Partie 3 : Alcool, fêtes & viol – les fraternités étudiantes aux États-Unis
Partie 1 : les études interculturelles
Partie 2 : le cas de la culture occidentale

Dans les articles précédents, nous nous sommes intéressées aux cultures sans viol et aux cultures enclines au viol, comme la culture occidentale. Dans cette partie, nous nous intéresserons à des micro-cultures, et en particulier à celles des fraternités étudiantes des Etats-Unis, que plusieurs universitaires, dont Peggy Reeves Sanday, ont étudiées, et qui se sont révélées être parfois très enclines au viol.
Les fraternités et les sororités sont des organisations sociales pour les étudiants, essentiellement de premier cycle, et qu’on retrouve principalement en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis. Elles portent très généralement comme nom un ensemble de lettres grecques (par exemple : Alpha Delta Phi). Ce sont des organisations non-mixtes. Les membres des fraternités et sororités vivent généralement ensemble dans une maison, où sont organisées les activités sociales et notamment les fêtes.
En France, ce système particulier de fraternités et de sororité n’existe pas. On notera cependant l’existence d’autres types d’organisations sociales étudiantes : les divers BDE (bureau des étudiants), les cercles d’étudiants, les associations de faluchards, etc. La Khômiss à Polytechnique est un exemple connu d’organisation étudiante. Par ailleurs, en Belgique, un bizutage – parfois très violent – appelé « Baptême » permet aux étudiants d’entrer dans un cercle d’étudiants.
Ainsi, même si cet article traite d’un cas particulier d’organisation aux États-Unis, il est sans doute possible de transposer en France un certain nombre des comportements étudiés ci-dessous. Notons aussi que sur les campus américains, ce type de comportements ne se retrouve pas uniquement au sein des fraternités, mais également dans d’autres groupes d’hommes, notamment les équipes d’athlètes1. Enfin, il faut quand préciser que les États-Unis sont un pays particulièrement violent, et où le viol est très répandu : Peggy Reeves Sanday avait remarqué que les États-Unis avait le plus haut taux de viol dans les pays industrialisés, très loin devant les pays européens2,3.
Nous regarderons quels facteurs peuvent favoriser le viol dans ces fraternités, et quels sont également les méthodes utilisées par les violeurs pour parvenir à leur fins.
Prévalence du viol sur les campus universitaires
Les viols et autres violences sexuelles sont fréquents sur les campus américains. Ainsi, une étude du National Institute of Justice (USA) de 1997 a estimé qu’entre un cinquième et un quart des étudiantes américaines ont été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol à l’université4. Plusieurs autres études ont trouvé des taux à peu près similaires5. Les étudiantes sont par ailleurs soumises à un plus grand risque de viol et d’agression sexuelle que les femmes de la population générale ou de la même classe d’âge4. Selon un article d’USA Today, cité par Sanday3, l’université de Havard a signalé 50 cas d’agressions sexuelles entre 2000 et 2003. Durant la même période, 11 élèves de la Naval Academy d’Annapolis ont été accusés d’agression, et de son côté, l’Académie militaire de West Point, dans l’Etat de New-York, a enquêté sur 15 cas similaires. Dans une étude de 1994, une petite sœur raconte qu’elle pensait que trois femmes étaient victimes de viol chaque weekend au sein de sa fraternité6.
Une enquête de 1993 auprès de plus de 900 étudiantes américaines avait montré que les femmes qui avaient été agressées sexuellement depuis leur entrée à l’université, l’avaient été de manière disproportionnée par des membres de fraternités ou d’équipes sportives7.

Les membres des fraternités ont tendance à utiliser l’alcool pour obtenir des rapports sexuels
Une étude de 1996 portant sur 470 étudiants de sexe masculin a montré que les membres des fraternités avaient plus tendance à utiliser l’alcool et la coercition verbale (supplications, chantage…) pour obtenir des rapports sexuels, que les étudiants n’appartenant pas à une fraternité8. Une autre publication de 1998 indique que les frères n’ont pas seulement plus souvent recours à l’alcool et à la coercition verbale pour violer, mais utilisent également plus fréquemment la force à ce dessein, que les autres étudiants9. Enfin, d’autres travaux ont établi un lien entre appartenance à une fraternité et propension au viol10,11. Cependant, deux études, l’une de 199312, et l’autre de 199613, n’ont trouvé aucune différence significative entre le comportement des étudiants appartenant à une fraternité et celui des autres étudiants. Ce manque de différence significative pourrait être dû au fait que dans ces études, tous les membres de fraternités ont été rassemblés dans un groupe homogène, alors qu’il y a de fortes variations de comportements au sein des fraternités ; il vaut donc mieux distinguer les différentes fraternités1.
Au moins la moitié, et peut-être jusqu’à trois-quarts des viols commis sur les campus universitaires, implique une consommation d’alcool de la part de la victime, de l’agresseur ou des deux5,14. Une étude portant sur les viols commis sur les campus américains a montré que le plus important prédicteur de victimisation sexuel était l’alcool13. Plus exactement : les hommes qui ont admis avoir agressé sexuellement des femmes, étaient ceux qui buvaient le plus, et ceux dont les amis approuvaient le fait d’avoir des rapports sexuels avec des femmes ivres et s’engageaient effectivement dans ce genre de comportement. Les auteurs en avaient conclu que le niveau de perception de soutien, de la part des pairs mâles, au système d’exploitation sexuelle des femmes par l’alcool, ainsi que l’alcool réellement consommé par les hommes, étaient les principaux prédicteurs de violence sexuelle de la part des étudiants interrogés13. Le lien étroit entre l’alcool et agressions sexuelles suggère que de nombreux viols ayant lieu sur les campus se déroulent lors de fêtes étudiantes, souvent organisées par les fraternités3,5. Dans une étude de 2006, les fêtes organisées par les fraternités ont été identifiées comme les lieux privilégiés par les femmes pour faire la fête4. Des auteurs ont remarqué que ces fêtes organisées par les fraternités étaient particulièrement dangereuses3,5. Par ailleurs, les fraternités constituent pour les étudiants de première année la meilleure source pour obtenir de l’alcool : à cause de leur âge, il leur est difficile de consommer de l’alcool dans des bars ou des boîtes de nuit, par exemple (aux États-Unis, l’âge minimum légal pour la consommation d’alcool est de 21 ans)4. Dans certaines résidences étudiantes, la police fait des patrouilles, en recherche d’infractions à la consommation d’alcool ; les sanctions sont très sévères. A l’inverse, dans les fraternités, l’alcool coule à flot.
Un type particulier de viol a attiré l’intention des universitaires : les viols collectifs, qui sont souvent comparés à des « trains » dans la bouche des violeurs, car ces derniers font la queue devant la victime en attendant leur tour3. Selon Peggy Sanday, la majorité des « trains » sont commis par des membres des fraternités15. En 1988, l’autrice d’un rapport sur les violences sexuelles, avait trouvé plus de 75 cas documentés de viols collectifs sur les campus américains, au cours des années précédentes3. Ces viols collectifs avaient tous la même trame : au cours d’une fête, une jeune femme alcoolisée est amenée dans une pièce et est violée par plusieurs hommes. Souvent inconsciente, trop faible, ou apeurée, elle ne résiste pas.
Comment une telle chose peut-elle arriver ? Pour répondre à cette question, plusieurs chercheur-e-s ont étudié les caractéristiques des fraternités et le déroulement de leurs soirées.
La sociabilisation masculine au sein des fraternités
Les fraternités recherchent des étudiants athlétiques, compétitifs, riches et qui boivent beaucoup16. A l’inverse les « intellos », les homosexuels, ou les hommes féminins ne sont pas acceptés. Étant donné que l’alcool et les jeux à boire constituent la base de la vie sociale de ces fraternités, les personnes qui ne boivent pas, ou peu, sont appréhendées avec scepticisme. La réputation des fraternités dépend avant tout de la virilité de ses membres : pour se donne une bonne image, elles doivent absolument recruter des « vrais mecs », musclés et bien bâtis. Une étude de 1994 montre que les frères sont en moyenne « sur-socialisés » dans un rôle de genre masculin17. Par ailleurs, les membres des fraternités ont en moyenne une vision plus stéréotypée des rôles de genre que les autres étudiants18,19, et adhèrent plus à l’idée que les hommes devraient dominer les femmes, par rapport aux non-membres19. Il a aussi été montré que les frères affichaient plus souvent des images de femmes dans leur chambre que les autres étudiants, et que ces images étaient en moyenne plus dégradantes20.
Les personnes – hommes et femmes – qui vont aux fêtes organisées par les fraternités, sont toutes plus ou moins issues du même milieu : elles sont blanches, issues de la classe moyenne ou supérieure, hétérosexuelles, et très intéressées par leur popularité4. Sortir et faire la fête est perçu comme une obligation sociale pour maintenir son statut.
Rituel d’initiation dans une fraternité en 1939. Source
Les « bizuts » (pledges en anglais) sont de nouvelles recrues qui doivent passer certaines épreuves afin d’acquérir le statut de« frère » et donc de devenir un membre à part entière de la fraternité3,16. Le bizut doit parfois subir des violences, et une discipline de fer de la part de son « Grand Frère », qui a pour rôle de lui enseigner à devenir un frère. Ces épreuves de bizutage, où le bizut doit obéir à des ordres et effectuer des tâches humiliantes, s’apparentent à ce qu’on peut voir dans des camps militaires afin de « faire des garçons, des hommes »16. Il existe d’ailleurs des rituels d’initiation pour les jeunes hommes qui ont admis avoir une faible estime d’eux-mêmes : ces épreuves, particulièrement humiliantes, ont pour but de les « nettoyer » ou de les « purifier » de leur côté féminin, de « tapette » ou de « looser » : il s’agit de « tuer la femme » qui est en soi3.
L’objectif de ces rituels d’initiation – appelés « jeux de la vérité » est de casser les liens sociaux et psychologiques qu’entretiennent les bizuts avec l’autorité parentale, et de les remplacer par un nouveau lien avec le groupe d’hommes : la fraternité. La soumission du bizut aux liens de fraternité fait de lui un frère, et donc un homme3.
Le bizutage est d’ailleurs bien justifié par les frères comme un moyen de favoriser des liens de solidarité entre les membres de la fraternité16. Il s’agit d’un processus et d’une conception de la solidarité extrêmement virils : la volonté de se soumettre à l’autorité, d’obéir aux ordres et de faire ce qu’on nous dit de faire est perçue comme un signe de loyauté, de solidarité et d’unité. Les fraternités favorisent certains comportements comme la ténacité, la capacité à endurer la douleur et les humiliations, et l’obéissance aux supérieurs. La sensibilité et l’affection sont méprisées16.

Le bizutage peut être violent et humiliant
Il est possible que les « bizuts » qui souhaitent intégrer une fraternité soient, dès le départ, plus agressifs et plus enclins à violer que lamoyenne des étudiants19. Il est aussi probable qu’une partie de ce comportement violent soit appris au sein de la fraternité11. Sanday propose une hypothèse selon laquelle, le fait de survivre à ces actes d’humiliation lors du bizutage, altère la conscience3. Elle suppose que comme pour les abus sexuels sur les enfants, les bizuts martyrisés auront plus de facilité à martyriser d’autres personnes : les nouveaux bizuts… et les femmes Par ailleurs, le viol de femmes apparait également comme un moyen de renforcer ces liens entre hommes, crées lors du bizutage, et d’affirmer son appartenance au groupe d’hommes3.
Les bizuts qui trouvent les épreuves trop violentes souvent abandonnent, ce qui leur vaut d’être ridiculisés par les frères16.
Les petites sœurs
Le statut de « frère » au sein des fraternités, est réservé aux hommes. Les femmes ne peuvent être que des « petites sœurs », et ne peuvent donc pas être des membres à part entière des fraternités16,6 ; ceci institutionnalise leur mise à l’écart du pouvoir dans l’organisation de la vie du campus6. Il faut d’ailleurs distinguer le statut de « petite sœur » de celui de « sœur », les premières étant liées à une fraternité, les secondes étant les membres de sororités, l’équivalent féminin des fraternités6. Notons que les organisations de petites sœurs ne sont souvent pas reconnues par les responsables universitaires6. Comme les « frères » dominent souvent la vie sociale du campus, les femmes peuvent cependant avoir des avantages à s’associer à des fraternités, mais il faut plutôt y voir un grappillage de miettes6. On remarquera aussi comment le titre de « petite sœur » indique une subordination (« petite »).
Les petites sœurs sont utilisées comme des servantes par les frères16,6 : leurs tâches consistent à être exploitées par les frères, et à leur fournir un travail émotionnel16,6 (les petites sœurs servent de confidentes, et doivent aussi les soutenir dans toutes leurs actions), un travail physique6 (tâches ménagères, collecte de fonds), mais aussi un travail lié à la sexualité6. Ainsi, elles doivent par exemple accepter d’être photographiées en maillot de bain pour attirer les bizuts mâles6. Elles doivent aussi assister aux fêtes organisées par les fraternités, y attirer du monde et y flâner pour rendre l’endroit agréable pour les hommes16. Les petites sœurs sont perçues comme un « capital », des objets de qualité, et qu’il faut avoir en quantité, pour attirer les bizuts6. Utilisées sexuellement par les frères, elles sont régulièrement victimes de violences sexuelles6, mais la plupart d’entre elles sont dans le déni et transfèrent sur les victimes la responsabilité de leur viol6. Sanday évoque le cas d’une fraternité où les viols collectifs, les « trains », étaient perçus comme un élément normal du « programme pour les petites sœurs », et même comme quelque chose dont les frères devaient être fiers3.
Les petites sœurs reçoivent énormément d’avances, voire de pressions, de la part des frères pour qu’elles aient des rapports sexuels avec eux6. Les femmes qui n’acceptent aucune relation sexuelle sont mal perçues et peuvent être bannies ; mais en même temps, les femmes qui ont trop sont vues comme des « salopes » et sont aussi ostracisées6, voire parfois victimes de rituels humiliants21. C’est également le cas de celles qui s’engagent dans une relation sentimentale avec un frère6. Ces injonctions contradictoires permettent aux frères de contrôler la sexualité des petites sœurs.
Les fêtes : des parties de chasse, où l’alcool sert d’arme
Les fêtes des fraternités apparaissent souvent comme de véritables « chasses », les prédateurs étant les hommes, et les proies, les femmes. L’alcool sert à piéger sa victime. Le viol apparaît donc clairement comme un crime prémédité.

Être saoul est la norme dans les fêtes des fraternités
Faire la fête et beaucoup boire, est un moyen d’avoir l’air « cool » et d’être accepté par ses pairs, aussi bien pour les hommes que pour les femmes5. Être saoul est la norme dans les fêtes des fraternités3. Pour les femmes, les fêtes sont une des rares occasions de rencontrer des hommes, auxquels elles cherchent désespérément à plaire5. Il ne s’agit pas tellement pour elles de chercher des partenaires sexuels3, mais de retrouver de l’estime en soi, en étant remarquée et aimées des hommes5. Les femmes intéressées par les fêtes dépensent beaucoup d’argent et de temps pour se faire belles5. Les hommes jugent et se moquent d’ailleurs durement les femmes dont la tenue ne leur convient pas, notamment si elles ne sont pas habillées assez légèrement. Les femmes essayent donc d’être sexy, sans avoir l’air d’être une « salope » : un défi particulièrement difficile5…
Les frères classent les femmes allant à leurs fêtes en différentes catégories : les régulières (regulars), les « geuses » (wenches qui signifie « prostituée » en vieil anglais) qui ont eu des relations sexuelles avec un frère, les « bimbos », les copines etc. Ces groupes de femmes ne créent jamais de liens entre elles, mais gravitent toutes autours des frères, qui sont leur principal centre d’intérêt. C’est d’ailleurs ce que semblent désirer les frères3.
Si les femmes qui vont aux fêtes des fraternités n’y vont pas pour trouver des partenaires sexuels, mais plus pour attirer l’attention des frères vers elles, les hommes, eux, y vont clairement pour coucher. Certains hommes affirment d’ailleurs clairement qu’ils rejoignent les fraternités pour le sexe et les fêtes3,5. Certaines fraternités promeuvent leurs fêtes dans d’autres campus, et en particulier dans ceux où les femmes ont la réputation d’aimer les « coups d’un soir »3. De façon générale, les femmes sont utilisées par les fraternités comme des appâts pour attirer de nouveaux membres, et pour satisfaire les hommes aux soirées16. Les brochures de ces fraternités présentent des photos de belles femmes, souvent en tenue légère. Le message est clairement : « Hé ! on a les plus belles femmes, rejoignez-nous et elles seront aussi à vous ! ». On promet aux bizuts la disponibilité sexuelle des femmes…16
Les frères contrôlent chaque aspect des fêtes qu’ils organisent dans leurs maisons : les thèmes, la musique, les admissions, l’accès à l’alcool, etc. ce qui leur permet d’arriver plus facilement à leurs fins5.
Les fraternités régulent les entrées à leurs fêtes, favorisant les étudiantes de première année et refusant souvent les hommes n’appartenant pas à la fraternité5. Les hommes doivent payer en général un ou deux dollars pour avoir accès aux fêtes, les femmes rien du tout3 : or, comme dit l’adage, si vous ne payez pas, c’est que vous n’êtes pas un client, mais une marchandise…
Les affiches annonçant les fêtes représentent souvent des femmes légèrement vêtues, et parfois métaphoriquement « conquises » sexuellement3. Il est aussi implicitement dit dans ces affiches que les femmes doivent payer leurs boissons en échange de faveurs sexuelles. Sanday décrit ainsi une affiche où le chien de la Fraternité (les Fraternités en ont parfois un comme mascotte) tire sur le bas du bikini d’une femme. Une autre montre les jambes d’une femmes comme étant des quilles de bowling, et où un frère est représenté comme une balle prête à rouler vers elles3….
Les thèmes des fêtes exigent habituellement des femmes qu’elles portent des vêtements légers et sexy, et qu’elles soient dans des positions subordonnées aux hommes. Quelques exemples de thèmes : «Proxos et putes», «Victoria Secret», «Playboy Mansion », « Directeurs et secrétaires salope» ou encore «profs et étudiantes sexy»4.
Il arrive aussi que les frères s’arrangent pour installer une ambiance pornographique lors des fêtes : film porno passant sur des écrans, chansons aux paroles explicites, photos érotiques aux murs, etc.16
Par ailleurs, certaines normes de la fête sont propice à la coercition : un bon fêtard, ou une bonne fêtarde, se doit de jouer le jeu, de boire, d’être de bonne humeur, de s’amuser, etc. On attend également des fêtards qu’ils apprécient la soirée, et fassent confiance à leurs compagnons de fêtes. Les expressions de tristesse ou de méfiance sont proscrites4. De plus, étant les invitées des fêtes organisées par les fraternités, on attend des étudiantes qu’elles soient reconnaissantes envers les frères pour leur hospitalité. A cela s’ajoute le fait que dans les sociétés occidentales, on attend des femmes qu’elles soient aimables en toute circonstance4. Les femmes qui s’affirment trop ne sont pas appréciées des hommes, et risquent d’avoir un statut social plus faible4. Dans ces conditions, il est particulièrement difficile pour les femmes de pouvoir poser leurs limites4.

Thème de la soirée ? "Patrons et salopes"
Les fraternités organisent et facilitent souvent le transport vers les lieux de fêtes, notamment le transport des étudiantes de premièreannée ; à l’inverse le retour à la maison pour ces dernières est souvent plus difficile4. Une étude de 2006 donne l’exemple d’hommes d’une fraternité qui ont cherché à empêcher des femmes de retourner chez elles4.
Les frères contrôlent aussi l’accès à l’alcool : ils se servent en général d’abord eux-mêmes, puis les femmes, puis enfin, les hommes non affiliés. La promesse de plus d’alcool, et de meilleure qualité, est utilisée pour attirer les femmes dans les espaces privés des maisons des fraternités5.
Les membres des fraternités définissent donc les règles du jeu, à leur avantage, bien sûr. Une étudiante raconte21 :
Les hommes sont dominants ; ils sont les rois du campus. C’est dans leur environnement qu’ils nous autorisent d’entrer, et donc, on doit se conformer à leurs règles.
Un étudiant surenchérit21 :
Cet environnement est horrible, et si malsain pour de bonnes relations et interactions entre hommes et femmes. Il y a une tellement forte ségrégation et une telle domination masculine… C’est notre fête, avec nos règles et nos bières. On permet à ces femmes et ses hommes de venir à notre fête. Les hommes peuvent se sentir supérieurs sur leur territoire.
Lors des soirées, les hommes partent à la chasse : ils explorent les lieux à la recherche de femmes ivres, et encouragent fortement les femmes à boire3. Les femmes blondes, plantureuses, très maquillées et habillées avec des tenues suggestives sont leurs cibles privilégiées. Les frères les disent « faciles » et pensent qu’elles sont sexuellement disponibles : « elles demandent ça » (ask for it/want it), ou « cherchent à être baisées » (are looking to get fucked). Une fois qu’un homme a choisi sa cible, il établit un premier contact en discutant, dansant ou buvant avec elle, dans le but de coucher avec elle3.
Les hommes ne cherchent pas de relations durables, qui risqueraient d’entrer en concurrence avec les relations qu’ils ont avec les
autres hommes de la fraternité. Ils cherchent des « coups d’un soir » qui leur permettent au contraire de renforcer les liens les unissant, en discutant des femmes avec qui ils ont couchées, voire en les partageant sexuellement entre eux – en général par le biais d’un viol collectif3.
Il existe même des termes précis pour désigner le fait d’obtenir des relations sexuelles des femmes en parlant, dansant et buvant avec elles : « riffing »3. Les hommes qui sont des experts en la matière ont un meilleur statut social3. Dans le livre que Sanday a écrit sur les fraternités, une étudiante qui a été proche de certains frères raconte comment ils aimaient se vanter de leur expérience de riffing : de manière humiliante pour les femmes avec qui ils ont couchée, avec un mélange de burlesque et de sadisme. Ainsi les frères gagnent du pouvoir aux dépends des femmes avec qui ils ont des rapports sexuels3.
Plus concrètement, le riffing consiste à inciter les femmes à boire, afin de mieux les contrôler. C’est dans ce cadre-là que surviennent les viols, et notamment les viols collectifs. Si une femme est ivre, c’est qu’elle « demande à être baisée » (asking for it). Rendre une femme inconsciente et la violer semble être une méthode de riffing absolument honnête16. Dans une publication de 20065, plusieurs témoignages démontrent ce fonctionnement. Ainsi un étudiant explique :
Les filles sont continuellement alimentées d’alcool. C’est surtout pour faire la fête, mais mes colocs sont également conscients des effets d’inhibition. J’ai vu un ancien coloc bloquer les portes de sa chambre pour empêcher des filles d’en sortir; d’autres fois j’ai ramené chez elles des femmes qui ne pouvaient pas se souvenir de grand-chose de la soirée, à part qu’elles avaient eu un rapport sexuel. Il n’est quasiment jamais – voire jamais, tout court – arrivé à mon colocataire de finir une nuit de beuverie sans sexe. Je sais que ce n’est pas nécessairement, et sans doute pas, des agressions sexuelles, mais avec la quantité d’alcool dans la maison, je m’interroge beaucoup sur la validité du consentement.
Une étudiante, elle, raconte:
Ca m’est arrivé en première année. (…) Une nuit, j’ai trop bu à une frat’, j’ai eu un trou noir et je me suis réveillée le matin, toute nue, dans leur dortoir, où il faisait froid. Je ne savais vraiment pas ce qui s’était passé, et le mec n’était plus dans le lit. Mais putain, je ne pense même pas pouvoir dire qui c’était… (…) Je ne savais pas qui c’était, comment aurais je pu aller à l’hôpital et raconter que quelqu’un m’avait probablement violée ? Ca aurait pu être n’importe qui parmi la centaine de mecs qui vivaient dans la maison.
Une copine à elle rajoute :
Ca arrive à tellement de monde, ça te choquerait. C’est arrivé à trois de mes meilleures amies, des gens à qui tu ne penserais pas que ça puisse arriver.
Dans certaines fraternités, regarder plusieurs de ses camarades avoir un rapport sexuel avec une femme, est une activité fortement appréciée. L’objectif de ceux qui ont ces rapports sexuels est d’offrir à ses camarades une scène pornographique « en live ». Dans ce cadre-là, le consentement des femmes est négligé. Les frères considèrent que si une femme se trouve à une fête organisée par une fraternité, elle doit « s’attendre à ça », surtout si elle s’intoxique à l’alcool15.
Les fêtes des fraternités sont donc organisées afin que les hommes puissent y trouver des femmes, avec qui avoir un rapport sexuel. Tout y est contrôlé (thèmes, admission, accès à l’alcool) afin que les frères atteignent leur but. Il y a donc la mise en place de toute une stratégie pour piéger les femmes. Sanday cite un exemple de dialogue évocateur15 :
Frère 1: « Hey, n’oubliez pas – faites en sorte que les femmes boivent vraiment beaucoup.
Barman : « Ouais, je n’oublierai pas. Juste comme d’habitude. »
Frère 2 : « Nous devons les rendre ivres. »
Barman : « Ne vous inquiétez pas, nous nous en occuperons. »
Frère 3: «Ça va les libérer de leur inhibitions. »
Ainsi, les viols qui arrivent lors de ces soirées, sont rendus possibles par une organisation permettant aux hommes de contrôler le cours des fêtes, et par le fait qu’on attende des femmes qu’elles soient détendues et confiantes. Rendre les femmes ivres, bloquer les portes, et contrôler les transports sont des méthodes courantes que ces hommes utilisent pour empêcher les femmes de s’échapper des situations de violence sexuelle. Il s’agit d’une méthode terriblement efficace, qui invisibilise la coercision. Par ailleurs, les mythes sur le viol (« les hommes sont naturellement agressifs sexuellement ») normalisent ces stratégies et la culture de viol ambiante attribue aux femmes le rôle de « gardienne de la porte », ce qui libère les hommes de la responsabilité de devoir obtenir un consentement valide. Tout cela permet d’effacer la responsabilité des hommes.
Blâme des victimes et sentiment de non culpabilité
Déjà en 1988, un rapport traitant des violences sexuelles sur les campus américains avait montré que les violeurs étaient rarement poursuivis et qu’en général, les victimes étaient rendues responsables de ce qui leur était arrivé3. En effet, l’opinion selon laquelle « elle l’avait cherché » était très répandue dans les campus, et les violeurs n’avaient absolument pas conscience qu’ils avaient mal agi. Violer une femme ivre est un comportement considéré comme totalement acceptable dans certaines fraternités15. Sanday livre un exemple de discussion entre frères, à propos d’un cas de viol collectif (un « train ») ayant eu lieu lors d’une fête organisée par leur fraternité, en 1983 :
« Elle était droguée.
- Elle s’est droguée.
- Ouais, elle était responsable de son état, qui l’a juste laissée grande ouverte … pour dire ainsi »
[rires]

Les victimes de viol sont blâmées
Par ailleurs, une enquête de 1994 auprès de petites sœurs montre que ces dernières ont tendance à blâmer les victimes de viol, disant que leurs camarades qui ont été violées n’ont pas bien su se tenir6. L’étude montrait aussi que certaines femmes victimes d’agressions sexuelles ne le reconnaissaient pas6.
Il a été montré que les frères adhéraient plus aux mythes sur le viol que les autres étudiants20,22,23. Par ailleurs, les membres de fraternités utilisent en moyenne un langage plus dégradant pour parler des organes génitaux féminins, que les autres étudiants20. Or, on juge antipathique et stupide une personne qui fait l’objet de dégradation20 ; le fait de dégrader sexuellement les femmes pourraient ainsi conduire certains hommes à les considérer comme des cibles légitimes d’agressions sexuelles20.
Culture du secret et de la loyauté
La loyauté est perçue comme une valeur essentielle dans les fraternités, au-delà de toute considération éthique ou juridique15,16. Il faut couvrir ses frères et ne surtout pas entacher la réputation de la fraternité. Ainsi, en 1988 une étudiante, complètement ivre au point d’avoir perdu conscience, avait été violée par quatre membres d’une fraternité, et faillit même y laisser sa vie. Malgré la gravité de ce crime, les frères refusèrent de coopérer, et ont même menti, lors de l’enquête la police. Dans ces conditions, les violences sexuelles sont facilement tues16.
Une fraternité, un campus sans viol
Si, comme on l’a vu, certaines fraternités sont des lieux particulièrement dangereux pour les femmes, il est important de souligner que ce n’est pas le cas de toutes. Il existe une certaine variabilité dans l’atmosphère et le niveau de dangerosité des fraternités et des campus. Ainsi, dans une étude de 2000, les auteurs ont demandé à 52 étudiant-e-s de classer 17 fraternités en fonction de leur propension à créer une atmosphère propice au viol1. Sur les 17 fraternités, deux ont été classées comme particulièrement risquées, et l’une comme particulièrement peu dangereuse.
Sanday a remarqué, à partir de données publiée en 1993, qu’il y avait de fortes variations dans les taux d’incidence du viol sur les campus universitaires15. Ainsi sur 30 campus, le pourcentage d’étudiants qui ont admis avoir utilisé l’alcool ou la force pour agresser sexuellement une femme, allait de 0 à 10%. Par ailleurs le pourcentage d’hommes qui disait avoir commis un viol durant l’année écoulée, variait de 6 à 22%. Selon Sanday, on peut parler de « campus sans viol » et de « campus enclins au viol », comme s’il s’agissait de micro-cultures.

Dans les fraternités sans viol, les femmes sont considérées comme des amies, et non comme des objets.
Une enquête de 1996 a cherché à noter les différences qui distinguaient les fraternités enclines au viol, des fraternités moins dangereuses21. Les fêtes des « fraternités sans viol » étaient plus amicales : tout le monde discutait ensemble et les invité-e-s étaient plus respectueux. Dans ces fêtes, il y avait en général autant d’hommes que de femmes. Le respect envers les femmes se manifestait jusqu’à la propreté des toilettes qui leur étaient destinées. A l’inverse, lors des fêtes des « fraternités enclines au viol », les étudiant échangeaient et riaient moins. Il y avait des sex-ratios très déséquilibrés - beaucoup d’hommes ou beaucoup de femmes – et une forte ségrégation selon le sexe, les hommes se regroupant d’un côté, et les femmes de l’autre. Les frères n’étaient pas respectueux avec les femmes : ils faisaient des blagues sexistes, notaient leur apparence, les touchaient ou encore les poussaient. Les toilettes des femmes étaient sales. L’atmosphère y était également plus sexuellement chargée (danses sexy, remarques sexuelles….). Les lendemains matins, les membres des fraternités dangereuses racontaient leurs exploits sexuels de la veille, ce qui n’était pas le cas des hommes appartenant aux fraternités sans viol.
Sanday décrit également les caractéristique d’une fraternité sans viol qu’elle a pu étudiée15. Cette fraternité se considérait surtout comme un groupe d’amis. Boire beaucoup n’était pas une obligation, et ne faisait pas partie des rites d’initiation. Il n’y avait pas non plus de jeux à boire. Lors des fêtes, les personnes ivres, notamment les femmes, étaient prises en charge et ramenées à la maison, afin que personne n’abuse d’elles. Les femmes y sont perçues comme des amies, et non comme des objets sexuels. Enfin, l’homosexualité y était acceptée, ce qui valait à cette fraternité d’être dépréciée et traitée de « frat’ gay » ou de « frat’ de tapettes ».
Conclusion
Les fêtes organisées par certaines fraternités constituent un environnement bien étudié, où le viol est un crime clairement prémédité, faisant l’objet d’une véritable stratégie de la part d’un groupe d’hommes. L’alcool est l’arme du crime. Comme dans les cultures enclines au viol, le viol collectif d’une femme permet aux hommes de réaffirmer leur appartenance aux groupes, par le fait d’accomplir ensemble un acte « interdit »3. Cela leur permet également de démontrer leur dominance et leur pouvoir. Les femmes sont donc réduites à l’état d’objets ou d’outils, au service de ces hommes.
Il existe heureusement des « fraternités sans viol », et les campus et fraternités peuvent être vus comme des « micro-cultures », enclines ou non au viol. Notons aussi qu’il existe aux Etats-Unis des programmes de prévention pour réduire les viols, adressés aux frères et aux athlètes, et basés sur l’empathie. Ces programmes permettent de réduire leur adhésion aux mythes sur le viol, et leur propension au viol24–26.

Frat House, un documentaire par Todd Phillips
Je souhaitais aussi, pour finir, rebondir sur cet article publié récemment, et qui explique que les jeunes femmes françaises boivent deplus en plus et sont de plus en plus agressées sexuellement. L’article ne dit pas une seule fois qui sont les agresseurs. A le lire, on a presque l’impression que les agressions sexuelles sont un mal qu’on attrape en buvant trop, comme la nausée ou les pertes de mémoire. Il est question « d’exposition aux agressions sexuelles », comme si celles-ci arrivaient par hasard. Or, si les étudiants américains élaborent des stratégies, et utilisent l’alcool comme une arme pour violer, il est fort possible que ce soit aussi le cas des Français.
En complément de cet article, je vous propose aussi de visionner Frat House, un documentaire en anglais sur les plus sombres facettes des fraternités, et plus particulièrement sur le bizutage. Ce film a été controversé, des étudiants disant que certaines scènes auraient été rejouées ; le réalisateur répond à cette accusation dans cet article.
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