Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Le cas de certains lieux hautement propices au viol : les fraternités

Partie 3 : Alcool, fêtes & viol – les fraternités étudiantes aux États-Unis

Partie 1 : les études interculturelles

Partie 2 : le cas de la culture occidentale

Delta Tau Delta Fraternity House at the University of Maine Orono

Dans les articles précédents, nous nous sommes intéressées aux cultures sans viol et aux cultures enclines au viol, comme la culture occidentale. Dans cette partie, nous nous intéresserons à des micro-cultures, et en particulier à celles des fraternités étudiantes des Etats-Unis, que plusieurs universitaires, dont Peggy Reeves Sanday, ont étudiées, et qui se sont révélées être parfois très enclines au viol.

Les fraternités et les sororités sont des organisations sociales pour les étudiants, essentiellement de premier cycle, et qu’on retrouve principalement en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis.  Elles portent très généralement comme nom un ensemble de lettres grecques (par exemple : Alpha Delta Phi). Ce sont des organisations non-mixtes. Les membres des fraternités et sororités vivent généralement ensemble dans une maison, où sont organisées les activités sociales et notamment les fêtes.

En France, ce système particulier de fraternités et de sororité n’existe pas. On notera cependant l’existence d’autres types d’organisations sociales étudiantes : les divers BDE (bureau des étudiants), les cercles d’étudiants, les associations de faluchards, etc. La Khômiss à Polytechnique est un exemple connu d’organisation étudiante. Par ailleurs, en Belgique, un bizutage – parfois très violent – appelé « Baptême » permet aux étudiants d’entrer dans un cercle d’étudiants.

Ainsi, même si cet article traite d’un cas particulier d’organisation aux États-Unis, il est sans doute possible de transposer en France un certain nombre des comportements étudiés ci-dessous. Notons aussi que sur les campus américains, ce type de comportements ne se retrouve pas uniquement au sein des fraternités, mais également dans d’autres groupes d’hommes, notamment les équipes d’athlètes1. Enfin, il faut quand préciser que les États-Unis sont un pays particulièrement violent, et où le viol est très répandu : Peggy Reeves Sanday avait remarqué que les États-Unis avait le plus haut taux de viol dans les pays industrialisés, très loin devant les pays européens2,3.

Nous regarderons quels facteurs peuvent favoriser le viol dans ces fraternités, et quels sont également les méthodes utilisées par les violeurs pour parvenir à leur fins.

Prévalence du viol sur les campus universitaires

Les viols et autres violences sexuelles sont fréquents sur les campus américains. Ainsi, une étude du National Institute of Justice (USA) de 1997 a estimé qu’entre un cinquième et un quart des étudiantes américaines ont été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol à l’université4. Plusieurs autres études ont trouvé des taux à peu près similaires5. Les étudiantes sont par ailleurs soumises à un plus grand risque de viol et d’agression sexuelle que les femmes de la population générale ou de la même classe d’âge4. Selon un article d’USA Today, cité par Sanday3, l’université de Havard a signalé 50 cas d’agressions sexuelles entre 2000 et 2003. Durant la même période, 11 élèves de la Naval Academy d’Annapolis ont été accusés d’agression, et de son côté, l’Académie militaire de West Point, dans l’Etat de New-York, a enquêté sur 15 cas similaires. Dans une étude de 1994, une petite sœur raconte qu’elle pensait que trois femmes étaient victimes de viol chaque weekend au sein de sa fraternité6.

Une enquête de 1993 auprès de plus de 900 étudiantes américaines avait montré que les femmes qui avaient été agressées sexuellement depuis leur entrée à l’université, l’avaient été de manière  disproportionnée par des membres de fraternités ou d’équipes sportives7.

Les membres des fraternités ont tendance à utiliser l’alcool pour obtenir des rapports sexuels

Les membres des fraternités ont tendance à utiliser l’alcool pour obtenir des rapports sexuels

Une étude de 1996 portant sur 470 étudiants de sexe masculin a montré que les membres des fraternités avaient plus tendance à utiliser l’alcool et la coercition verbale (supplications, chantage…) pour obtenir des rapports sexuels, que les étudiants n’appartenant pas à une fraternité8. Une autre publication de 1998 indique que les frères n’ont pas seulement plus souvent recours à l’alcool et à la coercition verbale pour violer, mais utilisent également plus fréquemment la force à ce dessein, que les autres étudiants9. Enfin, d’autres travaux ont établi un lien entre appartenance à une fraternité et propension au viol10,11. Cependant, deux études, l’une de 199312, et l’autre de 199613, n’ont trouvé aucune différence significative entre le comportement des étudiants appartenant à une fraternité et celui des autres étudiants. Ce manque de différence significative pourrait être dû au fait que dans ces études, tous les membres de fraternités ont été rassemblés dans un groupe homogène, alors qu’il y a de fortes variations de comportements au sein des fraternités ; il vaut donc mieux distinguer les différentes fraternités1.

Au moins la moitié, et peut-être jusqu’à trois-quarts des viols commis sur les campus universitaires, implique une consommation d’alcool de la part de la victime, de l’agresseur ou des deux5,14. Une étude portant sur les viols commis sur les campus américains a montré que le plus important prédicteur de victimisation sexuel était l’alcool13. Plus exactement : les hommes qui ont admis avoir agressé sexuellement des femmes, étaient ceux qui buvaient le plus, et ceux dont les amis approuvaient le fait d’avoir des rapports sexuels avec des femmes ivres et s’engageaient effectivement dans ce genre de comportement. Les auteurs en avaient conclu que le niveau de perception de soutien, de la part des pairs mâles, au système d’exploitation sexuelle des femmes par l’alcool, ainsi que l’alcool réellement consommé par les hommes, étaient les principaux prédicteurs de violence sexuelle de la part des étudiants interrogés13. Le lien étroit entre l’alcool et agressions sexuelles suggère que de nombreux viols ayant lieu sur les campus se déroulent lors de fêtes étudiantes, souvent organisées par les fraternités3,5. Dans une étude de 2006, les fêtes organisées par les fraternités ont été identifiées comme les lieux privilégiés par les femmes pour faire la fête4. Des auteurs ont remarqué que ces fêtes organisées par les fraternités étaient particulièrement dangereuses3,5. Par ailleurs, les fraternités constituent pour les étudiants de première année la meilleure source pour obtenir de l’alcool : à cause de leur âge, il leur est difficile de consommer de l’alcool dans des bars ou des boîtes de nuit, par exemple (aux États-Unis, l’âge minimum légal pour la consommation d’alcool est de 21 ans)4. Dans certaines résidences étudiantes, la police fait des patrouilles, en recherche d’infractions à la consommation d’alcool ; les sanctions sont très sévères. A l’inverse, dans les fraternités, l’alcool coule à flot.

Un type particulier de viol a attiré l’intention des universitaires : les viols collectifs, qui sont souvent comparés à des « trains » dans la bouche des violeurs, car ces derniers font la queue devant la victime en attendant leur tour3. Selon Peggy Sanday, la majorité des « trains » sont commis par des membres des fraternités15. En 1988, l’autrice d’un rapport sur les violences sexuelles, avait trouvé plus de 75 cas documentés de viols collectifs sur les campus américains, au cours des années précédentes3. Ces viols collectifs avaient tous la même trame : au cours d’une fête, une jeune femme alcoolisée est amenée dans une pièce et est violée par plusieurs hommes. Souvent inconsciente, trop faible, ou apeurée, elle ne résiste pas.

Comment une telle chose peut-elle arriver ? Pour répondre à cette question, plusieurs chercheur-e-s ont étudié les caractéristiques des fraternités et le déroulement de leurs soirées.

La sociabilisation masculine au sein des fraternités

Les fraternités recherchent des étudiants athlétiques, compétitifs, riches et qui boivent beaucoup16. A l’inverse les « intellos », les homosexuels, ou les hommes féminins ne sont pas acceptés. Étant donné que l’alcool et les jeux à boire constituent la base de la vie sociale de ces fraternités, les personnes qui ne boivent pas, ou peu, sont appréhendées avec scepticisme. La réputation des fraternités dépend avant tout de la virilité de ses membres : pour se donne une bonne image, elles doivent absolument recruter des « vrais mecs », musclés et bien bâtis. Une étude de 1994 montre que les frères sont en moyenne « sur-socialisés » dans un rôle de genre masculin17. Par ailleurs, les membres des fraternités ont en moyenne une vision plus stéréotypée des rôles de genre que les autres étudiants18,19, et adhèrent plus à l’idée que les hommes devraient dominer les femmes, par rapport aux non-membres19. Il a aussi été montré que les frères affichaient plus souvent des images de femmes  dans leur chambre que les autres étudiants, et que ces images étaient en moyenne plus dégradantes20.

Les personnes – hommes et femmes – qui vont aux fêtes organisées par les fraternités, sont toutes plus ou moins issues du même milieu : elles sont blanches, issues de la classe moyenne ou supérieure, hétérosexuelles, et très intéressées par leur popularité4. Sortir et faire la fête est perçu comme une obligation sociale pour maintenir son statut.

Rituel d'initiation dans une fraternité en 1939. Source

Rituel d’initiation dans une fraternité en 1939. Source

Les « bizuts » (pledges en anglais) sont de nouvelles recrues qui doivent passer certaines épreuves afin d’acquérir le statut de« frère » et donc de devenir un membre à part entière de la fraternité3,16. Le bizut doit parfois subir des violences, et une discipline de fer de la part de son « Grand Frère », qui a pour rôle de lui enseigner à devenir un frère. Ces épreuves de bizutage, où le bizut doit obéir à des ordres et effectuer des tâches humiliantes, s’apparentent à ce qu’on peut voir dans des camps militaires afin de « faire des garçons, des hommes »16.  Il existe d’ailleurs des rituels d’initiation pour les jeunes hommes qui ont admis avoir une faible estime d’eux-mêmes : ces épreuves, particulièrement humiliantes, ont pour but de les « nettoyer » ou de les « purifier » de leur côté féminin, de « tapette » ou de « looser » : il s’agit de « tuer la femme » qui est en soi3.

L’objectif de ces rituels d’initiation – appelés « jeux de la vérité » est de casser les liens sociaux et psychologiques qu’entretiennent les bizuts avec l’autorité parentale, et de les remplacer par un nouveau lien avec le groupe d’hommes : la fraternité. La soumission du bizut aux liens de fraternité fait de lui un frère, et donc un homme3.

Le bizutage est d’ailleurs bien justifié par les frères comme un moyen de favoriser des liens de solidarité entre les membres de la fraternité16. Il s’agit d’un processus et d’une conception de la solidarité extrêmement virils : la volonté de se soumettre à l’autorité, d’obéir aux ordres et de faire ce qu’on nous dit de faire est perçue comme un signe de loyauté, de solidarité et d’unité. Les fraternités favorisent certains comportements comme la ténacité, la capacité à endurer la douleur et les humiliations, et l’obéissance aux supérieurs. La sensibilité et l’affection sont méprisées16.

Bizutage

Le bizutage peut être violent et humiliant

Il est possible que les « bizuts » qui souhaitent intégrer une fraternité soient, dès le départ, plus agressifs et plus enclins à violer que lamoyenne des étudiants19. Il est aussi probable qu’une partie de ce comportement violent soit appris au sein de la fraternité11. Sanday propose une hypothèse selon laquelle, le fait de survivre à ces actes d’humiliation lors du bizutage, altère la conscience3. Elle suppose que comme pour les abus sexuels sur les enfants, les bizuts martyrisés auront plus de facilité à martyriser d’autres personnes : les nouveaux bizuts… et les femmes Par ailleurs, le viol de femmes apparait également comme un moyen de renforcer ces liens entre hommes, crées lors du bizutage, et d’affirmer son appartenance au groupe d’hommes3.

Les bizuts qui trouvent les épreuves trop violentes souvent abandonnent, ce qui leur vaut d’être ridiculisés par les frères16.

Les petites sœurs

Le statut de « frère » au sein des fraternités, est réservé aux hommes. Les femmes ne peuvent être que des « petites sœurs », et ne peuvent donc pas être des membres à part entière des fraternités16,6 ; ceci  institutionnalise leur mise à l’écart du pouvoir dans l’organisation de la vie du campus6. Il faut d’ailleurs distinguer le statut de « petite sœur » de celui de « sœur », les premières étant liées à une fraternité, les secondes étant les membres de sororités, l’équivalent féminin des fraternités6. Notons que les organisations de petites sœurs ne sont souvent pas reconnues par les responsables universitaires6. Comme les « frères » dominent souvent la vie sociale du campus, les femmes peuvent cependant avoir des avantages à s’associer à des fraternités, mais il faut plutôt y voir un grappillage de miettes6. On remarquera aussi comment le titre de « petite sœur » indique une subordination (« petite »).

Les petites sœurs sont utilisées comme des servantes par les frères16,6 : leurs tâches consistent à être exploitées par les frères, et à leur fournir un travail émotionnel16,6 (les petites sœurs servent de confidentes, et doivent aussi les soutenir dans toutes leurs actions), un travail physique6 (tâches ménagères, collecte de fonds), mais aussi un travail lié à la sexualité6. Ainsi, elles doivent par exemple accepter d’être photographiées en maillot de bain pour attirer les bizuts mâles6.  Elles doivent aussi assister aux fêtes organisées par les fraternités,  y attirer du monde et y flâner pour rendre l’endroit agréable pour les hommes16. Les petites sœurs sont perçues comme un « capital », des objets de qualité, et qu’il faut avoir en quantité, pour attirer les bizuts6. Utilisées sexuellement par les frères, elles sont régulièrement victimes de violences sexuelles6, mais la plupart d’entre elles sont dans le déni et transfèrent sur les victimes la responsabilité de leur viol6. Sanday évoque le cas d’une fraternité où les viols collectifs, les « trains », étaient perçus comme un élément normal du « programme pour les petites sœurs », et même comme quelque chose dont les frères devaient être fiers3.

Les petites sœurs reçoivent énormément d’avances, voire de pressions, de la part des frères pour qu’elles aient des rapports sexuels avec eux6. Les femmes qui n’acceptent aucune relation sexuelle sont mal perçues et peuvent être bannies ; mais en même temps, les femmes qui ont trop sont vues comme des « salopes » et sont aussi ostracisées6, voire parfois victimes de rituels humiliants21. C’est également le cas de celles qui s’engagent dans une relation sentimentale avec un frère6. Ces injonctions contradictoires permettent aux frères de contrôler la sexualité des petites sœurs.

Les fêtes : des parties de chasse, où l’alcool sert d’arme

Les fêtes des fraternités apparaissent souvent comme de véritables « chasses », les prédateurs étant les hommes, et les proies, les femmes. L’alcool sert à piéger sa victime. Le viol apparaît donc clairement comme un crime prémédité.

Être saoul est la norme dans les fêtes des fraternités

Être saoul est la norme dans les fêtes des fraternités

Faire la fête et beaucoup boire, est un moyen d’avoir l’air « cool » et d’être accepté par ses pairs, aussi bien pour les hommes que pour les femmes5. Être saoul est la norme dans les fêtes des fraternités3. Pour les femmes, les fêtes sont une des rares occasions de rencontrer des hommes, auxquels elles cherchent désespérément à plaire5. Il ne s’agit pas tellement pour elles de chercher des partenaires sexuels3, mais de retrouver de l’estime en soi, en étant remarquée et aimées des hommes5. Les femmes intéressées par les fêtes dépensent beaucoup d’argent et de temps pour se faire belles5. Les hommes jugent et se moquent d’ailleurs durement les femmes dont la tenue ne leur convient pas, notamment si elles ne sont pas habillées assez légèrement. Les femmes essayent donc d’être sexy, sans avoir l’air d’être une « salope » : un défi particulièrement difficile5

Les frères classent les femmes allant à leurs fêtes en différentes catégories : les régulières (regulars), les « geuses » (wenches qui signifie « prostituée » en vieil anglais) qui ont eu des relations sexuelles avec un frère, les « bimbos », les copines etc. Ces groupes de femmes ne créent jamais de liens entre elles, mais gravitent toutes autours des frères, qui sont leur principal centre d’intérêt. C’est d’ailleurs ce que semblent désirer les frères3.

Si les femmes qui vont aux fêtes des fraternités n’y vont pas pour trouver des partenaires sexuels, mais plus pour attirer l’attention des frères vers elles, les hommes, eux, y vont clairement pour coucher. Certains hommes affirment d’ailleurs clairement qu’ils rejoignent les fraternités pour le sexe et les fêtes3,5. Certaines fraternités promeuvent leurs fêtes dans d’autres campus, et en particulier dans ceux où les femmes ont la réputation d’aimer les « coups d’un soir »3. De façon générale, les femmes sont utilisées par les fraternités comme des appâts pour attirer de nouveaux membres, et pour satisfaire les hommes aux soirées16. Les brochures de ces fraternités présentent des photos de belles femmes, souvent en tenue légère. Le message est clairement : « Hé ! on a les plus belles femmes, rejoignez-nous et elles seront aussi à vous ! ». On promet aux bizuts la disponibilité sexuelle des femmes…16

Les frères contrôlent chaque aspect des fêtes qu’ils organisent dans leurs maisons : les thèmes, la musique, les admissions, l’accès à l’alcool, etc. ce qui leur permet d’arriver plus facilement à leurs fins5.

Les fraternités régulent les entrées à leurs fêtes, favorisant les étudiantes de première année et refusant souvent les hommes n’appartenant pas à la fraternité5. Les hommes doivent payer en général un ou deux dollars pour avoir accès aux fêtes, les femmes rien du tout3 : or, comme dit l’adage, si vous ne payez pas, c’est que vous n’êtes pas un client, mais une marchandise…

Les affiches annonçant les fêtes représentent souvent des femmes légèrement vêtues, et parfois métaphoriquement « conquises » sexuellement3. Il est aussi implicitement dit dans ces affiches que les femmes doivent payer leurs boissons en échange de faveurs sexuelles. Sanday décrit ainsi une affiche où le chien de la Fraternité (les Fraternités en ont parfois un comme mascotte) tire sur le bas du bikini d’une femme. Une autre montre les jambes d’une femmes comme étant des quilles de bowling, et où un frère est représenté comme une balle prête à rouler vers elles3….

Les thèmes des fêtes exigent habituellement des femmes qu’elles portent des vêtements légers et sexy, et qu’elles soient dans des positions subordonnées aux hommes. Quelques exemples de thèmes : «Proxos et putes»,  «Victoria Secret», «Playboy Mansion », « Directeurs et secrétaires salope» ou encore «profs et étudiantes sexy»4.

Il arrive aussi que les frères s’arrangent pour installer une ambiance pornographique lors des fêtes : film porno passant sur des écrans, chansons aux paroles explicites, photos érotiques aux murs, etc.16

Par ailleurs, certaines normes de la fête sont propice à la coercition : un bon fêtard, ou une bonne fêtarde, se doit de jouer le jeu, de boire, d’être de bonne humeur, de s’amuser, etc. On attend également des fêtards qu’ils apprécient la soirée, et fassent confiance à leurs compagnons de fêtes.  Les expressions de tristesse ou de méfiance sont proscrites4. De plus, étant les invitées des fêtes organisées par les fraternités, on attend des étudiantes qu’elles soient reconnaissantes envers les frères pour leur hospitalité. A cela s’ajoute le fait que dans les sociétés occidentales, on attend des femmes qu’elles soient aimables en toute circonstance4. Les femmes qui s’affirment trop ne sont pas appréciées des hommes, et risquent d’avoir un statut social plus faible4. Dans ces conditions, il est particulièrement difficile pour les femmes de pouvoir poser leurs limites4.

Thème de la soirée ? "Patrons et salopes"

Thème de la soirée ? "Patrons et salopes"

Les fraternités organisent et facilitent souvent le transport vers les lieux de fêtes, notamment le transport des étudiantes de premièreannée ; à l’inverse le retour à la maison pour ces dernières est souvent plus difficile4. Une étude de 2006 donne l’exemple d’hommes d’une fraternité qui ont cherché à empêcher des femmes de retourner chez elles4.

Les frères contrôlent aussi l’accès à l’alcool : ils se servent en général d’abord eux-mêmes, puis les femmes, puis enfin, les hommes non affiliés. La promesse de plus d’alcool, et de meilleure qualité, est utilisée pour attirer les femmes dans les espaces privés des maisons des fraternités5.

Les membres des fraternités définissent donc les règles du jeu, à leur avantage, bien sûr. Une étudiante raconte21 :

Les hommes sont dominants ; ils sont les rois du campus. C’est dans leur environnement qu’ils nous autorisent d’entrer, et donc, on doit se conformer à leurs règles.

Un étudiant surenchérit21 :

Cet environnement est horrible, et si malsain pour de bonnes relations et interactions entre hommes et femmes. Il y a une tellement forte ségrégation et une telle domination masculine… C’est notre fête, avec nos règles et nos bières. On permet à ces femmes et ses hommes de venir à notre fête. Les hommes peuvent se sentir supérieurs sur leur territoire.

Lors des soirées, les hommes partent à la chasse : ils explorent les lieux à la recherche de femmes ivres, et encouragent fortement les femmes à boire3. Les femmes blondes, plantureuses, très maquillées et habillées avec des tenues suggestives sont leurs cibles privilégiées. Les frères les disent « faciles » et pensent qu’elles sont sexuellement disponibles : « elles demandent ça » (ask for it/want it), ou « cherchent à être baisées » (are looking to get fucked). Une fois qu’un homme a choisi sa cible, il établit un premier contact en discutant, dansant ou buvant avec elle, dans le but de coucher avec elle3.

Les hommes ne cherchent pas de relations durables, qui risqueraient d’entrer en concurrence avec les relations qu’ils ont avec lesFrat party autres hommes de la fraternité. Ils cherchent des « coups d’un soir » qui leur permettent au contraire de renforcer les liens les unissant, en discutant des femmes avec qui ils ont couchées, voire en les partageant sexuellement entre eux – en général par le biais d’un viol collectif3.

Il existe même des termes précis pour désigner le fait d’obtenir des relations sexuelles des femmes en parlant, dansant et buvant avec elles : « riffing »3. Les hommes qui sont des experts en la matière ont un meilleur statut social3. Dans le livre que Sanday a écrit sur les fraternités, une étudiante qui a été proche de certains frères raconte comment ils aimaient se vanter de leur expérience de riffing : de manière humiliante pour les femmes avec qui ils ont couchée, avec un mélange de burlesque et de sadisme. Ainsi les frères gagnent du pouvoir aux dépends des femmes avec qui ils ont des rapports sexuels3.

Plus concrètement, le riffing consiste à inciter les femmes à boire, afin de mieux les contrôler. C’est dans ce cadre-là que surviennent les viols, et notamment les viols collectifs. Si une femme est ivre, c’est qu’elle « demande à être baisée » (asking for it). Rendre une femme inconsciente et la violer semble être une méthode de riffing absolument honnête16. Dans une publication de 20065, plusieurs témoignages démontrent ce fonctionnement. Ainsi un étudiant explique :

Les filles sont continuellement alimentées d’alcool. C’est surtout pour faire la fête, mais mes colocs sont également conscients des effets d’inhibition. J’ai vu un ancien coloc bloquer les portes de sa chambre pour empêcher des filles d’en sortir; d’autres fois j’ai ramené chez elles des femmes qui ne pouvaient pas se souvenir de grand-chose de la soirée, à part qu’elles avaient eu un rapport sexuel. Il n’est quasiment jamais – voire jamais, tout court – arrivé à mon colocataire de finir une nuit de beuverie sans sexe. Je sais que ce n’est pas nécessairement, et sans doute pas, des agressions sexuelles, mais avec la quantité d’alcool dans la maison, je m’interroge beaucoup sur la validité du consentement.

Une étudiante, elle, raconte:

Ca m’est arrivé en première année. (…) Une nuit, j’ai trop bu à une frat’, j’ai eu un trou noir et je me suis réveillée le matin, toute nue, dans leur dortoir, où il faisait froid. Je ne savais vraiment pas ce qui s’était passé, et le mec n’était plus dans le lit. Mais putain, je ne pense même pas pouvoir dire qui c’était… (…) Je ne savais pas qui c’était, comment aurais je pu aller à l’hôpital et raconter que quelqu’un m’avait probablement violée ? Ca aurait pu être n’importe qui parmi la centaine de mecs qui vivaient dans la maison.

Une copine à elle rajoute :

Ca arrive à tellement de monde, ça te choquerait. C’est arrivé à trois de mes meilleures amies, des gens à qui tu ne penserais pas que ça puisse arriver.

Dans certaines fraternités, regarder plusieurs de ses camarades avoir un rapport sexuel avec une femme, est une activité fortement appréciée. L’objectif de ceux qui ont ces rapports sexuels est d’offrir à ses camarades une scène pornographique « en live ». Dans ce cadre-là, le consentement des femmes est négligé. Les frères considèrent que si une femme se trouve à une fête organisée par une fraternité, elle doit « s’attendre à ça », surtout si elle s’intoxique à l’alcool15.

Les fêtes des fraternités sont donc organisées afin que les hommes puissent y trouver des femmes, avec qui avoir un rapport sexuel. Tout y est contrôlé (thèmes, admission, accès à l’alcool) afin que les frères atteignent leur but. Il y a donc la mise en place de toute une stratégie pour piéger les femmes. Sanday cite un exemple de dialogue évocateur15 :

Frère 1: « Hey, n’oubliez pas – faites en sorte que les femmes boivent vraiment beaucoup.

Barman : « Ouais, je n’oublierai pas. Juste comme d’habitude. »

Frère 2 : « Nous devons les rendre ivres. »

Barman : « Ne vous inquiétez pas, nous nous en occuperons. »

Frère 3: «Ça va les libérer de leur inhibitions. »

Ainsi, les viols qui arrivent lors de ces soirées, sont rendus possibles par une organisation permettant aux hommes de contrôler le cours des fêtes, et par le fait qu’on attende des femmes qu’elles soient détendues et confiantes. Rendre les femmes ivres, bloquer les portes, et contrôler les transports sont des méthodes courantes que ces hommes utilisent pour empêcher les femmes de s’échapper des situations de violence sexuelle. Il s’agit d’une méthode terriblement efficace, qui invisibilise la coercision. Par ailleurs, les mythes sur le viol (« les hommes sont naturellement agressifs sexuellement ») normalisent ces stratégies et la culture de viol ambiante attribue aux femmes le rôle de « gardienne de la porte », ce qui libère les hommes de la responsabilité de devoir obtenir un consentement valide. Tout cela permet d’effacer la responsabilité des hommes.

Blâme des victimes et sentiment de non culpabilité

Déjà en 1988, un rapport traitant des violences sexuelles sur les campus américains avait montré que les violeurs étaient rarement poursuivis et qu’en général, les victimes étaient rendues responsables de ce qui leur était arrivé3. En effet, l’opinion selon laquelle « elle l’avait cherché » était très répandue dans les campus, et les violeurs n’avaient absolument pas conscience qu’ils avaient mal agi. Violer une femme ivre est un comportement considéré comme totalement acceptable dans certaines fraternités15. Sanday livre un exemple de discussion entre frères, à propos d’un cas de viol collectif (un « train ») ayant eu lieu lors d’une fête organisée par leur fraternité, en 1983 :

  « Elle était droguée.

-   Elle s’est droguée.

-  Ouais, elle était responsable de son état, qui l’a juste laissée grande ouverte … pour dire ainsi »

[rires]

femme triste

Les victimes de viol sont blâmées

Par ailleurs, une enquête de 1994 auprès de petites sœurs montre que ces dernières ont tendance à blâmer les victimes de viol, disant que leurs camarades qui ont été violées n’ont pas bien su se tenir6. L’étude montrait aussi que certaines femmes victimes d’agressions sexuelles ne le reconnaissaient pas6.

Il a été montré que les frères adhéraient plus aux mythes sur le viol que les autres étudiants20,22,23. Par ailleurs, les membres de fraternités utilisent en moyenne un langage plus dégradant pour parler des organes génitaux féminins, que les autres étudiants20. Or, on juge antipathique et stupide  une personne qui fait l’objet de dégradation20 ; le fait de dégrader sexuellement les femmes pourraient ainsi conduire certains hommes à les considérer comme des cibles légitimes d’agressions sexuelles20.

Culture du secret et de la loyauté

La loyauté est perçue comme une valeur essentielle dans les fraternités, au-delà de toute considération éthique ou juridique15,16. Il faut couvrir ses frères et ne surtout pas entacher la réputation de la fraternité. Ainsi, en 1988 une étudiante, complètement ivre au point d’avoir perdu conscience, avait été violée par quatre membres d’une fraternité, et faillit même y laisser sa vie. Malgré la gravité de ce crime, les frères refusèrent de coopérer, et ont même menti, lors de l’enquête la police. Dans ces conditions, les violences sexuelles sont facilement tues16.

Une fraternité, un campus sans viol

Si, comme on l’a vu, certaines fraternités sont des lieux particulièrement dangereux pour les femmes, il est important de souligner que ce n’est pas le cas de toutes. Il existe une certaine variabilité dans l’atmosphère et le niveau de dangerosité des fraternités et des campus. Ainsi, dans une étude de 2000, les auteurs ont demandé à 52 étudiant-e-s de classer 17 fraternités en fonction de leur propension à créer une atmosphère propice au viol1. Sur les 17 fraternités, deux ont été classées comme particulièrement risquées, et l’une comme particulièrement peu dangereuse.

Sanday a remarqué, à partir de données publiée en 1993, qu’il y avait de fortes variations dans les taux d’incidence du viol sur les campus universitaires15. Ainsi sur 30 campus, le pourcentage d’étudiants qui ont admis avoir utilisé l’alcool ou la force pour agresser sexuellement une femme, allait de 0 à 10%. Par ailleurs le pourcentage d’hommes qui disait avoir commis un viol durant l’année écoulée, variait de 6 à 22%. Selon Sanday, on peut parler de « campus sans viol » et de « campus enclins au viol », comme s’il s’agissait de micro-cultures.

Dans les fraternités sans viol, les femmes sont considérées comme des amies, et non comme des objets.

Dans les fraternités sans viol, les femmes sont considérées comme des amies, et non comme des objets.

Une enquête de 1996 a cherché à noter les différences qui distinguaient les fraternités enclines au viol, des fraternités moins dangereuses21. Les fêtes des « fraternités sans viol » étaient plus amicales : tout le monde discutait ensemble et les invité-e-s étaient plus respectueux. Dans ces fêtes, il y avait en général autant d’hommes que de femmes. Le respect envers les femmes se manifestait jusqu’à la propreté des toilettes qui leur étaient destinées. A l’inverse, lors des fêtes des « fraternités enclines au viol », les étudiant échangeaient et riaient moins. Il y avait des sex-ratios très déséquilibrés - beaucoup d’hommes ou beaucoup de femmes – et une forte ségrégation selon le sexe, les hommes se regroupant d’un côté, et les femmes de l’autre. Les frères n’étaient pas respectueux avec les femmes : ils faisaient des blagues sexistes, notaient leur apparence,  les touchaient ou encore les poussaient. Les toilettes des femmes étaient sales. L’atmosphère y était également plus sexuellement chargée (danses sexy, remarques sexuelles….). Les lendemains matins, les membres des fraternités dangereuses racontaient leurs exploits sexuels de la veille, ce qui n’était pas le cas des hommes appartenant aux fraternités sans viol.

Sanday décrit également les caractéristique d’une fraternité sans viol qu’elle a pu étudiée15. Cette fraternité se considérait surtout comme un groupe d’amis. Boire beaucoup n’était pas une obligation, et ne faisait pas partie des rites d’initiation. Il n’y avait pas non plus de jeux à boire. Lors des fêtes, les personnes ivres, notamment les femmes, étaient prises en charge et ramenées à la maison, afin que personne n’abuse d’elles. Les femmes  y sont perçues comme des amies, et non comme des objets sexuels. Enfin, l’homosexualité y était acceptée, ce qui valait à cette fraternité d’être dépréciée et traitée de « frat’ gay » ou de « frat’ de tapettes ».

Conclusion

Les fêtes organisées par certaines fraternités constituent un environnement bien étudié, où le viol est un crime clairement prémédité, faisant l’objet d’une véritable stratégie de la part d’un groupe d’hommes. L’alcool est l’arme du crime. Comme dans les cultures enclines au viol, le viol collectif d’une femme permet aux hommes de réaffirmer leur appartenance aux groupes, par le fait d’accomplir ensemble un acte « interdit »3. Cela leur permet également de démontrer leur dominance et leur pouvoir. Les femmes sont donc réduites à l’état d’objets ou d’outils, au service de ces hommes.

Il existe heureusement des « fraternités sans viol », et les campus et fraternités peuvent être vus comme des « micro-cultures », enclines ou non au viol. Notons aussi qu’il existe aux Etats-Unis des programmes de prévention pour réduire les viols, adressés aux frères et aux athlètes, et basés sur l’empathie. Ces programmes permettent de réduire leur adhésion aux mythes sur le viol, et leur propension au viol24–26.

Frat House, un documentaire par Todd Phillips

Frat House, un documentaire par Todd Phillips

Je souhaitais aussi, pour finir, rebondir sur cet article publié récemment, et qui explique que les jeunes femmes françaises boivent deplus en plus et sont de plus en plus agressées sexuellement. L’article ne dit pas une seule fois qui sont les agresseurs. A le lire, on a presque l’impression que les agressions sexuelles sont un mal qu’on attrape en buvant trop, comme la nausée ou les pertes de mémoire. Il est question « d’exposition aux agressions sexuelles », comme si celles-ci arrivaient par hasard. Or, si les étudiants américains élaborent des stratégies, et utilisent l’alcool comme une arme pour violer, il est fort possible que ce soit aussi le cas des Français.

En complément de cet article, je vous propose aussi de visionner Frat House, un documentaire en anglais sur les plus sombres facettes des fraternités, et plus particulièrement sur le bizutage. Ce film a été controversé, des étudiants disant que certaines scènes auraient été rejouées ; le réalisateur répond à cette accusation dans cet article.

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Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Le cas de la culture occidentale

Partie 2 : le cas de la culture occidentale

Partie 1 : les études interculturelles

Partie 3 : Alcool, fêtes & viol – les fraternités étudiantes aux États-Unis

J’ai commencé une petite série d’articles sur les cultures enclines au viol. Après vous avoir présenté le concept de cultures enclines au viol (à comparer aux cultures sans viol) , je vais discuter maintenant du cas des cultures occidentales.

L’enlèvement des Sabines

L’enlèvement des Sabines, par Francisco Pradilla

Selon plusieurs autrices1,2, la culture euro-américaine est une culture prônant le viol. En effet, on y rencontre plusieurs caractéristiques qui la classent dans cette catégorie :

  • Le viol y est fréquent
  • Les croyances qui justifient l’existence du viol, les mythes sur le viol y sont largement répandus. Ces mythes ont tendance à transférer la responsabilité du viol de l’agresseur vers la victime et banalise ce crime. Par exemple « elle n’avait qu’à pas porter une jupe si courte » est un mythe sur le viol. Ou encore « les hommes ont des besoins irrépressibles qui les poussent à violer. »
  • Le viol peut servir de punition
  • Inégalités et système d’oppression
  • Valorisation d’une sexualité violente.

Je vais à présent détailler ces différents points.

Fréquence du viol

En Occident, le viol est un phénomène à l’ampleur considérable, comme l’indique plusieurs études.

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En France, il y aurait entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an.

Ainsi, en France, l’enquête ENVEFF de 20003 (Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France) a indiqué que 0,3% des femmes interrogées (toutes âgées de 20 à 59 ans) avaient été violées dans l’année précédente. Si l’on applique cette proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine, ce sont donc quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l’année, auxquelles il faudrait rajouter les femmes de 18 à 20 ans et celles de plus de 59 ans, sans compter les mineures. Par ailleurs, l’enquête INSEE 2005-20064 portant  sur des femmes de 18 à 59 ans donne le chiffre de 0,7 % de femmes violées, et de 1,5 % pour les viols et les tentatives de viols réunis, sur deux années.  Le rapport de l’ONDRP de 20125 explique qu’en 2010-2011, 0,7% des femmes de 18 ans à 75 ans interrogées déclarent avoir été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol. En rapportant cette proportion au poids total de cette catégorie dans la population française, l’ONDRP estime que 154 000 femmes ont été victimes, avec une marge d’erreur de 45 000 victimes. Cela signifie qu’il y a entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an. Enfin, on évalue à 16% le nombre de femmes françaises ayant subi au moins un viol ou une tentative de viol au cours de leur vie6. Plus de la moitié d’entre elles (59%) ont vécu cette violence alors qu’elles étaient mineures6.

Aux États-Unis, il y aurait environ 200 000 victimes de viol (âgées de plus de 12 ans) par an7. Par ailleurs, 18 à 25% des femmes américaines auraient subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie8,9.

En Australie, une étudiante sur six affirme avoir été victime d’un viol durant sa vie (17 % ont été victimes de viol et 12 % de tentative de viol) selon une enquête réalisée par l’Union nationale des étudiants australiens auprès de 1.500 femmes étudiant à l’université10.

Mythes sur le viol

Les mythes sur le viol sont des attitudes et croyances, généralement fausses, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes11. En Occident, ces mythes sont répandus et persistants. Ainsi, une étude américaine a montré, en utilisant des échelles de mesure de l’adhésion aux mythes autour du viol (avec des questions fermées), qu’entre 25% et 35% des gens adhèrent à la majorité de ces mythes11. Cependant dans une autre étude américaine utilisant des questions ouvertes, près de 66% des personnes interrogées approuvaient les mythes autour du viol12.

Pour en savoir plus sur les mythes sur le viol, vous pouvez lire ma série d’articles à ce sujet.

Le viol comme punition

punition

Le viol… un acte de punition et de vengeance ?

Le viol ne serait pas qu’une violence masculine : ce serait aussi un puissant moyen pour maintenir les femmes dans une positionsubordonnée, en les punissant. Ainsi, Susan Brownmiller considère que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur»13. Il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment celui d’éviter de sortir seule)14,15. Par ailleurs, une femme agressée ou violée après avoir osé sortir seule, entendra des reproches du type « Une femme ne doit pas sortir seule la nuit », puisque ce type d’idée reçu -  les mythes sur le viol – sont extrêmement répandues11,12. Ainsi, le viol servirait de punition pour celles qui auraient bravé l’interdit, celui d’utiliser librement l’espace public.

Par ailleurs, plusieurs études, portant sur les raisons pour lesquelles les hommes violent, corrobore l’idée que le viol sert parfois de punition. Dans une étude de 198516, les auteurs ont demandé à 114 violeurs condamnés de décrire les « bénéfices » que le viol leur avait apportés. Un certain nombre de violeurs considéraient que leur comportement était un acte légitime de vengeance ou de punition, perpétué à l’encontre de personnes qui avaient commis une faute. Darke note en 1990 que les violeurs utilisent des phrases révélant une volonté d’humilier, de dominer et, dans certains cas, de punir : « Je voulais la rabaisser et la remettre à sa place, car elle m’avait défié »17. Dans une étude de 200718,  on a demandé à 35 violeurs de femmes adultes d’expliquer leur acte : l’explication la plus fréquente (1/4 des violeurs) a été qu’ils s’étaient sentis lésés et avaient voulu prendre leur revanche.

Enfin, une étude de 200519 a cherché à étudier les motivations des meurtriers sexuels en en interviewant 28. Les auteurs ont pu voir émerger trois grandes motivations, dont à nouveau le désir de se venger.

Inégalités et système d’oppression

Dans la plupart des cultures enclines au viol,  les relations sociales sont marquées par la violence interpersonnelle, conjuguée avec une idéologie de la domination masculine20. En effet, la dynamique du viol n’est pas seulement la conséquence de certaines dispositions psychologiques des agresseurs : le différentiel de pouvoir entre groupes d’individus détermine qui viole et qui est violé⋅e2. Ainsi, en France, plus de 90% des victimes de viols sont des femmes et environ 96% des agresseurs, des hommes selon une enquête du Collectif Féministe contre le Viol21.  Outre la domination masculine, d’autres types d’oppression peuvent entrer en compte, comme ceux basés sur la race, la classe sociale ou encore l’orientation sexuelle. Le viol apparait être ainsi la  conséquence d’un emboîtement de systèmes oppressifs2.

Femmes handicapée

Les femmes handicapées ont trois fois plus de risques d’être violées que les femmes valides.

Les personnes qui ont le moins de pouvoir dans la société seront les plus pauvres ou encore celles qui seront les moins crues dans un tribunal. Elles ont donc moins la possibilité de se défendre. Par exemple, les migrantes en situation irrégulières sont particulièrement vulnérables : non seulement, elles sont dans une situation économiques particulièrement précaires, mais en plus, elles risquent d’être expulsées2. Aux Etats-Unis, les femmes afro-américaines sont plus blâmées quand elles ont été victimes de viol que les femmes blanches22. Pour ces femmes, le viol survient par ailleurs dans un contexte historique bien particulier, puisqu’à l’époque de l’esclavage, les maîtres blancs avaient parfaitement le droit de violer leurs femmes esclaves23.  Enfin, d’autres exemples montrent que le viol dépend de différentiels de pouvoir : les femmes handicapées ont trois fois de risques d’être violées que les femmes valides2 et les femmes très pauvres, quatre fois plus de risques que les autres femmes 23

Valorisation d’une sexualité violente

En lisant, dans mon premier article sur les cultures du viol, que les Gusii, une société kenyane dans laquelle on considère que durant les rapports sexuels hétérosexuels, l’homme doit braver la résistance de la femme, et doit lui faire mal (si bien qu’un jeune époux est félicité si sa femme ne peut plus marcher le lendemain de la nuit de noce), vous avez peut-être été très choqué⋅e, ou encore cela vous a fait ricaner tellement cela vous a semblé grossier. Pourtant, peut-on dire qu’il en va tellement différemment en Occident ?

En français, le mot « séduction » est associé à deux champs lexicaux bien particuliers, la chasse et surtout, la guerre24. On dira ainsi qu’un homme fait la chasse à une femme, qu’il l’épie, la poursuit de ses ardeurs. On dira aussi d’un séducteur qu’il a eu de nombreuses conquêtes féminines, qu’il use de tactique, de stratégie ou encore des armes de la séduction. On parle de victoire amoureuse ou de triomphe. Du côté des femmes, on dit plus volontiers qu’elles résistent aux assauts des hommes, ou alors qu’elles constituent des trophées pour ceux-ci, une fois séduites. La littérature regorge de cette métaphore séduction-guerre, ou plus rarement séduction-chasse. Par exemple, le vicomte de Valmont écrit à la Marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos :

j’ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats & les détails d’une pénible défaite ; si, séduit par un désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus ! Ah ! qu’elle se rende, mais qu’elle combatte ; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister ; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse, & soit contrainte d’avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf qu’il a surpris ; le vrai chasseur doit le forcer.

Dom Juan

Dom Juan

Et dans Dom Juan (1665) de Molière, le personnage éponyme s’exclame :

On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Ainsi, la séduction hétérosexuelle apparait déjà comme un rapport de domination, du séducteur (l’homme en général) sur la personne séduite (généralement, la femme). Mais cela est encore plus visible et marquant si on s’intéresse à la façon dont sont décrits les rapports sexuels.

La relation hétérosexuelle n’est souvent perçue que sous le prisme de la pénétration, vaginale ou anale25. L’homme est généralement considéré comme le pénétrant, la femme comme la pénétrée. Or cette pénétration de la femme par l’homme est souvent décrite comme s’il s’agissait d’une agression de ce dernier sur la première. Les métaphores de la conquête, de la possession, de l’effraction voire de la destruction reviennent régulièrement26,27. On dira qu’un homme possède une femme, qu’il la prend, la besogne, la matraque, la pilonne, ou encore lui défonce/déchire/détruit tel orifice. Les femmes sont quasiment tout le temps objets dans ces phrases, et les hommes sujets. Les termes argotiques baiser, niquer ou enculer signifient également « tromper » ou « duper »26,27. Ces termes violents reviennent souvent dans les descriptions de vidéos pornographiques. Dans notre culture, plus l’acte sexuel est apparemment violent, plus la « baise » est considérée comme « bonne » : dans les vidéos pornographique, plus les va-et-vient se font fortement et rapidement, plus la femme pousse des gémissements de plaisir.

« Faire mal » = « Bien baiser » ?

Par ailleurs l’un des principaux ressorts dans la pornographie consiste pour les hommes à obtenir l’aveu de plaisir par les femmes, après qu’elles ont montré quelque résistance26. Les phrases du type « avoue que tu aimes ça » « avoue que tu es une salope »  résument en grande partie ce script, comme si le refus initial des femmes servait de masque à leur véritable désir, qui est celui d’être mise au service sexuel des hommes, et qu’elles ne peuvent pas assumer ouvertement. On dit d’ailleurs souvent des femmes qu’elles s’abandonnent aux assauts de son partenaire. Ainsi, non seulement dans notre culture, l’acte sexuel est souvent associé à l’agression ou la destruction des femmes par les hommes, mais en plus, y est répandue l’idée selon laquelle les femmes désirent au fond être agressées/humiliées/détruites26.

Il y a un peu moins d’un an, un site de « conseils en séduction » indiquait dans un article adressé aux hommes et intitulé Comment bien baiser (je vous laisse chercher sur Google), que pour « faire gémir » sa partenaire, il fallait la dominer et « imposer sa puissance ». On retrouvait l’idée que ce n’était qu’en procédant ainsi, que la partenaire « baisée comme une fille de joie », osera se « laisser aller à des fantasmes souvent inexprimés » et que de nombreuses « femmes rêvent de se faire démonter par un inconnu au chibre géant ». Par ailleurs, l’une des suggestions données dans l’article est : « Ne lui demandez pas si vous pouvez la pénétrer comme un animal sauvage, faites-le ! »

Ces scripts valorisant une sexualité violente et conquérante, et que l’on retrouve dans la pornographie ou ailleurs, sont les reflets d’anciens scénarios culturels27. Certaines féministes, comme Sheila Jeffreys parle d’«érotisation de la domination» pour caractériser ces scripts26.

vogue

Sensualité ou brutalité ?

Conclusion

Comme nous l’avons vu, les cultures occidentales semblent regrouper de nombreuses caractéristiques des sociétés enclines au viol. Le viol y est en effet fréquent et semble parfois servir au groupe dominant – les hommes en l’occurrence – à punir les membres du groupe dominé, les femmes. Par ailleurs, les rapports hétérosexuels, même consentis, semblent très souvent associés à la violence.

Ajout (02/03/2013)

Je suis tombée ce matin sur cette peinture murale de l’artiste street-art américain Sever MSK. Juste un exemple supplémentaire pour démontrer comment la sexualité – et en particulier la pénétration- est assimilée à la domination, voire à la destruction dans l’esprit de beaucoup de personnes.

Une peinture murale de l'artiste street-art américain Sever MSK

Une peinture murale de l’artiste street-art américain Sever MSK.

Image trouvée ici.

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23. Holzman CG. Counseling Adult Women Rape Survivors: Women & Therapy. 1996;19(2):47‑62.

24. Gauthier C, Jeffrey D. Enseigner et séduire. Presses Université Laval; 1999.

25. Lhomond B. Qu’est ce qu’un rapport sexuel ? Remarques à propos des enquêtes sur les comportements sexuels. mots. 1996;49(1):106‑115.

26. Ferrand A. La « libération sexuelle » est une guerre économique d’occupation. Genre, sexualité & société. 2010;(3). Available at: http://gss.revues.org/index1402.html. Consulté le février 16, 2013.

27. Bozon M. Les significations sociales des actes sexuels. arss. 1999;128(1):3‑23.

Actus – Recherche sur le genre (2)

Ecart entre femmes et hommes dans la publication d’articles scientifiques

Près de 8 millions d’articles scientifiques issus de 1 800 champs différents ont été analysés, du XVIème siècle à aujourd’hui. Les femmes sont sous-représentées parmi les auteur⋅e⋅s. Ainsi, alors qu’elles représentent 39% des postes permanents dans les universités, elles ne représentent que 27% des auteur⋅e⋅ s des publications récentes (1990-2012). Elles ne sont également auteures que de 26% des publications récentes avec un seul auteur. Avant 1990, les femmes étaient sous-représentées en tant que premier auteur⋅e, mais après 1990, cet écart a été en partie comblé. Cependant, elles sont de plus en plus sous-représentées en tant que dernier auteur⋅e, qui est également une position prestigieuse car il s’agit souvent du responsable de l’équipe de recherche. On note tout de même globalement un progrès au cours du temps, puisqu’entre 1665 et 1989, seulement 15.1% des auteur⋅e⋅ s étaient des femmes.

Les auteur⋅e⋅s de l’étude avancent plusieurs hypothèses pour expliquer cet écart entre hommes et femmes. Peut-être que les femmes soumettent moins d’articles, et que leurs contributions aux travaux scientifiques sont en effet moindres, d’où des positions moins prestigieuses, mais cela n’a jamais été démontré. En revanche, des études ont indiqué les femmes sont moins souvent associées à des projets collaboratifs. On sait aussi que les hommes négocient plus et ont plus tendance à mettre en avant leurs réalisations.

Vous pouvez aller voire un graphique interactif synthétisant les données de cette étude ici.

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Être un corps : objectivisation et déshumanisation

Une femme est représentée comme un objet sexuel, si son corps ou les parties sexualisées de son corps sont utilisés pour la représenter et sont séparées du reste de sa personnalité. Il a déjà été montré que les femmes déshumanisent  leurs homologues qui sont objectivées, en leur attribuant une nature moins humaine (par exemple : moins serviable, moins curieuse, etc.) ou en les associations moins souvent  à certaines caractéristiques typiquement humaines (par exemple : la culture, la tradition, etc.).

Les auteur⋅e⋅ s ont essayé d’établir un lien entre cette propension à déshumaniser une homologue objectivisée et leur rapport à leur apparence et à leur corps. Leur étude a porté sur 55 jeunes femmes hétérosexuelles, âgées de 19 à 29 ans. Ils ont pu montrer que les femmes qui ont internalisé les normes de beauté et qui cherchent à plaire aux hommes ont plus tendance à déshumaniser leur homologue objectifiée. Cette tendance est médiée par l’auto-objectivisation, qui consiste à s’intéresser beaucoup à son apparence physique. Cette importance accordée à l’apparence physique induit une évaluation et une comparaison avec le corps de ses homologues féminines. Un tel rapport au corps enlèverait à ces cibles féminines leur personnalité et leur individualité, en les réduisant à de simples objets à examiner et évaluer, ce qui résulterait en un subtil processus de déshumanisation.

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femmes regardant

Les femmes déshumanisent leurs homologues objectivisées, d’autant plus qu’elles se perçoivent elles-mêmes comme des objets.

La division du travail rémunéré chez les couples homosexuels

Une étude a été menée sur les couples homosexuels (998 couples de gays et 1033 couples de lesbiennes) aux Pays-Bas. Les auteures ont pu montrer que dans les couples homosexuels, en particulier dans les couples de gays, la division du travail rémunéré  est beaucoup plus équitable que dans les couples hétérosexuels. Par ailleurs, le mariage et la parentalité entraîne moins une spécialisation des parents (l’un dans le travail rémunéré, l’autre dans l’éducation des enfants) dans les couples de même sexe, en particulier au sein des couples de lesbiennes . Enfin, les couples de gays effectuent plus d’heures de travail rémunéré que les couples lesbiens.

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Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Les études interculturelles

Partie 1 : les études interculturelles

Partie 2 : le cas de la culture occidentale

Partie 3 : Alcool, fêtes & viol – les fraternités étudiantes aux États-Unis

Je vais commencer une petite série sur les cultures enclines au viol. Je débuterai par le résumé des études d’anthropologie, notamment celles qu’a menées Peggy Reeves Sanday, et qui l’ont conduit à penser qu’il existait des cultures sans viol et des cultures enclines au viol.

femmes Minangkabau

Femmes Minangkabau

L’anthropologue Peggy Reeves Sanday a étudié plusieurs sociétés préindustrielles afin d’établir leur vision du viol, mais aussi de la sexualité et des rapports entre les hommes et les femmes.

En 1982, elle a ainsi publié une première étude interculturelle où elle comparait 156 sociétés du monde entier1. Elle les a classées en trois catégories :

  • Culture sans viol : le viol est rare, voire absent (47% des sociétés étudiées)
  • Culture où le viol est présent, mais où il manque de données sur sa fréquence (35% des sociétés étudiées).
  • Culture encline au viol (18% des sociétés étudiées): culture où le viol est fréquent ; ou est utilisé comme un acte de cérémonie ; ou bien comme un acte pour punir ou menacer les femmes.

Dans une étude de 19932 portant sur 35 sociétés préindustrielles, Patricia Rozée a trouvé des chiffres bien différents. Elle nota la présence de viols dans toutes les sociétés étudiées et considéra ainsi qu’il n’existait pas de cultures sans viol. Cependant, Sanday ne prétendait pas que dans les cultures sans viols, le viol n’existait pas du tout, mais qu’il était socialement désapprouvé.

Rozée trouva des viols normatifs dans environ 97% de ces cultures (soit 34 cultures sur 35), et des viols non normatifs dans 63% d’entre elles. Ce que Rozée appelle « viols normatifs » sont des rapports sexuels non consentis, mais qui ne sont pas punis, car n’allant pas à l’encontre des normes culturelles établies. Elle classa ces viols normatifs  en six catégories : viol marital, viol d’échange (quand un homme « prête » sa femme à d’autres homme par geste de solidarité ou de conciliation), viol punitif, viol de guerre, viol cérémonial (rituel de défloration, test de virginité…) et enfin viol lié au statut (par exemple : viol d’une esclave par sin maître). Une septième catégories de viols normatifs peut être rajouté : le viol lors d’un rendez-vous amoureux3. A l’inverse, les viols non normatifs s’opposent aux normes sociales et sont donc punis. Ainsi le viol peut prendre de multiples forces, en fonction du contexte sociétal.

Parmi toutes les sociétés étudiées par Rozée, il y en avait donc une qui ne semblait pas offrir de structure sociale permettant de violer les femmes en toute impunité. On peut donc supposer que cette culture est une culture sans viol, selon la définition qu’en donne Sanday. Par ailleurs, les données de Rozée, tout comme celles de Sanday, montrent que la prévalence du viol varie significativement en fonction de l’organisation sociétale.

Reprenant les concepts de Sanday, je vais à présent vous décrire le profil des cultures enclines au viol et des cultures sans viol.

Les cultures enclines au viol

 Une société prônant le viol présente plusieurs caractéristiques :

  • Le viol des femmes est largement autorisé, ou du moins, sa gravité est banalisée1. Des structures sociales permettent de le normaliser4
  • Le groupe des hommes est perçu comme opposé à celui des femmes. L’entrée dans l’âge adulte est marquée par des rituels violents, qui incluent parfois le viol de femmes1.
  • L’épouse d’un homme est perçue comme sa propriété1,4. Ainsi, quand une femme est violée, c’est le mari qui est dédommagé.
  • Domination masculine1,4
  • Séparation des sexes1
  • Violence interpersonnelle1,4
  • Inégalité économique4

Sanday, dans son étude interculturelle de 19821 décrit, de manière assez détaillée le viol et la sexualité dans plusieurs de ces sociétés. Je vous les résume ci-dessous :

Une sexualité violente

gusii

Femmes Gusii

Chez les Gusii, une société du sud du Kenya décrite en 1959, le taux de viol, estimé à partir de dossiers judiciaires, monte à 47,2 pour 100 000 personnes, par an. C’est un taux extrêmement élevé, et qui, de plus, sans doute sous-estimé. Les rapports sexuels hétérosexuels normaux sont décrits chez les Gusii comme un acte pendant lequel l’homme brave la résistance de la femme, et lui fait mal. Quand une jeune épouse ne peut plus marcher le lendemain de la nuit de noce, du fait de la douleur provoquée par l’acte sexuel, son mari est félicité par ses amis et est alors considèré comme « un vrai homme ». Il peut se vanter de ses exploits, notamment s’il a réussi à faire pleurer son épouse. Si l’époux n’a pas réussi à faire mal à sa femme, il est raillé par les femmes plus âgées, qui lui disent qu’il n’est pas viril et qu’il a un petit pénis. Ainsi, chez les Gusii, même un rapport sexuel légitime et consentant est considéré comme un acte agressif et douloureux pour la femme, impliquant un comportement contraignant et humiliant.

Disponibilité des femmes

Dans les îles Marshall (Pacifique), on dit que « chaque femme est comme un passage », c’est-à-dire que l’on considère que les hommes ont le droit d’avoir des rapports sexuels avec n’importe quelle femme.

Le viol comme menace et punition

Dans certaines sociétés enclines au viol, la menace de viol sert à contrôler les femmes. Ainsi, dans les forêts tropicales d’Amérique du

mundurucu

Portrait de deux amérindiens Mundurucu, par le peintre Hercules Florence.

Sud ou dans la Chaîne Centrale en Nouvelle Guinée, il est assez fréquent que la menace de viol soit utilisée comme un moyen de garder les femmes éloignées des maisons des hommes ou de les empêcher de voir les objets sacrés. Dans une société bien connue des anthropologues, les Mundurucu (Brésil), une légende raconte qu’autrefois les femmes dominaient les hommes, et les agressaient sexuellement. Les hommes leur étaient soumis, et effectuaient le travail des femmes, et les femmes ceux des hommes, à l’exception de la chasse. A cette époque, les femmes contrôlaient les maisons des hommes, et les « trompettes sacrées », qui contiennent les esprits des ancêtres. Or ces esprits demandaient régulièrement une offrande rituelle de viande, que les femmes ne pouvaient pas leur fournir, car elles ne chassaient pas. La légende raconte que les hommes ont alors pu voler ces trompettes et ainsi établir la domination masculine. Les Mundurucu gardent ces trompettes dans les maisons des hommes et interdisent aux femmes de les voir, sous peine de subir des viols collectifs. Ces punitions seraient prétendument nécessaires, afin d’empêcher les femmes de reprendre le pouvoir qu’elles avaient par leur passé. Dans cette société, le viol sert aussi à punir les femmes « dévergondées ».

Chez certains Amérindiens chasseurs de bisons, il n’était pas rare que le viol serve à punir une femme adultère. Chez les Cheyenne des grandes plaines, le mari outragé invitait tous les hommes célibataires à violer son épouse.

Le viol en temps de guerre

Une autre forme de viol est le viol en temps de guerre. Les Yanomamo, vivant dans les forêts d’Amérique du Sud ont pour tradition de brutaliser et de violer collectivement les femmes ennemies qui ont été capturées et qu’ils prennent comme épouses. Le manque de femmes, du aux infanticides des bébés de sexe féminin, est  par ailleurs la principale cause de guerre dans cette société.

Les cultures sans viol

Les cultures que Sanday appelle « cultures sans viol » sont des cultures où le viol est rare. Le viol n’y est pas totalement absent, mais il est socialement très désapprouvé et il est puni sévèrement.

iroquois2

La société iroquoise est matrilinéaire

Chez les Touaregs du Sahara, quand une femme dit non à un homme, celui-ci n’insiste pas et ne va pas se montrer jaloux d’un camaradeplus chanceux. Les Pygmées Mbuti de la forêt Ituri, les Jivaro d’Amérique du Sud ou encore les Nkundo Mungo d’Afrique, sont également des cultures où le viol semble quasi-inconnu1. Beaucoup de sociétés matrilinéaires sont des cultures sans viol5. Ainsi, la plus grande société matrilinéaire du monde, celles des Minangkabau d’Indonésie, est une culture sans viol6. C’est aussi le cas des Iroquois5.

Dans ces cultures, les femmes n’ont pas peur du viol quand elles sortent seules. L’anthropologue Maria-Barbara Watson-Franke raconte que, quand elle avoua à une guide Guajiro (Amérique du Sud)  qu’elle avait peur de se promener la nuit dans le désert, cette dernière lui dit qu’elle ressentait la même chose. Mais lorsqu’elle lui narra comment un homme l’avait une fois attaquée en Europe, la femme Guajiro la regarda étonnée : « Tu as peur des gens ? Oh non, il n’y a pas de quoi. Moi je pensai aux serpents ! » 5.

En réalité, les interactions entre hommes et femmes sont très différentes chez les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Dans les cultures sans viol, les femmes sont traitées avec beaucoup de respect, et les rôles reproducteurs et producteurs des femmes sont prestigieux1. Bien qu’il puisse y avoir une certaine division sexuelle dans les rôles et les privilèges, les deux sexes y sont considérés comme équitablement importants1. Les hommes de ces cultures reconnaissent l’autonomie et l’autorité des femmes5. Chez les Minangkabau, les hommes se comportant de manière trop virils sont peu désirables socialement, et ne sont pas considérées comme des bons partis pour le mariage6.

Fille zuni

Fille zuni

Une grande importance est accordée aux rôles des femmes, notamment dans la continuité sociale1. Cette continuité sociale assurée par les femmes s’exprime, dans les sociétés matrilinéaires, par le fait que la mère nomme son enfant – lui assurant un statut de membre du groupe – et pourvoit à ses besoins5. Ainsi, chez les Minangkabau, la transmission de l’héritage s’effectue du côté maternel : les enfants n’héritent pas des terres et des biens de leur père6. Cette vision est opposée à celle, occidentale, selon laquelle la continuité sociale est assurée par un père autoritaire.  Cette importance de la contribution maternelle n’entraîne cependant pas une essentialisation de la maternité, telle qu’elle existe en Occident5. Dans ces sociétés, les mères jouent un rôle important dans la sociabilisation des enfants des deux sexes, et on ne considère pas, que les hommes devraient rompre le lien privilégié qu’ils entretiennent avec leur mère5. Ainsi, chez la culture Zuni (Nouveau-Mexique et Arizona), atteindre l’âge adulte signifie réorganiser les liens mère-enfant, et non pas les rejeter5. A l’inverse, en Occident, on considère qu’un garçon devient un homme en se séparant de sa mère et en créant des liens avec d’autres hommes. Cela peut passer par l’humiliation et la violence des femmes5.

Un des facteurs qui puissent expliquer que les sociétés matrilinéaires soient souvent des cultures sans viol est le fait que les hommes y jouent deux rôles bien distincts dans la continuité sociale : celui de père et celui d’oncle maternel5. Les pères doivent subvenir aux besoins de leurs enfants, et doivent s’en occuper, mais n’ont aucun contrôle sur eux. Chez les Minangkabau, les pères jouent ainsi un rôle très important dans la vie de leurs enfants ; la relation père-enfant est avant tout émotionnelle6. A l’inverse, ce sont les oncles maternels qui exercent l’autorité sur les enfants. Ainsi, les enfants d’une société matrilinéaire ont fréquemment un père, affectueux, et un oncle, autoritaire. La sexualité masculine et l’autorité sont donc dissociées en deux personnes, le père d’une part, l’oncle d’autre part. L’enfant apprend que l’homme qui est le partenaire sexuel de sa mère ne représente pas l’autorité. Ainsi, l’interaction hétérosexuelle n’est pas associée avec la dominance, comme en Occident5.

Femme mosuo

Chez les Mosuo, la violence interpersonnelle est rare.

La violence interpersonnelle est par très ailleurs faible dans les cultures sans viol1 . Chez les Mosuo de Chine ou chez les habitantsde Bougainville, non seulement le viol est très peu fréquent, mais le meurtre est lui aussi très rare5.

Enfin, chez ces cultures, l’environnement naturel est souvent regardé avec révérence, jamais exploité1.

Les pygmées Mbuti représentent typiquement une culture sans viol1. Ils respectent fortement la forêt, l’appelant « mère », « père », « amoureuse », « amie ». Les relations entre les sexes sont similaires à celles qu’ils entretiennent avec leur environnement : pacifiques. La division du travail est peu marquée, les femmes participant souvent à la chasse. Il n’est pas honteux pour un  homme de ramasser des champignons et des noix, ou de laver un bébé. Les femmes participent autant que les hommes aux prises de décision. Par ailleurs, il n’y a pas chez les pygmées Mbuti de volonté de dominer les autres et l’environnement.

mbuti

Femme Mbuti

Conclusion

De ces études anthropologiques, on peut en déduire que le viol ne ferait pas partie de la « nature masculine », mais serait plutôt une conséquence sociétale. Les hommes ne seraient pas des « prédateurs sexuels » par nature.

Sanday apporte une hypothèse sur les causes qui font qu’une culture évolue vers une tolérance au viol, ou non1. Elle suggère que dans de nombreuses sociétés, les femmes sont associées à la fertilité, et les hommes à la destruction. En temps normal, la fertilité et la destruction sont appréciées pareillement, mais en période de disette, la destruction et la guerre sont perçues comme les valeurs suprêmes. Le rôle social des hommes acquiert alors un peu plus grand prestige, et le viol leur permet de rappeler leur supériorité1.

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Références

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4. McKenzie M, Rozee P. Rape : A Global Perpective. In: Feminism and Women’s Rights Worldwide.; 2009.

5. Watson-Franke M-B. A world in which women move freely without fear of men: An anthropological perspective on rape. Women’s Studies International Forum. 2002;25(6):599‑606.

6. Sanday PR. Rape-free versus rape-prone: How culture makes a difference. In: Evolution, gender, and rape.; 2003.

Actus – Recherche sur le genre (1)

J’ai décidé d’inaugurer un nouveau type d’articles : des "brèves" sur ce que la science peut nous apprendre sur le patriarcat et les rapports sociaux entre les sexes. En gros, je regarde dans Google Scholar quelles publications sont parues récemment à ce sujet, et je vous fais un petit résumé :) .

Médias et hypersexualisation des petites filles

Les auteures ont présenté à des petites filles âgées de 6 à 9 ans deux "poupées en papier" : une sexualisée et une non-sexualisée. Ils leur ont posé 4 types de questions : 1) Quelle est la poupée qui te ressemble le plus ? 2) A quelle poupée voudrais-tu le plus ressembler ? 3) Laquelle de ces deux poupées est la plus populaire à l’école et 4) Avec quelle poupée préfères-tu jouer ? La poupée sexualisée a le plus souvent été choisie pour répondre à la question 1 et 3, c’est à dire que les petites filles ont envie d’être sexualisée, et pensent qu’elles seront ainsi populaire. Certains facteurs servent de "protection" face à ce désir d’être sexualisée : faire de la danse (peut-être lié à une meilleure appréciation de son corps), l’implication de la mère dans ce que regarde sa fille à la télé, et la religiosité de la mère. Le temps passé à regarder la télé ou des films ne semble pas avoir eu d’effets sur le choix de la poupées.
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Poupées

Exemple de "poupées de papier"

Stéréotypes sur les compétences en maths chez les enfants chiliens

Les stéréotypes sur les compétences en mathématiques sont déjà présents chez les enfants chiliens âgés de 3 à 5 ans. En effet, ils ont tendance à penser qu’un personnage féminin aimerait moins les mathématiques que l’espagnol, et y réussirait moins bien. A l’inverse, ils croient qu’un personnage masculin réussit aussi bien dans le domaines mathématique que linguistique.
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Genre, ethnie et sourires

Il a déjà était démontré que les femmes sourient plus que les hommes. Le but de l’étude était de découvrir à quel âge apparait cette différence. Il semblerait que ce soit à l’âge de 11 ans.  Par ailleurs, contrairement à ce qui avait été démontré précédemment, les auteur-e-s ont trouvé que la différence entre les sexes est plus forte chez les afro-américains que chez les américains blancs.
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L’orientation de dominance sociale, perception de la sexualité et usage de préservatifs féminins

L’importance de l’orientation de dominance sociale (SDO) a été mesurée chez des étudiant-e-s hétérosexuel-le-s. La SDO est la mesure d’une préférence des individus pour un système social hiérarchisé.  Les auteures ont pu montrer que les personnes présentant une forte SDO endossaient plus fréquemment la croyance selon laquelle les hommes devraient dominer sexuellement les femmes. Par ailleurs, les femmes présentaient une plus faible SDO que les hommes, et croyaient moins au fait que les hommes doivent dominer sexuellement les femmes. Les participants qui endossaient une plus forte SDO présentaient aussi une plus faible auto-efficacité sexuelle (confiance dans les situations sexuelles, en sa capacité de refuser un rapport et dans son assurance à recevoir de la satisfaction sexuelles, etc.) et utilisaient moins de préservatifs féminins.
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