP, mais ces deux variables sont corrélées à une troisième autre, comme par exemple l’hostilité à l’égard des femmes.
Mise en évidence d’un impact des mythes à propos du viol sur la propension à violer
En 1998, Bohner et ses collaborateurs ont été les premiers à tenter d’élucider ces liens causaux4. Ils firent le raisonnement suivant :
Si la RMA a un effet causal sur la RP, alors la relation entre RMA et RP sera plus forte, si les participants pensent aux mythes sur le viol quand ils remplissent le questionnaire sur la RP.
A l’inverse, si la RP est la cause de la RMA, la relation entre les deux variables sera plus forte si les participants remplissent un questionnaire sur la RMA, alors qu’ils sont en train de penser à leur propension au viol.
S’il n’y a pas de lien causal direct, l’importance de la corrélation ne variera pas.
Selon l'ordre des questionnaires, la corrélation entre RMA et RP change.
Ils comparèrent deux situations expérimentales: dans la première, les 113 participants complétaient d’abord le test sur la RMA, puis celui sur la RP ; dans la seconde, ils complétaient les deux questionnaires dans l’ordre inverse. Ils trouvèrent que la relation entre RP et RMA était plus forte quand les participants avaient d’abord rempli le test sur la RMA.
Les auteurs en déduisirent que les mythes sur les viols avaient bien un effet causal sur la propension à violer, au niveau individuel, comme l’avait suggéré Burt 18 ans plus tôt.
Ces résultats ont été répétés en 2005 sur 107 individus10. De plus, la corrélation entre RP et RMA était plus forte chez les hommes qui avaient déjà été agressif sexuellement dans le passé10. Ces derniers représentaient 44% des individus de l’échantillon et la majorité d’entre eux n’avaient pas utilisé la force pour obtenir un rapport sexuel, mais avaient usé d’un comportement manipulatoire pour arriver à leur fin.
Détermination des motivations médiatrices entre RMA et RP
Une fois que le lien causal entre RMA et RP a été établi, il fallait chercher quelles étaient les motivations qui servaient de médiateurs entre RMA et RP. En général, deux grandes hypothèses sont émises à propos de la motivation des violeurs1 :
L’excitation sexuelle
L’exercice d’un pouvoir, un moyen (parmi tant d’autres) permettant aux hommes de maintenir leur statut supérieur.
Qu'est ce qui motive les violeurs ? L'excitation sexuelle ? Le désir de dominer ? ou bien les deux ?
Les études basées sur les témoignages de violeurs ou d’agresseurs sexuels, condamnées ou ayant avoué leur crime, suggèrent que la principale motivation au viol est l’excitation sexuelle1. Le problème est que les violeurs et agresseurs n’ont pas forcément bien conscience de ce qui les a motivés à agresser. De plus, même si ils étaient conscients de leurs motivations profondes, il y a peu de chance qu’ils admettent avoir violé par plaisir de dominer une femme.
Les contenus des mythes sur le viol sont très divers. Certains prétendent que les hommes ne peuvent pas contrôler leurs pulsions et d’autres minimisent la gravité des agressions sexuelles, les reléguant au statut de rapport sexuel habituel. Par ailleurs, certains mythes sur le viol mettent plus l’accent sur le comportement de la victime, sous-entendant qu’« elle l’a bien mérité » et donc qu’elle devait être punie. Tout cela semble indiquer que, aussi bien l’excitation sexuelle que le désir de domination, peuvent motiver un violeur.
Pour y voir plus clair, des chercheurs (dont Bohner) ont entrepris une série d’expérimentations en 20041. Ils ont pris comme cadre de travail le cas des viols commis par un proche, qui représentent 75% des viols11. Plus exactement, ils ont réanalysé leurs données de 1998 (obtenues sur un échantillon de 113 hommes Allemands, « étude 1 ») et ont conduit deux autres expérimentations au Royaume-Uni (« étude 2 ») et au Zimbabwe (« étude 3 »).
Dans les trois cas, des hommes ont répondu à un test sur leur RMA et ont lu 5 scénarios de viol ayant eu lieu lors d’un rendez-vous amoureux. Pour chacun des scénarios, les participants devaient indiquer :
la probabilité de se comporter comme l’agresseur (mesure de la RP)
quel serait leur niveau d’excitation sexuelle dans cette situation (mesure de l’excitation sexuelle anticipée)
quel serait leur niveau de contentement d’avoir pu obtenir ce qu’ils voulaient (mesure du plaisir de dominer anticipé)
Pour analyser ces résultats, un modèle de régression multiple a été utilisé, permettant de déterminer les variations d’une variable (ici, la RP) en fonction d’autres variables (ici, la RMA et les deux médiateurs potentiels : l’excitation sexuelle et le plaisir de dominer). Ils ont également cherché à évaluer la variation des deux médiateurs potentiels en fonction de la RMA.
Dans les études 2 et 3, ils ont retrouvé la corrélation entre RMA et RP. Dans les études 1 et 2, le plaisir de dominer, mais pas l’excitation sexuelle, était significativement reliée à la RP. Dans l’étude 3, il y avait une relation positive et significative entre la RP et les deux médiateurs potentiels. Cependant, la relation entre RMA et l’excitation sexuelle n’était pas significative, ce qui l’exclut d’office comme médiateur. De plus, la relation entre excitation sexuelle et RP était beaucoup plus faible que la relation entre plaisir de la domination et RP.
Coefficients prédisant une variable (par exemple, RP) à partir d’une autre (par exemple, RMA). Les coefficients entre parenthèses et le coefficient de la RMA quand on inclut les médiateurs potentiels comme prédicteurs concurrents. *p < .05. **p < .01. ***p < .001. D’après Chiroro et al 20041
Ainsi, le plaisir de dominer serait la motivation médiatrice entre le RMA et la RP, contrairement à l’excitation sexuelle. Ces résultats corroborent la théorie féministe selon laquelle le viol a pour fonction de perpétuer la domination masculine (voir notamment : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes). Par contre, ils vont plutôt à l’encontre des théories qui suggèrent que le viol est motivé par l’excitation sexuelle.
Cela dit, dans les trois études, le plaisir de dominer et l’excitation sexuelle étaient très corrélés. Les auteurs supposent que pour beaucoup d’hommes, le désir de dominer et le désir sexuels sont très fortement associés. Cela est cohérent avec les résultats d’une étude qui a révélé que les hommes présentant une forte probabilité d’harceler ou d’agresser sexuellement, faisaient un lien automatique entre sexe et pouvoir12. Quand ces hommes étaient en présence d’un stimulus évoquant le pouvoir, ils avaient tendance à se dire plus attirés par une femme, ce qui n’était pas le cas des autres participants.
En conclusion
Les mythes sur le viol poussent certains hommes à agresser sexuellement. Ce lien de cause à effet est principalement motivé par une volonté de dominer sa victime. Dénoncer et démanteler les mythes sur le viol est donc sans doute un moyen de limiter les agressions sexuelles.
2. Malamuth NM. Rape Proclivity Among Males. Journal of Social Issues. 1981;37(4):138-157.
3. Osland JA, Fitch M, Willis EE. Likelihood to rape in college males. Sex Roles. 1996;35(3-4):171-183.
4. Bohner G, Reinhard M, Rutz S, et al. Rape myths as neutralizing cognitions: evidence for a causal impact of anti‐victim attitudes on men’s self‐reported likelihood of raping. European Journal of Social Psychology. 1998;28(2):257-268.
5. Lev-Wiesel R. Male University Students’ Attitudes Toward Rape and Rapists. Child and Adolescent Social Work Journal. 2004;21(3):199-210.
6. Reeves-Sanday P. Rape and the Silencing of the Feminine. Rape. 1986.
7. Murnen SK, Wright C, Kaluzny G. If « Boys Will Be Boys, » Then Girls Will Be Victims? A Meta-Analytic Review of the Research That Relates Masculine Ideology to Sexual Aggression. Sex Roles. 2002;46(11-12):359-375.
8. Burt MR. Cultural myths and supports for rape. Journal of Personality and Social Psychology. 1980;38(2):217-230.
9. Bohner G, Siebler F, Schmelcher J. Social Norms and the Likelihood of Raping: Perceived Rape Myth Acceptance of Others Affects Men’s Rape Proclivity. Personality and Social Psychology Bulletin. 2006;32(3):286 -297.
10. Bohner G, Jarvis CI, Eyssel F, Siebler F. The causal impact of rape myth acceptance on men’s rape proclivity: comparing sexually coercive and noncoercive men. European Journal of Social Psychology. 2005;35(6):819-828.
11. Bulletin 2006. Collectif Féministe Contre le Viol; 2006.
12. Bargh JA, Raymond P, Pryor JB, Strack F. Attractiveness of the underling: An automatic power → sex association and its consequences for sexual harassment and aggression. Journal of Personality and Social Psychology. 1995;68(5):768-781.
Après avoir vu ce qu’étaient les mythes sur le viol, qui y croyaient, et ce qu’ils pouvaient entraîner sur le rétablissement des victimes, nous allons voir comment ils peuvent permettre de restreindre la liberté de toutes les femmes.
"Une femme ne devrait pas sortir seule la nuit" entend-on souvent.
Des injonctions et des conseils inappropriés
Nous l’avons vu, les mythes sur le viol permettent de blâmer la victime et de déresponsabiliser l’agresseur1. Ainsi, avec ces mythes (« elle n’avait qu’à pas : sortir seule la nuit/s’habiller comme une pute/boire autant/l’allumer… »), la société demande aux femmes d’éviter d’être violée en suivant certaines règles : limiter ses déplacement, ne pas sortir sans être chaperonné par un homme, toujours avoir l’air chaste et être vigilante, par exemple. Ces mythes sur le viol ne sont donc rien d’autres que des injonctions données aux femmes, leur disant comment se comporter. Des études inter-culturelles ont ainsi prouvé, qu’au niveau sociétal, l’adhésion aux mythes sur le viol est corrélée à des attitudes restreignant le rôle des femmes, qu’on soit aux Etats-Unis, en Turquie, en Israël ou en Allemagne2–4. Ce sont donc des outils qui limitent la liberté de déplacement des femmes et leur font croire qu’elles sont dépendantes des hommes pour leur sécurité. Cela peut paraître assez ironique, quand on sait que les femmes ont en moyenne moins de chance de se faire agresser dans la rue que les hommes4.
Comme le viol a jusque dans les années 1980 été défini comme un crime commis essentiellement par des étrangers, la prévention s’est longtemps focalisée sur certains conseils donnés aux femmes : ne pas sortir la nuit, ne pas porter des jupes trop courtes ou encore, ne pas boire5… On a critiqué ce type de recommandation comme restreignant la liberté des femmes, mais on en retrouve encore dans les livre d’auto-défense ou dans la bouche de certains officiers de police5 (le fameux : « Evitez de vous habiller comme des salopes si vous ne voulez pas vous faire violer.»). Ce genre de conseils implique que le viol est majoritairement commis par des étrangers, la nuit et dans des endroits publics. Or ce type de situation est pourtant rare : seulement 25% des viols sont commis par des inconnus6 ; le crime a lieu au domicile de la victime dans environ 65% des cas7. Enfin, seulement la moitié des viols a lieu la nuit8.
Un climat de tolérance pour les agressions sexuelles
Par ailleurs, les mythes sur le viol contribuent à un climat de tolérance pour les agressions sexuelles. Or plusieurs auteurs ont émis l’hypothèse que le viol et les agressions sexuelles sont des mécanismes permettant de maintenir les inégalités entre sexes et de montrer aux femmes quelle est leur place dans la société. Susan Brownmiller est même allée jusqu’à dire que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur»9. S’il est sans doute difficile de prouver que le viol est un processus d’intimidation conscient, plusieurs données suggèrent indirectement que la peur du viol a pour effet d’intimider les femmes4 :
Au niveau sociétal : les sociétés présentant une forte prévalence de viol sont caractérisées par de fortes inégalités entre les sexes, en termes juridiques, de statut social, d’accès au pouvoir et aux ressources4,10,11.
Au niveau individuel : il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment limiter ses mouvements, porter des chaussures permettant de courir)4,12.
Par ailleurs, selon cette même étude de 1981, environ 43% des femmes disent avoir peur la nuit dans la rue, contre seulement 17% des hommes4, ce qui montre bien que les femmes sont en moyenne plus intimidées lorsqu’elles se promènent seules. Une étude de 2009 portant sur près de 2000 personnes a montré que les femmes sont en moyenne plus inquiète que les hommes à propos de tout type d’agression (viol, attaque physique, vol) .Cela n’est pas cohérent avec le fait que les hommes sont en moyenne moins en sécurité dans la rue que les femmes, car plus susceptibles de subir des crimes violents4,13.
Beaucoup de femmes ont peur de sortir seules la nuit
Relation de cause à effet entre prévalence des agressions sexuelles et inégalité des sexes
Tout cela suggère qu’il y a une corrélation entre prévalence des agressions sexuelles et inégalité des sexes. Trois hypothèses peuvent alors être émises :
L’inégalité des sexes génère les agressions sexuelles
Les agressions sexuelles génèrent une inégalité des sexes (hypothèse de Brownmiller)
Il n’y a pas de relation de cause à effet directe entre l’inégalité des sexes et les agressions sexuelles.
A noter que les hypothèses 1 et 2 ne sont absolument pas incompatibles ; à l’inverse, l’hypothèse 3 n’est pas compatibles avec la 1 et la 2.
L’hypothèse 1 a notamment été confirmée par une étude sur 100 hommes14, montrant que le niveau de sexisme hostile d’un individu prédit sa propension à violer, c’est-à-dire sa tendance à déclarer qu’il agirait comme l’agresseur, s’il était sûr de ne pas se faire attrapé, quand on lui décrit une situation de viol.
Penser au viol diminue la confiance en soi de certaines femmes
L’hypothèse 2 a été vérifiée par plusieurs expérimentations. Une première, réalisée en 198315, montre que quand des femmes lisaient un article décrivant un viol, leur estime de soi diminuait, par rapport à un groupe contrôle qui n’avaient pas lu cette description. De plus, elles semblaient mieux accepter les rôles genrés traditionnels car elles étaient en moyenne plus d’accord avec des affirmations comme « Les femmes devraient moins s’occuper de leurs droits, et tâcher d’être de bonnes mères et de bonnes épouses » ou encore « on devrait plus encourager les garçons à faire des études que les filles ».
Une étude semblable, réalisée en 1993 par Bohner, a inclu des hommes16. Elle a montré que l’estime de soi des hommes n’était pas diminuée par la lecture d’une description de viol. Au contraire, leur confiance en soi était augmentée, en particulier quand ils adhéraient fortement aux mythes sur le viol ! Bohner et collaborateurs ont également pu déterminer qu’en réalité, seules les femmes adhérant peu aux mythes sur le viol voyaient leur estime de soi diminuer. En effet, la confiance en soi des femmes adhérant fortement à ces mythes augmentaient quand elles avaient lu un scénario de viol, comme les hommes. Cela tient sans doute au fait qu’elles considéraient que seules certaines femmes étaient victimes de viol, et qu’elles s’excluaient de cette catégorie ;
Bohner et al. ont également regardé l’impact qu’avait sur l’estime de soi la lecture d’une description d’attaque contre un homme. Apparemment, penser à une agression physique n’induit pas une forte diminution de l’estime de soi, que ce soit chez les hommes ou les femmes. Cela est donc spécifique au viol.
Ces travaux confirment donc l’hypothèse 2 selon laquelle les agressions sexuelles – favorisées par les mythes sur le viol – permettent d’exercer un contrôle sur toutes les femmes, en les intimidant.
Conclusion
En conclusion, les mythes sur les viols ne sont rien d’autres que des injonctions données aux femmes pour qu’elles limitent leur liberté. Par ailleurs, ces mythes sur les viols entretiennent un climat favorable pour les agressions sexuelles, qui permettent elles-mêmes de contrôler les femmes.
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Références
1. Page AD. Judging Women and Defining Crime : Police Officers’ Attitude Toward Women and Rape. Sociological Spectrum. 2008;28:389-411.
2. Costin F, Kaptanoḡlu C. Beliefs about rape and women’s social roles: A Turkish replication. European Journal of Social Psychology. 1993;23(3):327-330.
3. Costin F, Schwarz N. Beliefs About Rape and Women’s Social Roles. Journal of Interpersonal Violence. 1987;2(1):46 -56.
4. Buss DM, Malamuth NM. Sex, power, conflict: evolutionary and feminist perspectives. Oxford University Press; 1996.
5. Ullman SE. A 10-Year Update of « Review and Critique of Empirical Studies of Rape Avoidance ». Criminal Justice and Behavior. 2007;34:411-429.
6. Anon. Bulletin 2006. Collectif Féministe Contre le Viol; 2006.
7. Fondation Bernheim (Bruxelles), Zucker D. Viol : approches judiciaires, policières, médicales et psychologiques : actes du colloque. Bruxelles: Kluwer; 2005.
8. Anon. Bulletin 2003. Collectif Féministe Contre le Viol; 2003.
9. Brownmiller S. Against Our Will: Men, Women, and Rape. 1975.
10. Sanday PR. The Socio‐Cultural Context of Rape: A Cross‐Cultural Study. Journal of Social Issues. 1981;37(4):5-27.
11. Barron L, Straus MA. Four theories of rape: A macrosociological analysis. Social Problems. 1987;5(34):467-489.
12. Riger S, Gordon MT. The Fear of Rape: A Study in Social Control. Journal of Social Issues. 1981;37(4):71-92.
13. Zohor, D, Vanovermeir S. Des insultes aux coups : hommes et femmes inégaux face à la violence, Études sociales, Insee. 2006
14. Masser B, Viki GT, Power C. Hostile Sexism and Rape Proclivity Amongst Men. Sex Roles. 2006;54(7-8):565-574.
15. Schwarz N, Brand JF. Effects of salience of rape on sex role attitudes, trust, and self‐esteem in non‐raped women. European Journal of Social Psychology. 1983;13(1):71-76.
16. Bohner G, Weisbrod C, Raymond P, Barzvi A, Schwarz N. Salience of rape affects self‐esteem: The moderating role of gender and rape myth acceptance. European Journal of Social Psychology. 1993;23(6):561-579.
Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ?
Les mécanismes psychosociaux du plafond de verre
Je fais une petite pause dans mes articles consacrés aux mythes sur le viol (car oui, il y en a aura au moins un ou deux encore…) pour aborder un sujet a priori un peu moins pénible : les inégalités salariales.
Plus précisément, je voulais vous parler du livre « Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ? ». Non seulement, je l’ai trouvé très bien - il est très instructif, bien documenté et facile à lire -, mais en plus, il rentre parfaitement dans la thématique de mon blog. Enfin, il a été écrit par Brigitte Laloupe, alias Olympe, qui est l’auteure d’un blog féministe que j’apprécie.
Personnellement, ce livre m’a fait le même effet que « la domination masculine » de Bourdieu : j’ai pu refaire le triste constat que, partout, partout, aussi bien au travail qu’à l’école, en passant par la famille ou la grammaire française, la femme est rabaissée et dénigrée. Alors que je suis bien au courant des problématiques féministes, lire ce livre pendant tout mon trajet en train (3h30 quand même !) m’a rendue bien triste. Parfois j’aimerais que les machos aient raison : « Mais l’égalité, vous l’avez ! »
Quand des associations féministes se battent contre les jouets sexistes ou bien contre la grammaire, la plupart des gens sont dans l’incompréhension. « Mais pourquoi luttent-elles contre ça alors qu’il y a tant à faire au niveau des inégalités salariales ? » entend-on souvent. Pour une raison simple : ces microdiscriminations, qu’on trouve dans les jouets, les livres pour enfants, la grammaire ou encore le fameux « mademoiselle », et qui semblent a priori inoffensives, sont à l’origine de discriminations plus voyantes et plus révoltantes : les inégalités salariales ou les violences conjugales et sexuelles, par exemple.
C’est bien parce qu’on éduque les enfants différemment en fonction de leur sexe, à l’aide de jouets et de livres sexistes, que les femmes adultes s’effacent quand les hommes savent s’affirmer. C’est bien parce que « le masculin l’emporte sur le féminin », que l’action des femmes est invisibilisée et que cela contribue au manque de modèles féminins. C’est parce que les professeurs interagissent moins avec les filles que celles-ci ensuite ne se sentent pas à la hauteur pour se lancer dans une carrière prestigieuse.
Ce n’est pas en votant une nième loi sur l’égalité salariale que cela risque de changer fondamentalement les choses. Même en pénalisant fortement les entreprises, ces dernières préféreront peut-être payer les indemnités (comme les partis pour la parité…) ou elles risqueront d’embaucher moins de femmes, tout simplement. De plus, cela ne changera rien au fait que les femmes devront se mettre à temps partiel, puisque ce seront toujours elles qui devront assurer l’éducation des enfants. Cela ne changera également rien au fait que les jeunes filles se dirigent moins vers les carrières rémunératrices.
Ce sont donc bien les mentalités qu’il faut changer, en luttant contre ces microdiscriminations qui créent des stéréotypes et qui assignent aux hommes et aux femmes des rôles sociaux différenciés.
Brigitte Laloupe, alias Olympe, débusque ces microdiscriminations dans tous les domaines : dans l’éducation des enfants au sein de la famille ou de l’école, dans la publicité, dans les médias d’information ou encore dans le couple.
Elle décrit également comment cela mène à la cooptation entre hommes : ceux-ci ont souvent des centres d’intérêt bien à eux (politique, sport) que les femmes n’ont pas, ce qui empêche ces dernières de s’intégrer dans leurs réseaux de pouvoir. De plus, mêmes les femmes qui arrivent à s’immiscer ne sont souvent pas les bienvenues…
Brigitte Laloupe décrit également les attributs de la dominance, comme l’occupation de l’espace, le temps de parole, ou encore certains comportements (colère, ne pas sourire…). Elle met en évidence comment il est très mal vu pour une femme d’arborer ces attributs de dominance : écarter les jambes et donc occuper l’espace social comme un dominant (c’est-à-dire un homme) sera considéré comme vulgaire ; parler autant qu’un homme lui revaudra d’être traitée de pipelette ; enfin sa colère sera assimilée à de l’hystérie.
Enfin, dans une dernière partie, l’auteure aborde la façon dont les femmes ont intériorisé les normes et l’éducation féminines : ayant peu confiance en leurs capacités, elles ne sentent pas légitimes dans leur travail ; elles n’osent pas se faire mousser ; elles n’aiment pas la compétition ; elles ont peur de perdre leur féminité ; elles s’effacent. Dans cette partie, Olympe souhaite faire passer un message aux femmes : en dépassant les normes de leur genre, elles peuvent faire bouger les lignes et se faire entendre dans le monde du travail. Cependant, je m’interroge un peu : oui, les femmes doivent prendre confiance en elles et apprendre à se mettre en avant. Mais est-il souhaitable pour la société que les valeurs dites « masculines » (compétitivité, égoïsme…) soient adoptées également par les femmes et servent de références universelles ? Il est clair que cela les aidera pour se faire une place dans un milieu de requins, mais je pense qu’une société, où les valeurs traditionnellement « féminines » (altruisme, empathie…) soient plus valorisées, serait préférable.
Dans tous les cas, j’ai beaucoup apprécié ce livre. J’ai pas mal appris, notamment sur les réseaux masculins. J’ai trouvé la partie sur les attributs de dominance particulièrement intéressante. Cependant, si vous suivez un peu l’actualité féministe sur le net ou si vous lisez le blog d’Olympe, vous vous rendrez compte qu’il y aura des redites… Forcément.
Je pense que c’est typiquement le genre de cadeau qu’on peut offrir à un⋅e ami⋅e sensible au problème des inégalités salariales (et du sexisme en général), mais pas plus impliqué que cela. Il y a de fortes chances que ce livre provoque un électrochoc !