Actus – Recherche sur le genre (1)

J’ai décidé d’inaugurer un nouveau type d’articles : des "brèves" sur ce que la science peut nous apprendre sur le patriarcat et les rapports sociaux entre les sexes. En gros, je regarde dans Google Scholar quelles publications sont parues récemment à ce sujet, et je vous fais un petit résumé :) .

Médias et hypersexualisation des petites filles

Les auteures ont présenté à des petites filles âgées de 6 à 9 ans deux "poupées en papier" : une sexualisée et une non-sexualisée. Ils leur ont posé 4 types de questions : 1) Quelle est la poupée qui te ressemble le plus ? 2) A quelle poupée voudrais-tu le plus ressembler ? 3) Laquelle de ces deux poupées est la plus populaire à l’école et 4) Avec quelle poupée préfères-tu jouer ? La poupée sexualisée a le plus souvent été choisie pour répondre à la question 1 et 3, c’est à dire que les petites filles ont envie d’être sexualisée, et pensent qu’elles seront ainsi populaire. Certains facteurs servent de "protection" face à ce désir d’être sexualisée : faire de la danse (peut-être lié à une meilleure appréciation de son corps), l’implication de la mère dans ce que regarde sa fille à la télé, et la religiosité de la mère. Le temps passé à regarder la télé ou des films ne semble pas avoir eu d’effets sur le choix de la poupées.
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Poupées

Exemple de "poupées de papier"

Stéréotypes sur les compétences en maths chez les enfants chiliens

Les stéréotypes sur les compétences en mathématiques sont déjà présents chez les enfants chiliens âgés de 3 à 5 ans. En effet, ils ont tendance à penser qu’un personnage féminin aimerait moins les mathématiques que l’espagnol, et y réussirait moins bien. A l’inverse, ils croient qu’un personnage masculin réussit aussi bien dans le domaines mathématique que linguistique.
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Genre, ethnie et sourires

Il a déjà était démontré que les femmes sourient plus que les hommes. Le but de l’étude était de découvrir à quel âge apparait cette différence. Il semblerait que ce soit à l’âge de 11 ans.  Par ailleurs, contrairement à ce qui avait été démontré précédemment, les auteur-e-s ont trouvé que la différence entre les sexes est plus forte chez les afro-américains que chez les américains blancs.
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L’orientation de dominance sociale, perception de la sexualité et usage de préservatifs féminins

L’importance de l’orientation de dominance sociale (SDO) a été mesurée chez des étudiant-e-s hétérosexuel-le-s. La SDO est la mesure d’une préférence des individus pour un système social hiérarchisé.  Les auteures ont pu montrer que les personnes présentant une forte SDO endossaient plus fréquemment la croyance selon laquelle les hommes devraient dominer sexuellement les femmes. Par ailleurs, les femmes présentaient une plus faible SDO que les hommes, et croyaient moins au fait que les hommes doivent dominer sexuellement les femmes. Les participants qui endossaient une plus forte SDO présentaient aussi une plus faible auto-efficacité sexuelle (confiance dans les situations sexuelles, en sa capacité de refuser un rapport et dans son assurance à recevoir de la satisfaction sexuelles, etc.) et utilisaient moins de préservatifs féminins.
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Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. L’expression de la colère

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes

Partie 3 : l’expression de la colère

Partie 1 : l’occupation de l’espace

Partie 2 : le temps de parole et le choix des sujets de conversation

colère

Vajrapani, un bodhisattva

Nous avons vu que prendre de la place dans l’espace, et contrôler la conversation, étaient deux façons d’affirmer son statut social. Or, ces comportements sont considérés comme inappropriés pour les femmes. Nous allons maintenant voir comment une autre marque de la domination – l’expression de la colère – est déniée aux femmes.

Colère et pouvoir

La colère est une émotion, fortement inconfortable, qui répond à la perception d’une offense ou d’une négligence1. Elle permet de mobiliser des ressources afin de rétablir son intégrité physique et psychique. C’est une émotion sociale, car elle est le plus fréquemment dirigée vers autrui. Elle va de l’irritation à la rage.

Afficher sa colère semblerait être lié à la notion de pouvoir. En effet, pour que l’expression de la colère soit perçue comme légitime, encore faut-il que celui ou celle qui l’exprime, ait le pouvoir de régler la situation génératrice de colère2. Le lien entre colère et statut social a été confirmé par plusieurs études. Dans l’une, datant de 1997, la colère exprimée par des individus de statuts sociaux élevés a été jugée comme plus appropriée1.

Don Draper en colère

Ceux qui expriment de la colère sont perçues comme des dominants

Par ailleurs, Larissa Tiedens a également mené une série d’expérimentations à ce sujet3. L’une d’elle  a consisté à faire visionner à 76 participants une vidéo d’un politicien tenant le même discours, mais exprimant soit de la colère, soit de la tristesse, et à leur faire remplir un questionnaire. Les personnes qui avaient vu le politicien en colère avaient tendance à le considérer comme un meilleur leader politique. Une autre de ces expériences a eu lieu dans une entreprise et a montré que les personnes qui exprimaient le plus souvent de la colère étaient aussi celles qui avaient le meilleur statut social (meilleur salaire, plus de promotion et mieux estimé-e-s par le manager). Enfin, la dernière expérimentation était sur le mode de l’entretien d’embauche : des étudiants en école de commerce ont visualisé des vidéos, où un candidat disait s’être soit senti triste, soit en colère, suite à une erreur d’un des ses collègues de son ancienne entreprise. Les participants ont jugé que le candidat « colérique » méritait un salaire et une position hiérarchique plus élevés que le candidat « triste ».

D’autres expériences, basées sur des photographies de visages, ont confirmé que les personnes qui expriment de la colère sont perçues comme plus dominantes que celles qui expriment de la tristesse ou de la peur4,5.

Expression de la colère : une question de sexe ou de genre ?

Il semblerait qu’il n’y ait que peu de différences, en termes de fréquences ou d’intensité, dans le ressenti de la colère chez les hommes et les femmes6. Que l’on soit homme ou femme, on ressentirait de la colère à une fréquence de 1 à 2 fois par semaine7. Une étude de 1996 portant sur 2031 adultes indique même que les femmes ressentiraient plus fréquemment de la colère, en particulier si elles ont des enfants8. Les femmes signalent également des colères plus intenses et plus persistantes dans le temps9.

La différence principale résiderait dans l’expression de cette colère, mais les résultats des études sont plutôt contradictoires à ce sujet.

Certaines études suggèrent que les filles et les femmes expriment moins leur colère que les personnes de sexe masculin. Ainsi,  selon une enquête de 1992, les femmes avaient plus tendance à affirmer, que quand elles étaient en colère,  elles le « gardaient pour soi »10. Une étude de 2000 portant sur des enfants indique que les filles ont plus souvent tendance à ne pas exprimer leur colère11. Un autre, de 2004, portant également sur des enfants indiquent que c’est autour de l’âge de 4-5 ans, que les filles commencent à consciemment inhiber l’expression de leur colère6. Cependant,  Sharkin et Gelo n’ont pas réussi à montrer, en 1991, sur un échantillon de 150 étudiants, que les femmes étaient plus mal à l’aise avec leur colère12.

Des études montrent des différences dans la façon d’exprimer la colère. En effet,les femmes exprimeraient leur colère de

femme fâchée

Les femmes – ou du moins les personnes féminines – ont tendance à exprimer leur colère moins ouvertement

façon moins agressive que les hommes : elles parlent9,13, pleurent6, prient9, cherchent la réconciliation14 ou retournent l’agressivité contre elles-mêmes14 tandis, que les hommes ont plus tendance à utiliser des stratégies plus directes, plus extériorisés et plus violentes14, comme jeter des objets6 ou frapper14. Cette différence dans la  propension à l’agressivité physique apparaitrait à l’âge de 1 ou 2 ans, et se maintiendrait jusqu’à l’âge adulte6. Une étude de 1993 confirme que les hommes manifestent plus d’agressivité quand ils sont colère, alors que la colère des femmes s’exprime par de l’hostilité indirecte et de l’irritabilité15.

Enfin, dans certaines études, les différences entre hommes et femmes dans l’expression de la colère sont faibles, voire non significatives,  mais des différences apparaissent beaucoup plus clairement si on tient compte du genre, à savoir le « sexe sociale ». Une étude de 1992 portant uniquement sur des femmes, a montré que face à une provocation, les femmes fortement masculines étaient plus agressives que les femmes peu masculines16. Une étude de 1991 n’a détecté aucun effet significatif du sexe sur le type d’expression de la colère, alors que le lien entre identité de genre et expression de la colère était net. En effet, les personnes masculines avaient plus tendance à se mettre en colère et à l’exprimer, alors que les personnes féminines cherchaient à la contrôler et à ne pas l’exprimer17. Une autre étude de 1993 par les mêmes auteurs, et portant plus spécifiquement sur les personnalités de type A, renouvelle ces résultats15.

Ces mêmes auteurs ont approfondi le lien entre colère et genre dans une étude de 199618. Ils ont estimé à l’aide de tests 17 mesures de la colère, de l’hostilité et de l’agressivité. Pour la colère, en particulier, ils ont estimé trois tendances :

  • Colère extériorisée : la tendance à exprimer la colère envers des personnes ou des objets de l’environnement
  • Colère intériorisée : la tendance à ressentir la colère mais à ne pas l’exprimer
  • Colère contrôlée : la tendance à contrôler le ressenti et l’expression de la colère

Les auteurs ont effectué une ACP à partir de ces 17 variables. Ils ont alors pu synthétiser tous ces comportements en trois types :

  • Comportement 1 : colère extériorisée et agressive, qui inclut de l’agressivité physique.
  • Comportement 2 : forte tendance à la colère, et une colère peu contrôlée et exprimée verbalement ou indirectement.
  • Comportement 3 : colère non exprimée, suivie de ressentiment, de suspicion, d’irritabilité et d’agressivité passive.
homme en colère

Les hommes – et les personnes masculines en général – exprimeraient leur colère de façon plus ouverte et plus agressive

Les analyses statistiques indiquent que les hommes ont plus tendance à adopter le comportement 1. A part cela, le sexe biologique n’était corrélé à aucun autre comportement colérique.

Par contre, le genre était clairement une variable explicative du type de comportement. Par genre, il faut entendre « masculinité » et « féminité ». A noter que « féminité » et « masculinité » ne sont pas exclusives : une même personne peut être masculine et féminine.

Les personnes masculines adoptaient plus fréquemment le comportement de type 1 et le comportement de type 2. A l’inverse, les personnes féminines adoptaient peu les comportements de type 1, de type 2, et de manière surprenante, de type 3.

Certains de ces résultats sont confirmés par une étude de 2001 portant sur un échantillon australien7 : elle a montré que les personnes masculines privilégient les formes de colère extériorisées, et peu contrôlées. Ce sont aussi des personnes qui estiment que la colère fait partie intégrante de leur personnalité. Les personnes féminines, quant à elles, ont plutôt tendance à exercer un fort contrôle de leur colère, et à ne pas l’exprimer.

Enfin,  dans une étude de 200919, des hommes devaient lire un scénario décrivant une humiliation. On leur demandait de se mettre à la place de la personne humiliée. Ils devaient ensuite remplir un questionnaire sur leurs émotions. Une semaine plus tard, on leur en envoyait un second, auquel ils devaient aussi répondre. Les résultats montrèrent que les participants masculins et féminins ressentirent avec la même intensité de la colère juste après avoir lu le scénario. Cependant les personnes masculines indiquaient plus souvent des attentions agressives et ruminaient plus : une semaine après, ils disaient être toujours en colère et  maintenaient leurs intentions agressives.

Sociabilisation

bébé pleurant

Les pleurs d’un bébé ne seront pas interprétés de la même manière selon qu’il soit un garçon ou une fille.

Même chez les nourrissons, les attentes en matière d’émotion ne sont pas les mêmes de la part de l’entourage. Dans une expérience très connu, datant de 197620, deux groupes de participants visionnaient  une vidéo d’un bébé en train de pleurer. L’expérimentateur disait à un groupe que le bébé était une fille, et à l’autre, un garçon. Les participants devaient ensuite se prononcer sur le pourquoi des pleurs du bébé sur la vidéo. Le groupe qui pensait qu’il s’agissait d’une fille évoquait le plus souvent la peur pour expliquer les pleurs, alors qu’à l’inverse, le groupe qui pensait qu’il s’agissait d’un garçon évoquait la colère. Cette expérience a été renouvelée en 1980 avec des participants âgés de 5 ans21, ce qui montre que même les jeunes enfants ont intégré l’idée selon laquelle la colère est une émotion masculine.

Le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les garçons durant la petite enfance. En effet, les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22, 14. Ainsi, dans un travail effectué par Fivush, les mères n’utilisaient jamais le terme « en colère » quand elles créaient une histoire pour leur fille, mais l’employaient pour leur fils22.

Les adultes laissent également plus aisément les garçons exprimer leur colère que les filles9. Les mères encouragent plus activement les garçons que les filles à répondre aux provocations par la colère et la vengeance14.  Les garçons  s’attendent aussi à ce que leur mère réagisse plus chaleureusement quand ils expriment de la colère plutôt que de la tristesse14.

De plus, bien que les enfants rejettent les garçons qui sont souvent agressifs, les adultes et les enfants vont évaluer moins négativement un acte agressif isolé s’il provient d’un garçon que d’une fille14.

Tout cela peut expliquer pourquoi les hommes, ou du moins les personnes masculines, expriment plus ouvertement leur colère à l’âge adulte.

Interdiction sociale aux femmes d’exprimer la colère

La colère des femmes est souvent perçue très négativement. Un cliché habituel sur les femmes qui se mettent en colère, est que celles-ci sont des hystériques irrationnelles et des harpies23. Par exemple, des Républicains ont dit, lors des élections primaires précédentes, d’Hillary Clinton que celle-ci était trop colérique pour pouvoir être Présidente des Etats-Unis. De même, les féministes sont souvent décrites comme haineuses, agressives et hystériques : leur colère n’est pas prise au sérieux.

Suffragettes

Les suffragettes étaient déjà dépeintes comme des harpies hystériques

Des études scientifiques tendent à montrer qu’il n’est pas bien vu, pour une femme, d’exprimer sa colère. Ainsi, Lewis a montré en 200024 que les dirigeants de sexe masculin était perçus comme plus compétents quand ils employaient un ton colérique, plutôt qu’un ton neutre ou triste. A l’inverse, les dirigeantes de sexe féminin étaient perçues comme peu compétentes quand elles exprimaient de la colère. Cela a été interprété comme reflétant le plus faible statut social des femmes.

femme en colère

Une femme qui dit avoir ressenti de la colère sera jugée "incontrôlable".

Une autre étude, datant de 200823 a répliqué des résultats de l’étude de Tiedens cité précédemment3: un candidat à un poste, de sexe masculin et exprimant un sentiment de colère, est perçu comme plus compétent, méritant un meilleur salaire et une meilleure situation dans l’entreprise, qu’un candidat exprimant de la tristesse. Les participants à l’étude considéraient aussi que son sentiment (la colère) étaient plutôt dus aux circonstances extérieures, et non à sa personnalité, par rapport au candidat « triste ». Mais les auteurs ont aussi montré, qu’à l’inverse, pour une candidate, il vaut mieux exprimer de la tristesse que de la colère, au risque d’être perçue comme peu compétente et méritant un bas salaire et une situation basse dans la hiérarchie. Par ailleurs, on considérera que, si elle exprime sa colère, cela est due à sa personnalité (« c’est une fille colérique », « elle est agressive ») et non pas aux circonstances extérieures (« la situation était difficile »). Dans une autre expérience, ils ont pu montrer, en fixant le statut social (le ou la candidat-e était soit présenté comme un assistant bas dans la hiérarchie, soit comme un ou une chef-fe de direction),  qu’une femme de haut statut social, mais exprimant de la colère, étaient considérée comme moins compétente et méritant un plus bas salaire, qu’une femme de bas statut social, mais qui employait un ton neutre. Il est à noter qu’on ne trouve pas un tel effet chez les hommes : les hommes de bas niveau social n’était pas perçu comme moins compétents quand ils étaient « colériques » plutôt que neutres. Les femmes « colérique » étaient considérée comme moins compétentes que n’importe quel homme, de bas ou haut statut social, exprimant de la colère ou employant un ton neutre. Toutes les candidates, de haut et bas statut social, étaient considérées comme « incontrôlables » quand elles exprimaient de la colère, mais pas les hommes. Ce serait, cette impression d’« incontrôlabilité » qui aurait fait que les participants à l’étude se refusaient à leur donner une bonne situation dans l’entreprise et un bon salaire. Cependant,  si on arrivait à les convaincre que la colère des femmes était légitime, alors ces dernières paraissaient moins « incontrôlables » et les effets négatifs de leur colère s’annulaient. Ces expériences montrent que, quand une femme exprime sa colère, elle est perçue comme « folle », « incontrôlable », « irrationnelle » : sa colère ne semble pas légitime, et est donc mal perçue.

Roger Sterling

Un homme sera vu comme plus dominant, et plus susceptible d’exprimer de la colère, qu’une femme

Hess, Adams, & Kleck ont également mené en 2005 une série d’expérience pour mieux comprendre le lien entre sexe, statut social et expression des émotions2. Dans une première expérimentation,  ils ont montré à des participants des photos de visages de personnes des deux sexes. Les participants devaient dire  quelles émotions la personne sur la photo était susceptible d’exprimer. Ils devaient aussi noter son niveau de dominance et de sociabilité. Résultats : les sujets ont considéré que les hommes avaient plus de chance d’exprimer de la colère, du dégoût et du mépris, et les femmes, de la peur et de la tristesse. Par ailleurs, les hommes ont aussi été notés comme plus dominants et les femmes comme plus sociables et chaleureuses. Un test statistique (test de Goodman) a suggéré que la plus forte dominance  attribuée aux hommes expliquait pourquoi ils étaient perçus comme plus colériques, mais aussi plus prédisposés au mépris et au dégoût. A l’inverse, si les femmes étaient perçues comme plus enclines à exprimer de la peur ou de la tristesse, c’était parce qu’elles étaient perçues comme moins dominantes. 

Dans une seconde expérience, des participants lisait un texte sur Marc ou Anne (sexe), qui était décrit soit comme dominant-e et énergique, ou soit comme soumis-e et timide (dominance) et qui avait subi soit quelque chose d’humiliant ou d’offensant. On demandait ensuite aux participants de choisir parmi des images d’expressions faciales stylisées laquelle il convenait le mieux à Marc ou Anne d’exprimer dans la situation décrite. Les résultats montrent que, pour les individus dominants, hommes comme femmes,  la colère a été l’expression la plus fréquemment citée comme étant la plus appropriée. Pour la femme non dominante, c’était la tristesse, et pour l’homme non dominant, la colère.

Femme
dominante
Homme
dominant
Femme
non dominante
Homme
non dominant
Neutre 8 % 0 % 0 % 8 %
Colère 44 % 44 % 23.1 % 36 %
Embarras 8 % 0 % 19.2 % 8 %
Joie 0 % 0 % 0 % 0 %
Sourire triste 0 % 4 % 0 % 12 %
Peur 12 % 16 % 11.5 % 28 %
Tristesse 12 % 16 % 42.3 % 8 %
Dégoût 16 % 20 % 3.8 % 0 %

Fréquences des choix de l’émotion qu’il convient le mieux d’adopter  face à une situation humiliante ou offensante

Ces résultats tendent à montrer que les attentes en matière d’émotions ne sont pas directement liées au sexe des individus, mais plus à leur statut social. Il est à noter, comme dans l’étude cité précédemment, que, même quand le facteur de  dominance est fixé, les femmes paraissent quand même moins dominantes que les hommes, puisque les femmes non dominantes sont moins autorisées à exprimer leur colère que les hommes non dominants.

Ainsi, la colère des femmes est perçue négativement, sans doute à cause de leur faible statut social. Leur colère semble donc illégitime.

Conclusion

En conclusion, il semblerait que les femmes – ou du moins les personnes ayant une identité de genre féminine – expriment leur colère de manière moins directe et moins agressive que les hommes – ou les personnes masculines -, voire ne l’exprimeraient pas du tout parfois. Le fait que ce soit plutôt le genre que le sexe biologique qui soit déterminant, indique plutôt l’effet d’une sociabilisation que d’un processus biologique. Par ailleurs, certains auteurs émettent l’hypothèse selon laquelle, le fait que les femmes n’expriment pas leur colère expliquerait pourquoi elles sont plus sensibles à la dépression.

Il est à noter que la colère est la marque des dominants : seule la colère d’un dominant est perçu comme  légitime. Or, quand les femmes se mettent en colère, elles sont considérées comme « folle », « irrationnelles », « incontrôlables ». Les expérimentation de psychologie sociale semblent confirmer que cela est du à leur plus faible statut social.

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Références

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4. Hess U, Blairy S, Kleck RE. The Influence of Facial Emotion Displays, Gender, and Ethnicity on Judgments of Dominance and Affiliation. Journal of Nonverbal Behavior. 2000;24(4):265-283.

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10. Malatesta-Magai C, Jonas R, Shepard B, Culver LC. Type A behavior pattern and emotion expression in younger and older adults. Psychol Aging. 1992;7(4):551-561.

11. Cox DL, Stabb SD, Hulgus JF. Anger and Depression in Girls and Boys: A Study of Gender Differences. Psychology of Women Quarterly. 2000;24(1):110-112.

12. Sharkin BS, Gelso CJ. The Anger Discomfort Scale: Beginning Reliability and Validity Data. Measurement and Evaluation in Counseling and Development. 1991;24(2):61-68.

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24. Lewis KM. When leaders display emotion: how followers respond to negative emotional expression of male and female leaders. Journal of Organizational Behavior. 2000;21(2):221–234.

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. Le genre et la parole.

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes

Partie 2 : le temps de parole et le choix des sujets de conversation

Partie 1 : l’occupation de l’espace

Partie 3 : l’expression de la colère

parole

Nous avons vu que les hommes – ou du moins les personnes masculines – occupaient plus d’espace que les personnes féminines. Nous allons voir maintenant comment se répartit le temps de parole entre les genres.

Je vous renvoie d’emblée à cet article très intéressant « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation » de Corinne Monnet. Cependant, la plupart des références de l’article sont un peu anciennes (années 1970 et 1980) ; je vais donc tenter de les réactualiser dans cet article, et d’apporter des informations complémentaires.

Avant de continuer plus loin, je voudrais expliquer les « règles du jeu » de la conversation, comme les ont définies Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G.(les fondateurs de l’analyse conversationnelle) en 19741, et qui restent toujours pertinentes. Selon eux, la conversation est un système organisé normalement pour permettre deux choses : 1. Qu’une seule personne parle à un moment donné 2. Que les interlocuteurs se relaient. La conversation idéale suppose qu’il y ait ni interruptions ni silences entre les tours de paroles, et elle devrait permettre à chacun de s’exprimer de manière équivalente.

Il existe donc des « violations » de ces règles de fonctionnement, qui sont les interruptions, mais aussi les silences – les chevauchements ont été plutôt interprétés comme des dysfonctionnement du système2-. Interrompre s’oppose au droit de parole de l’autre, tandis que rester silencieux indique un manque de coopérativité. Ces violations dénient à l’autre le statut d’égal.

Femmes et hommes : qui parle le plus ?

Selon un mythe bien ancré, les femmes parleraient plus que les hommes. Or les études universitaires ont montré que c’est plutôt le contraire : une méta-analyse de 2007 a montré qu’en général, les hommes parleraient plus que les femmes3. Une review de 1993 allait également dans ce sens4. Cela est surtout vrai dans les environnements mixtes3comme les réunions, ou bien dans les contextes formels et publics (séminaire, débat télévisé, discussion de classe) où les contributions augmentent fortement le statut social5. Dans les contextes moins formels et intimes, la contribution des femmes seraient plus importante : ainsi, dans une étude qualitative de 1991 portant sur 7 couples hétérosexuels, les femmes parlaient plus que les hommes6.

Un débat télévise

Lors des débats télévisés, les interventions des femmes sont moins fréquentes et moins longues que celles des hommes.

Par ailleurs, d’après une méta-analyse de 19987, qui recouvrait des travaux des trois décades précédentes (soit 1968-1998), les hommes ont plus tendance à interrompre de manière « intrusive »,c’est-à-dire dans le but d’usurper la parole à autrui afin de montrer son pouvoir7,8. Les femmes interrompent aussi, mais moins souvent, et quand elles le font, c’est pour avoir un complément d’information, montrer son intérêt ou faire des commentaires d’encouragements7. Une review de 1993 montre que les études sur les interruptions sont contradictoires ; cependant 13 études sur 21 indiquent que les femmes sont plus souvent interrompues que les hommes alors que seulement 2 études montraient que les hommes étaient plus interrompus que les femmes9. Il est intéressant de noter que  sur 19 études où le sexe des interrupteurs était spécifié, il n’y en avait aucune qui montrait que les hommes interrompaient plus souvent les hommes que les femmes: dans 9 études les hommes interrompaient plus souvent les femmes, tandis que dans 10, les hommes interrompaient les deux sexes de manière équivalente9. Un tableau récapitulatif de la review de 1993 est donné ci-dessous :

Interruption par des hommes Nombre d’études
Hommes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente 11
Hommes interrompaient plus souvent les femmes 8
Hommes interrompaient plus souvent les hommes 0

 

Interruption par des femmes Nombre d’études
Femmes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente 12
Femmes interrompaient plus souvent les femmes 4
Femmes interrompaient plus souvent les hommes 1
Résultats dépendant du contexte 2

 

Cas où le sexe des interrupteurs n’est pas connu Nombre d’études
Femmes et hommes interrompus de manière équivalente 0
Femmes plus souvent interrompues 2
Hommes plus souvent interrompus 0

La méta-analyse de 1998 suggère cependant, qu’au cours du temps, ces différences dans le comportement d’interruption entre les sexes se sont légèrement réduites7. Par ailleurs, ces différences ne sont visibles que dans les groupes d’au moins trois individus7 : les grands groupes (réunion, classe) serait ainsi une occasion pour les hommes de montrer leur pouvoir.

Une méta-analyse de 2002 a montré que les personnes dominantes sont celles qui parlent le plus10. Cette relation entre temps de parole et pouvoir était présente qu’elle que soit le type de domination : domination liée à la personnalité ou domination liée à un statut social. Cette corrélation était également  plus forte chez les hommes que les chez femmes, ce qui tend à confirmer que chez les hommes, établir un statut de pouvoir est une fonction importante de la parole. Les femmes parlent également pour établir un statut social, mais cela est moins marqué, et la parole a surtout pour fonction d’établir des liens.

Ainsi, la différence en temps de parole entre hommes et femmes et le fait que globalement les hommes ont tendance à prendre la parole aux femmes en les interrompant, pourraient être liés à une différence de statut entre les deux sexes dans la société.

Communiquer dans des desseins différents : pouvoir vs. création de lien

La corrélation entre temps de parole et la domination est moins forte chez les femmes que chez les hommes. C’est l’un des nombreux indices qui suggèrent que les hommes parlent essentiellement dans le but de maintenir ou d’élever leur statut social, quand les femmes communiquent verbalement dans l’objectif de créer des liens. D’autres différences dans les discours féminins et masculins corroborent cette idée.

D’abord, les hommes se montrent généralement moins coopératifs dans la conversation et chercheraient surtout à avoir la parole11. Ainsi en 1975, Zimmerman & West2 ont pu montrer que les hommes utilisaient plus souvent des « réponses minimales retardées », c’est-à-dire des « hum, hum », des « oui » mais énoncés quelques secondes après que leur interlocuteur ait fini de parler. Quand les réponses minimales ne sont pas retardées, elles signalent une attention constante ; quand elles sont formulées avec du retard, elles expriment au contraire du désintérêt, et s’apparentent à des silences. Les hommes ont également tendance à avoir moins de contacts visuels avec leur interlocuteur, ce qui peut aussi témoigner d’une faible coopérativité6,12. Les femmes, quant à elles, font à l’inverse des efforts pour lancer et maintenir la conversation13. Par exemple, elles posent des questions pour lancer la conversation : « Comment était ta journée ? », « Raconte-moi ton voyage ! ».  Elles ont également tendance à exprimer de l’intérêt par rapport à ce que dit leur interlocuteur, en multipliant les contacts visuels ou en formulant des phrases comme « Dis-en moi plus », « C’est intéressant »12,13.

La moindre coopérativité des hommes s’exprime également dans le fait qu’ils ne cherchent pas à suivre les sujets de conversation qu’on leur propose : au contraire, ils profitent de ce que dit autrui pour changer de sujet6,12. A l’inverse, les femmes, en montrant de l’intérêt pour leur interlocuteur et en l’encourageant à continuer, font l’effort de maintenir le thème de conversation qu’on leur propose6,12.

Ensuite, le langage des hommes et des garçons est plus direct et autoritaire que celui des femmes et des filles3,12,14. Il est également plus informatif et utilitaire13. Les hommes ont également souvent tendance à donner des conseils et à exprimer peu de compassion13. Or, donner des conseils peut être un moyen d’exprimer une certaine supériorité (« Je sais ce que tu devrais faire ») et peut-être vécu comme condescendant.

De plus, alors que les femmes évitent les conflits et les marques de désaccord ou de mécontentement10,12, les hommes n’hésitent pas créer des joutes verbales, à s’insulter ou à se vanter11. Les hommes s’expriment également de manière moins formelle et polie et s’excuse moins facilement11.

femmes parlant

Les femmes mettent en avant des expériences communes avec leur interlocuteurs.

Enfin, les sujets de conversation ne sont pas non plus les mêmes. Les hommes parlent davantage du travail, de sport, de bricolage ou de voiture, bref d’activités ou d’objets. Au contraire, les femmes conversent plutôt sur les gens et sur les relations qu’elles ont avec eux.  Les sujets de conversation masculins sont l’occasion pour les hommes de montrer leur habilité, leurs compétences ou leurs connaissances. Quant au sujets de conversation féminins, cela permet aux femmes de mettre en avant des expériences communes avec leur interlocuteur13. Elles utilisent des phrases telles que « Tu n’es pas la seule à ressentir cela », « Moi aussi, j’ai fait ça », « La même chose m’est arrivée il y a quelques années, et j’ai eu la même réaction que toi », etc. Cela leur permet de créer un rapport d’égalité entre les interlocuteurs. Ces sujets sont également propices à l’expression des sentiments et de ceux d’autrui13,15 (« Comment tu l’as pris ? » « Tu crois qu’il l’a fait exprès ? »). Les femmes expriment également de la compréhension et de la compassion13 : « Oh, tu dois te sentir mal », « Je comprends tout à fait ».

A noter cependant qu’à force de multiplier les études sur les différences dans le discours des hommes et des femmes, on a eu tendance à surestimer ces différences. En réalité, certes des différences moyennes peuvent être observées dans l’usage de la parole chez les deux sexes, mais il faut garder à l’esprit qu’il y a également de nombreuses similarités. Parler de « genderlect » ou de « langage propre à chaque sexe » est donc quelque peu exagéré16.

Conversation mixte : exemple de l’étude qualitative de DeFrancisco

Ces différences, certes petites mais significatives, dans le style de conversation, font qu’en groupes mixtes, les hommes sont largement avantagés et dominent clairement la conversation. L’étude qualitative de DeFrancisco, datant de 1991, est intéressante à ce sujet : elle porte sur des conversations au sein de 7 couples hétérosexuels6.

DeFrancisco voulait poursuivre et reprendre le travail de Fishman, datant de 1978 et portant sur des couples hétérosexuels17. Fishman fut la première à introduire la notion de « travail conversationnel ». Elle avait constaté que les femmes faisaient de gros efforts pour lancer ou maintenir la conversation avec leur partenaire masculin, mais que leurs efforts n’étaient pas suivis d’effets : elles se faisaient interrompre, ou bien leur partenaire changeait de sujet. A l’inverse, quand les hommes lançaient un sujet de conversation, leur compagne déployait un effort considérable pour soutenir le thème de conversation, en montrant notamment leur intérêt ou en le relançant par des questions. Comme beaucoup de travaux féminins, le travail conversationnel est invisibilisé.

DeFranciso a voulu rajouter quelque chose d’important à ce travail : le point de vue personnel des interlocuteurs. Elle a donc ajouté des interviews en plus de ses analyses de conversation.

Ses résultats montrent que les hommes demeuraient relativement silencieux et que leur comportement faisait taire les femmes ; ainsi bien que les femmes parlaient plus (63% du temps de parole), cela ne signifiait pas qu’elles dominaient la conversation. En effet, les violations du tour de parole étaient surtout l’œuvre des hommes : 64% des violations étaient réalisées par des hommes, toute catégorie confondue :

  • Pas de réponse : 68% par les hommes
  • Interruptions : 54% par des hommes
  • Réponses retardées : 70% par des hommes
  • Réponses minimales retardées : 60% par des hommes

Il y avait d’autres stratégies effectuées par les hommes pour montrer leur désintérêt et réduire au silence leurs femmes, comme sortir de la pièce au bout milieu de la conversation, ou bien faire plus attention à la télévision qu’à ce que disait leur épouse.

Les femmes lançaient le plus de sujet de conversation (63% des sujets de conversation lancés) mais ils étaient moins souvent suivis avec succès : seulement 66% des sujets de conversation lancés par les femmes étaient suivis, contre 76% pour les hommes. Les hommes avaient tendance à minimiser ou à ridiculiser les sujets de conversation et les préoccupations de leur compagne, en disant des choses comme « Pourquoi s’inquiéter de cela, alors que c’est même pas encore arrivé ? ».

Conversation entre époux

"Je voudrais que tu la fermes et que tu arrêtes cette satanée conversation pendant que j’essaye de lire le journal !"

En examinant les sujets de conversation, DeFrancisco se rendit compte que tous les sujets de conversation avaient les mêmes chances d’être lancés par les deux sexes, sauf un : les émotions personnelles, qui fut seulement lancé par des femmes (sans succès, d’ailleurs), mais rarement.  DeFrancisco a donc jugé raisonnable l’hypothèse selon laquelle le sujet de conversation n’était pas le problème. Selon elle, un individu dans le couple (l’homme) a le pouvoir de choisir ou non quel sujet est digne d’intérêt, et que ce pouvoir est une forme de contrôle et de mise en silence de l’autre (la femme).

L’analyse des conversations montrent également que les hommes sont parfois très paternalistes, voire condescendants, avec leur épouse ou compagne. DeFrancisco donne l’exemple d’un homme, Robert, qui parle lentement et avec une voix exagérément articulée, à sa femme, comme si elle était une enfant. Elle donne également l’exemple du couple de Sharon et Jerry. Quand Sharon demanda l’avis de Jerry sur une annonce dans le journal, celui-ci lui dit « Sois prudente, ne t’embourbe pas dans quelque chose dont tu ne saurais pas sortir. Comme donner ton numéro de carte de crédit » ce à quoi Sharon répliqua « Je sais, je ne suis pas débile ». Ces remarques paternalistes ont pour effet d’anéantir les efforts des femmes pour lancer la discussion.

Les interviews sont intéressantes : elles montrent que les femmes cherchent désespérément à discuter avec leur compagnon ou mari, afin de mieux les connaitre ou de partager quelque chose. C’est ainsi qu’une femme disait :

Je veux qu’il me dise ce qu’il pense, ce qu’il ressent… Il y a à peu près un mois, je lui ai dit « Parle-moi, ne t’assois pas là juste en mettant les pieds sous la table ! Parle-moi… »

Les femmes se plaignaient très peu des interruptions, et étaient plutôt inquiètes de ne pas avoir de réponses quand elles parlaient à leur époux. Elles avaient aussi tendance à exprimer leur mécontentement à propos du fait que leur époux faisait semblant de les écouter. Une femme racontait ainsi avoir essayé de multiples stratégies pour attirer l’intention de mari : elle l’interrogeait sur ce qu’elle avait dit, si elle pensait qu’il ne l’avait pas vraiment écouté ; elle utilisait des stratégies de culpabilité ou de jalousie ; ou bien tout simplement, elle lançait des sujets de conversation qui l’intéressait.

Les interviews des hommes montrent que ceux-ci se justifient en disant qu’ils n’avaient pas envie de discuter, ou que leur épouse leur avait déjà parlé de telle ou telle préoccupation particulière. Ils disaient également qu’après une journée de travail, ils souhaitaient regarder la télévision en paix.

En conclusion, les femmes font un travail considérable pour lancer et maintenir la conversation, mais ces efforts sont vains. Elles sont réduites au silence par leur partenaire, à l’aide de multiples stratégies, témoignant en général de désintérêt à leur égard. Globalement, ce genre de comportements, en plus des remarques paternalistes, témoignaient d’une certaine condescendance des hommes de cet échantillon, par rapport à leur épouse. Les hommes semblaient avoir le contrôle de la conversation, et les femmes étaient contraintes de s’y adapter.

La socialisation à l’origine du genre dans la conversation

Nous allons voir maintenant comment la socialisation dans l’enfance induit des façons de communiquer différentes chez les hommes et les femmes.

Cette socialisation commence avec les parents. Une méta-analyse de 199818 indique que les mères stimulent verbalement leurs enfants plus souvent que les pères. Par ailleurs, les pères ont plus tendance à donner des ordres ou à utiliser un langage informatif quand ils s’entretiennent avec leur progéniture. A l’inverse, les mères utilisent plus souvent un discours de soutien (compliment, approbation,…) ou un discours négatif (critiques, réprobations,…), bref un langage plus centré sur le relationnel et les émotions. Enfin cette méta-analyse a également montré que les mères ont tendance à être plus loquaces avec leurs filles et qu’elles employaient plus souvent un discours de soutien avec ces dernières. Tout semble indiquer les parents offrent des modèles genrés selon lesquels les femmes utilisent la parole pour créer des liens, et les hommes pour obtenir quelque chose ou affirmer un statut social.

Des études montrent  également que le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les fils durant la petite enfance. Tout d’abord, les parents ont tendance à discuter d’expériences plus émotionnelles et à employer plus fréquemment des termes centrés sur les émotions, avec leurs filles qu’avec leurs fils19–21. De plus, le type d’émotion évoqué diffère selon le sexe de l’enfant : les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons19,21,22, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22. La colère est une émotion liée à l’affirmation de soi, en cohérence avec le rôle traditionnellement masculin, alors que la tristesse est un état plus passif et moins dominant, plutôt reliée traditionnellement au rôle féminin.

parents parlant à leur enfant

Les parents parlent plus de leurs émotions aux filles qu’aux garçons.

La socialisation a également lieu au contact des autres enfants. Les jeunes enfants jouent principalement dans des groupes ségrégés par le sexe, et filles et garçons jouent à des jeux différents qui impliquent des manières de communiquer différentes.13

foot

La plupart des jeux masculins sont compétitifs.

Les garçons jouent en groupes relativement large13. La plupart des jeux masculins (foot par exemple) sont compétitifs et sont spécifiés par des règles. Comme ces jeux sont structurés par des objectifs et des règles, il n’y a pas de raison de discuter de comment y jouer. Dans ces jeux, un individu aura un statut social élevé s’il parvient à se faire remarquer, à bien jouer et à dominer les autres joueurs. De cette façon les garçons apprennent que la parole sert à s’affirmer, à mettre en avant ses idées et à attirer  l’attention. Les garçons apprennent également, en discutant de stratégie au cours du jeu, à utiliser la parole pour réaliser quelque chose.

Les filles quant à elles jouent en petits groupes, de deux ou trois personnes13. Des jeux de rôle comme « jouer

filles

Les filles ont besoin de communiquer pour résoudre les problèmes dans leurs jeux.

à la maîtresse et aux élèves » ou « jouer à la maman et au papa » n’ont pas de règles préétablies. Les petites filles doivent donc discuter pour savoir qui fait quoi et comment. Par ailleurs, contrairement aux jeux masculin, ces jeux n’ont pas d’objectifs particuliers, et permet aux filles de s’intéresser à l’interaction elle-même plutôt qu’à la finalité de l’interaction. Pour que les jeux féminins fonctionnent, les petites filles doivent coopérer et résoudre les problèmes en communiquant. Ainsi, les filles apprennent à utiliser la parole pour créer et maintenir des relations. Le processus de communication, et non pas son contenu, est au cœur de la relation. Les petites filles apprennent à éviter de critiquer ou de rabaisser les autres ; si une critique est nécessaire, elles apprennent à leur faire de manière diplomatique et douce.

Enfin, à l’école, les professeurs interagissent plus souvent avec les garçons qu’avec les filles23–25 : ils les interrogent plus fréquemment, leur laissent plus de temps pour répondre et passent plus de temps à répondre à leurs interventions26. On peut supposer que cela aide les garçons à acquérir une plus grande aisance ce qui concerne la prise de parole en public.

Conclusion : les femmes, ces bavardes ; comment on les prive de parole

La parole est un moyen d’affirmer son statut social, plus particulièrement chez les hommes. En effet, les femmes et les hommes communiquent à des desseins différents. Les femmes ont plus tendance à se concentrer sur l’aspect affectif de l’interaction que les hommes. Elles se servent de la parole pour créer des liens de solidarité, même dans des contextes formels, alors que les hommes parlent pour maintenir ou augmenter leur statut social.

Dans une conversation, celui qui parle le plus et qui est surtout en capacité de choisir les sujets de conversation, est celui qui a le statut social le plus élevé. Parler et mener la conversation permet également de donner sa vision du monde et d’influencer autrui. Or les femmes sont incitées à peu parler ; elles sont donc peu influentes dans les discussions et les prises de décision.

Nous avons vu que plusieurs stratégies existent pour les priver de parole. Il y a d’abord les violations des règles de la conversation : interruption, silences, réponses retardées ou encore de multiples autres stratégies qui signalent du désintérêt par rapport à ce que les femmes disent : ridiculiser ou minimiser leur sujet de conversation, sortir de la pièce où a lieu la discussion, changer de sujets de conversation, regarder ailleurs etc.

Femme au téléphone

Le mythe de la femme bavarde, déversant un flot de paroles (sans doute ineptes)

Le mythe de la femme bavarde est une autre stratégie qui permet de réduire les femmes au silence. Alors que de plus en plus d’études tendent à montrer que les femmes parlent moins que les hommes, ce mythe persiste. L’image populaire de la femme qui parle, parle sans jamais s’arrêter est encore d’actualité. On est donc face à un double standard : toute parole féminine est considérée de trop. Ainsi dans une expérience où l’on présente un dialogue entre une femme et un homme, et où les deux interlocuteurs parlent pendant la même durée, les participants ont quand même estimé que la femme est plus bavarde que l’homme27… Pour reprendre donc ce que dit Corinne Monnet, « Ce n’est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jugées bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses. La norme ici n’est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes être des femmes silencieuses. »

Enfin, les femmes ont la réputation de non seulement trop parler, mais aussi de parler pour ne rien dire, ou pour raconter des choses futiles et inintéressantes. Les sujets de conversation traditionnellement féminins : relations, apparence, mode, enfants, entretien de la maison etc. sont considérés comme plus futiles et moins sérieux que les sujets masculins, que ce soit la politique mais aussi les voitures, les jeux en ligne, le sport, etc28.

Je finirai cet article avec cette « superbe » vidéo qui illustre bien l’image qu’a la société de la parole féminine, et la valeur qu’elle lui accorde :

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Références

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28. Bourdieu P. La domination masculine. Paris: Éditions du Seuil; 1998.

Mythes autour du viol. Partie 3 : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes

Les mythes autour du viol et leurs conséquences

Partie 3 : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes

Partie 1 : Quels sont ces mythes ? Qui y adhère ?

Partie 2 : Les conséquences pour la victime

Partie 4 : Conséquences sur la propension au viol

Partie 5 : Les mythes sur le viol dans les médias

Après avoir vu ce qu’étaient les mythes sur le viol, qui y croyaient, et ce qu’ils pouvaient entraîner sur le rétablissement des victimes, nous allons voir comment ils peuvent permettre de restreindre la liberté de toutes les femmes.

femme la nuit

"Une femme ne devrait pas sortir seule la nuit" entend-on souvent.

Des injonctions et des conseils inappropriés

Nous l’avons vu, les mythes sur le viol permettent de blâmer la victime et de déresponsabiliser l’agresseur1.  Ainsi, avec ces mythes (« elle n’avait qu’à pas : sortir seule la nuit/s’habiller comme une pute/boire autant/l’allumer… »), la société demande aux femmes d’éviter d’être violée en suivant certaines règles : limiter ses déplacement, ne pas sortir sans être chaperonné par un homme, toujours avoir l’air chaste et être vigilante, par exemple. Ces mythes sur le viol ne sont donc rien d’autres que des injonctions données aux femmes, leur disant comment se comporter. Des études inter-culturelles ont ainsi prouvé, qu’au niveau sociétal, l’adhésion aux mythes sur le viol est corrélée à des attitudes restreignant le rôle des femmes, qu’on soit aux Etats-Unis, en Turquie, en Israël ou en Allemagne2–4.  Ce sont donc des outils qui limitent la liberté de déplacement des femmes et leur font croire qu’elles sont dépendantes des hommes pour leur sécurité. Cela peut paraître assez ironique, quand on sait que les femmes ont en moyenne moins de chance de se faire agresser dans la rue que les hommes4.

Comme le viol a jusque dans les années 1980 été défini comme un crime commis essentiellement par des étrangers, la prévention s’est longtemps focalisée sur certains conseils donnés aux femmes : ne pas sortir la nuit, ne pas porter des jupes trop courtes ou encore, ne pas boire5… On a critiqué ce type de recommandation comme restreignant la liberté des femmes, mais on en retrouve encore dans les livre d’auto-défense ou dans la bouche de certains officiers de police5 (le fameux : « Evitez de vous habiller comme des salopes si vous ne voulez pas vous faire violer.»). Ce genre de conseils implique que le viol est majoritairement commis par des étrangers, la nuit et dans des endroits publics. Or ce type de situation est pourtant rare : seulement 25% des viols sont commis par des inconnus6 ; le crime a lieu au domicile de la victime dans environ 65% des cas7. Enfin, seulement la moitié des viols a lieu la nuit8.

Un climat de tolérance pour les agressions sexuelles

Par ailleurs, les mythes sur le viol contribuent à un climat de tolérance pour les agressions sexuelles. Or plusieurs auteurs ont émis l’hypothèse que le viol et les agressions sexuelles sont des mécanismes permettant de maintenir les inégalités entre sexes et de montrer aux femmes quelle est leur place dans la société.  Susan Brownmiller est même allée jusqu’à dire que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent  toutes les femmes dans la peur»9. S’il est sans doute difficile de prouver que le viol est un processus d’intimidation conscient, plusieurs données suggèrent indirectement que la peur du viol a pour effet d’intimider les femmes4 :

  •  Au niveau sociétal : les sociétés présentant une forte prévalence de viol sont caractérisées par de fortes inégalités entre les sexes, en termes juridiques, de statut social, d’accès au pouvoir et aux ressources4,10,11.
  •   Au niveau individuel : il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment limiter ses mouvements, porter des chaussures permettant de courir)4,12.

Par ailleurs, selon cette même étude de 1981, environ 43% des femmes disent avoir peur la nuit dans la rue, contre seulement 17% des hommes4, ce qui montre bien que les femmes sont en moyenne plus intimidées lorsqu’elles se promènent seules. Une étude de 2009 portant sur près de 2000 personnes a montré que les femmes sont en moyenne plus inquiète que les hommes à propos de tout type d’agression (viol, attaque physique, vol) .Cela n’est pas cohérent avec le fait que les hommes sont en moyenne moins en sécurité dans la rue que les femmes, car plus susceptibles de subir des crimes violents4,13.

Peur du viol

Beaucoup de femmes ont peur de sortir seules la nuit

Relation de cause à effet entre prévalence des agressions sexuelles et inégalité des sexes

Tout cela suggère qu’il y a une corrélation entre prévalence des agressions sexuelles et inégalité des sexes. Trois hypothèses peuvent alors être émises :

  1. L’inégalité des sexes génère les agressions sexuelles
  2. Les agressions sexuelles génèrent une inégalité des sexes (hypothèse de Brownmiller)
  3. Il n’y a pas de relation de cause à effet directe entre l’inégalité des sexes et les agressions sexuelles.

A noter que les hypothèses 1 et 2 ne sont absolument pas incompatibles ; à l’inverse, l’hypothèse 3 n’est pas compatibles avec la 1 et la 2.

L’hypothèse 1 a notamment été confirmée par une étude sur 100 hommes14, montrant que le niveau de sexisme hostile d’un individu prédit sa propension à violer, c’est-à-dire sa tendance à déclarer qu’il agirait comme l’agresseur, s’il était sûr de ne pas se faire attrapé, quand on lui décrit une situation de viol.

estime en soi

Penser au viol diminue la confiance en soi de certaines femmes

L’hypothèse 2 a été vérifiée par plusieurs expérimentations. Une première, réalisée en 198315, montre que quand des femmes lisaient un article décrivant un viol, leur estime de soi diminuait, par rapport à un groupe contrôle qui n’avaient pas lu cette description. De plus, elles semblaient mieux accepter les rôles genrés traditionnels car elles étaient en moyenne plus d’accord avec des affirmations comme « Les femmes devraient moins s’occuper de leurs droits, et tâcher d’être de bonnes mères et de bonnes épouses » ou encore « on devrait plus encourager les garçons à faire des études que les filles ».

 Une étude semblable, réalisée en 1993 par Bohner, a inclu des hommes16. Elle a montré que l’estime de soi des hommes n’était pas diminuée par la lecture d’une description de viol. Au contraire, leur confiance en soi était augmentée, en particulier quand ils adhéraient fortement aux mythes sur le viol ! Bohner et collaborateurs ont également pu déterminer qu’en réalité, seules les femmes adhérant peu aux mythes sur le viol voyaient leur estime de soi diminuer. En effet, la confiance en soi des femmes adhérant fortement à ces mythes augmentaient quand elles avaient lu un scénario de viol, comme les hommes. Cela tient  sans doute au fait qu’elles considéraient que seules certaines femmes étaient victimes de viol, et qu’elles s’excluaient de cette catégorie ;

Bohner et al. ont également regardé l’impact qu’avait sur l’estime de soi la lecture d’une description d’attaque contre un homme. Apparemment, penser à une agression physique n’induit pas une forte diminution de l’estime de soi, que ce soit chez les hommes ou les femmes. Cela est donc spécifique au viol.

Ces travaux confirment donc l’hypothèse 2 selon laquelle les agressions sexuelles – favorisées par les mythes sur le viol – permettent d’exercer un contrôle sur toutes les femmes, en les intimidant.

Conclusion

En conclusion, les mythes sur les viols ne sont rien d’autres que des injonctions données aux femmes pour qu’elles limitent leur liberté. Par ailleurs, ces mythes sur les viols entretiennent un climat favorable pour les agressions sexuelles, qui permettent elles-mêmes de contrôler les femmes.

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Références

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13. Zohor, D, Vanovermeir S. Des insultes aux coups : hommes et femmes inégaux face à la violence,  Études sociales, Insee. 2006

14. Masser B, Viki GT, Power C. Hostile Sexism and Rape Proclivity Amongst Men. Sex Roles. 2006;54(7-8):565-574.

15. Schwarz N, Brand JF. Effects of salience of rape on sex role attitudes, trust, and self‐esteem in non‐raped women. European Journal of Social Psychology. 1983;13(1):71-76.

16. Bohner G, Weisbrod C, Raymond P, Barzvi A, Schwarz N. Salience of rape affects self‐esteem: The moderating role of gender and rape myth acceptance. European Journal of Social Psychology. 1993;23(6):561-579.

Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ? Les mécanismes psychosociaux du plafond de verre

Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ?

Les mécanismes psychosociaux du plafond de verre

Je fais une petite pause dans mes articles consacrés aux mythes sur le viol (car oui, il y en a aura au moins un ou deux encore…) pour aborder un sujet a priori un peu moins pénible : les inégalités salariales.

Plus précisément, je voulais vous parler du livre « Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ? ». Non seulement, je l’ai trouvé très bien - il est très instructif, bien documenté et facile à lire -, mais en plus, il rentre parfaitement dans la thématique de mon blog. Enfin, il a été écrit par Brigitte Laloupe, alias Olympe, qui est l’auteure d’un blog féministe que j’apprécie.

Personnellement, ce livre m’a fait le même effet que « la domination masculine » de Bourdieu : j’ai pu refaire le triste constat que, partout, partout, aussi bien au travail qu’à l’école, en passant par la famille ou la grammaire française, la femme est rabaissée et dénigrée. Alors que je suis bien au courant des problématiques féministes, lire ce livre pendant tout mon trajet en train (3h30 quand même !) m’a rendue bien triste. Parfois j’aimerais que les machos aient raison : « Mais l’égalité, vous l’avez ! »

Quand des associations féministes se battent contre les jouets sexistes ou bien contre la grammaire, la plupart des gens sont dans l’incompréhension. « Mais pourquoi luttent-elles contre ça alors qu’il y a tant à faire au niveau des inégalités salariales ? » entend-on souvent. Pour une raison simple : ces microdiscriminations, qu’on trouve dans les jouets, les livres pour enfants, la grammaire ou encore le fameux « mademoiselle », et qui semblent a priori inoffensives, sont à l’origine de discriminations plus voyantes et plus révoltantes : les inégalités salariales ou les violences conjugales et sexuelles, par exemple.

C’est bien parce qu’on éduque les enfants différemment en fonction de leur sexe, à l’aide de jouets et de livres sexistes, que les femmes adultes s’effacent quand les hommes savent s’affirmer. C’est bien parce que « le masculin l’emporte sur le féminin », que l’action des femmes est invisibilisée et que cela contribue au manque de modèles féminins. C’est parce que les professeurs interagissent moins avec les filles que celles-ci ensuite ne se sentent pas à la hauteur pour se lancer dans une carrière prestigieuse.

Ce n’est pas en votant une nième loi sur l’égalité salariale que cela risque de changer fondamentalement les choses. Même en pénalisant fortement les entreprises, ces dernières préféreront peut-être payer les indemnités (comme les partis pour la parité…) ou elles risqueront d’embaucher moins de femmes, tout simplement. De plus, cela ne changera rien au fait que les femmes devront se mettre à temps partiel, puisque ce seront toujours elles qui devront assurer l’éducation des enfants. Cela ne changera également rien au fait que les jeunes filles se dirigent moins vers les carrières rémunératrices.

Ce sont donc bien les mentalités qu’il faut changer, en luttant contre ces microdiscriminations qui créent des stéréotypes et qui assignent aux hommes et aux femmes des rôles sociaux différenciés.

Brigitte Laloupe, alias Olympe, débusque ces microdiscriminations dans tous les domaines : dans l’éducation des enfants au sein de la famille ou de  l’école, dans la publicité, dans les médias d’information ou encore dans le couple.

Elle décrit également comment cela mène à la cooptation entre hommes : ceux-ci ont souvent des centres d’intérêt bien à eux (politique, sport) que les femmes n’ont pas, ce qui empêche ces dernières de s’intégrer dans leurs réseaux de pouvoir. De plus, mêmes les femmes qui arrivent à s’immiscer ne sont souvent pas les bienvenues…

Brigitte Laloupe décrit également les attributs de la dominance, comme l’occupation de l’espace, le temps de parole, ou encore certains comportements (colère, ne pas sourire…). Elle met en évidence comment il est très mal vu pour une femme d’arborer ces attributs de dominance : écarter les jambes et donc occuper l’espace social comme un dominant (c’est-à-dire un homme) sera considéré comme vulgaire ; parler autant qu’un homme lui revaudra d’être traitée de pipelette ; enfin sa colère sera assimilée à de l’hystérie.

Enfin, dans une dernière partie, l’auteure aborde la façon dont les femmes ont intériorisé les normes et l’éducation féminines : ayant peu confiance en leurs capacités, elles ne sentent pas légitimes dans leur travail ; elles n’osent pas se faire mousser ; elles n’aiment pas la compétition ; elles ont peur de perdre leur féminité ; elles s’effacent. Dans cette partie, Olympe souhaite faire passer un message aux femmes : en dépassant les normes de leur genre, elles peuvent faire bouger les lignes et se faire entendre dans le monde du travail. Cependant, je m’interroge un peu : oui, les femmes doivent prendre confiance en elles et apprendre à se mettre en avant. Mais est-il souhaitable pour la société que les valeurs dites « masculines » (compétitivité, égoïsme…) soient adoptées également par les femmes et servent de références universelles ? Il est clair que cela les aidera pour se faire une place dans un milieu de requins, mais je pense qu’une société, où les valeurs traditionnellement « féminines » (altruisme, empathie…) soient plus valorisées, serait préférable.

Dans tous les cas, j’ai beaucoup apprécié ce livre. J’ai pas mal appris, notamment sur les réseaux masculins. J’ai trouvé la partie sur les attributs de dominance particulièrement intéressante. Cependant, si vous suivez un peu l’actualité féministe sur le net ou si vous lisez le blog d’Olympe, vous vous rendrez compte qu’il y aura des redites… Forcément.

Je pense que c’est typiquement le genre de cadeau qu’on peut offrir à un⋅e ami⋅e sensible au problème des inégalités salariales (et du sexisme en général), mais pas plus impliqué que cela. Il y a de fortes chances que ce livre provoque un électrochoc !

Virilité et violence

"Le privilège masculin est aussi un piège et il trouve sa contrepartie dans la tension et la contention permanentes, parfois poussées à l’absurde, qu’impose à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité."
Pierre Bourdieu 1

Une virilité précaire

50 cents

Force, agressivité et stoïcisme : voici un homme viril

Dans de très nombreuses cultures, la virilité, contrairement à la féminité, est perçue non comme quelque chose d’inné, mais comme un statut social, prestigieux, qui s’acquiert2,3,4,5. Cela est sans doute à mettre en relation avec le patriarcat6 : la virilité est un statut social « supérieur », un honneur,  permettant à l’homme de réellement se distinguer de la femme.

De ce fait, cela explique pourquoi les jeunes garçons adoptant des comportements dits féminins sont jugés très négativement, bien plus qu’une fille adoptant un comportement traditionnellement masculin7,8.

Dans certaines cultures, des rites permettent aux garçons de devenir « un vrai homme » : circoncision, mise à mort d’une antilope, scarification2,3… Tous ces « rites de passages » se démarquent soit pas leur dangerosité soit pas leur caractère douloureux. En effet, la virilité est toujours synonyme de force, de courage et d’impassibilité devant la douleur ou la mort.

En Occident, il n’existe pas de rites de passages formels, qui permettraient de prouver que le garçon est devenu un vrai homme. Cela expliquerait pourquoi les hommes occidentaux passeraient une bonne partie de leur temps à prouver leur virilité par des démonstrations publiques informelles, telles que : jouer à des jeux à boire, faire des paris stupides, rouler vite, avoir de nombreuses conquêtes sexuelles… De la taille d’un poisson pêché au nombre de conquêtes sexuelles, les hommes cherchent toujours à montrer qu’« ils ont la plus grosse » dans tous les domaines de la vie. Difficile à obtenir, la virilité se perdrait très facilement, à chaque moment de faiblesse. Ainsi, beaucoup d’hommes refusent de demander de l’aide par peur de perdre leur virilité9.

Les caractéristiques de la virilité sont assez constantes d’une culture à une autre. L’anthropologue David Gilmore a pu montrer que, que ce soit en Europe, en Inde ou en Afrique, la virilité correspond à la dureté, l’action, l’agressivité, le stoïcisme émotionnel et une sexualité quasi-incontrôlable2. Plusieurs travaux ont montré qu’aux Etats-Unis, agression, dureté et action physique sont les éléments centraux du concept de virilité10,11.

Menace sur la virilité, anxiété et résolution par l’agression physique

Angoisse et agressivité

Une virilité menacée conduit à l'angoisse, que l'agression physique résolve.

Il a été montré qu’une virilité menacée est source d’angoisse pour les hommes3,5. On a ainsi fait croire à des hommes qu’un test psychologique avait permis d’estimer qu’ils étaient plus féminins que masculins. Leur  niveau de stress était significativement plus fort que ceux dont la virilité n’était pas menacée. A l’inverse, les femmes ne vivaient pas ce genre d’angoisse quand on leur disait qu’elles avaient un esprit plutôt masculin3

Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes12. Quand on demande ce qui fait le plus peur aux femmes, celles-ci répondent que c’est le viol et le meurtre. Quant aux hommes, c’est l’idée qu’on puisse rire d’eux, autrement dit de perdre leur honneur, leur virilité6

Or, l’agression physique serait une tactique pour rétablir la virilité menacée. En effet, les hommes dont la virilité est menacée ont plus de pensées agressives que des hommes non menacés3,5… Cela est corroboré par une autre étude, dans laquelle un groupe d’hommes a été forcé de se comporter de manière «féminine» : ils ont du tresser des cheveux. Dans un autre groupe, des hommes ont du  tresser une corde. Les deux groupes d’hommes avaient ensuite le choix entre soit frapper un sac ou soit résoudre un puzzle. Les hommes ayant tressé les cheveux ont majoritairement choisi de taper le sac, contrairement à ceux ayant tressé une corde. De plus, les hommes ayant tressé des cheveux cognaient plus fort que les autres. Enfin, quand les hommes ayant fait des nattes n’avaient pas la possibilité de boxer le sac, leur niveau d’anxiété était plus élevé que s’ils avaient la possibilité de le frapper13.

Mais qui sont les principaux juges de la virilité ? Les hommes. Ce sont les hommes qui jugent de la virilité des autres hommes. Leur virilité doit être approuvée par leurs pairs6 . Les femmes ne sont pas celles qui punissent le plus sévèrement les “tapettes” ayant perdu leur virilité. De plus, les hommes juge la virilité plus précaire que les femmes. Il la lie clairement à l’action et à l’agression, alors que la femme la relie plus à l’endurance4.

Femmes, homosexuels, « tapettes »… qu’arrive t-il à ceux qui ne sont pas virils ?

L’homophobie est également l’un des grands aspects de la virilisation extrême. En réalité, l’homophobie n’est pas seulement la haine des homosexuels, mais la haine de tout ce qui n’est pas considéré comme viril6 : hommes féminins, homosexuels (les deux étant souvent abusivement associés), femmes. En effet, ces derniers sont censés représenter  l’anti-virilité, ceux contre lesquels se construit l’homme hétérosexuel viril6. Pas étonnant donc que l’homme viril les infériorise.

Les insultes homophobes sont utilisées chez les jeunes garçons bien avant la puberté. Dans ce cas-là, en réalité, elles sont souvent peu en rapport direct avec l’orientation sexuelle de la cible14. Elles servent avant tout à designer un garçon ou un homme considéré comme faible, émotif, studieux ou peu sportif. Bref, elles servent avant tout à stigmatiser l’homme « féminin » qui perd en prestige en se comportant comme le « sexe faible ». Les insultes homophobes sont considérées comme extrêmement offensantes14, prouvant par là à quel point la société occidentale est sexiste : être assimilé au genre féminin, aux femmes, est la pire chose qui puisse arriver à un homme. Le problème n’est donc pas tant l’orientation sexuelle que le genre.

Suicide des homosexuels

Les homosexuels se suicident beaucoup plus que les hétérosexuels.

Ces insultes homophobes à l’école peuvent avoir des conséquences dramatiques. Ainsi, une étude a montré que la majorité des jeunes hommes responsables de fusillades dans des lycées ont tous été victimes d’harcèlement, et en particulier d’insultes homophobes15. A nouveau, la violence a été ici utilisée comme moyen pour rétablir la virilité des assassins. Par ailleurs, les hommes homosexuels, en particulier les jeunes, ont 4 à 7 fois plus de risques d’avoir déjà fait une tentative de suicide que les hétérosexuels16.

La « virilisation » dans ses formes extrêmes conduit également à l’hostilité à l’égard des femmes6,17. Les hommes les plus stéréotypés peuvent être prédisposés aux violences sexuelles. Ils perdent également leur capacité à ressentir de l’empathie et le besoin d’intimité avec autrui17.

D’après Turvey 199918, qui a proposé une classification des violeurs en fonction de leur motivation, la virilité pourrait être impliquée de deux façons dans le viol :

-          Un individu anxieux par rapport à sa virilité peut vouloir se rassurer en violant. Cela rétablira à ses yeux sa virilité.

-          A l’inverse, un individu ayant le sentiment d’avoir une virilité importante, croit qu’il est en  droit d’agresser sexuellement, afin de montrer sa supériorité. Le violeur recherche alors à contrôler, humilier sa victime qui est ici considérée comme un objet.

Violences conjugales

La virilité de son compagnon était sans doute menacée...

Il a été mis en évidence que la menace sur la virilité était un important facteur explicatif des violences conjugales19. Une étude montre

que, en particulier dans les cultures où le sens de l’honneur est important, la réputation d’un homme est vue comme salie, si sa compagne le trompe. Dans ce cas, l’usage de la violence contre la femme infidèle, est considéré comme un moyen de rétablir l’honneur (et donc la virilité) de l’homme20.

Conclusion

On l’a vu, les hommes se suicident trois fois plus que les femmes12. Leur espérance de vie est également réduite, notamment à cause de comportement à risques (tabac, accident de voiture)21. Enfin, ils représentent l’immense majorité de la population carcérale (96,3 %)22. La peur de la perte de virilité est sources d’angoisses permanentes, source de prises de risques inutiles et source de violence. On peut ainsi supposer que l’injonction d’ « être un vrai homme, un vrai de vrai » est source d’énormément de souffrance dans notre société.

Or l’idée que la virilité est un statut particulier qui distingue l’homme de la femme tire son origine de l’infériorisation de la femme. Elle provient également du côté prestigieux de la force, de la puissance et de la violence dans notre société.

A la fin du XIXème siècle, les juifs d’Europe Centrale refusèrent le modèle masculin traditionnel basé sur l’action et l’agression23. Ils dévalorisèrent l’exercice physique et le sport au profit de l’intellect et du développement de dispositions douces et pacifiques. Dans la communauté juive de cette époque, on peut noter la remarquable absence de crimes liés à l’ivrognerie (très communs dans les milieux chrétiens d’alors), de délits provoqués par des rivalités d’hommes, de violences exercées contre les femmes. Les crimes de sang et les viols sont extrêmement rares dans la criminalité juive23.

Il semble donc nécessaire de venir à une société plus égalitaire et réfléchir à une nouvelle masculinité, moins construite contre les femmes et sur l’agressivité.

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Pour aller plus loin :

Maïa Mazaurette. La boîte. 1. Théorie. 16 May 2011

Christophe Gentaz. L’homophobie masculine : préservatif psychique de la virilité ? 1994

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Références

1. Bourdieu P. La domination masculine. Paris: Éditions du Seuil; 1998.

2. Gilmore D. Manhood in the making : Cultural concepts of masculinity. New Haven  Conn.: Yale University Press; 1991.

3. Vandello JA, Bosson JK, Cohen D, Burnaford RM, Weaver JR. Precarious manhood. Journal of Personality and Social Psychology. 2008;95:1325-1339.

4. Weaver JR, Vandello JA, Bosson JK, Burnaford RM. The Proof is in the Punch: Gender Differences in Perceptions of Action and Aggression as Components of Manhood. Sex Roles. 2009;62:241-251.

5. Bosson JK, Vandello JA. Precarious Manhood and Its Links to Action and Aggression. Current Directions in Psychological Science. 2011;20:82-86.

6. Kimmel MS. Masculinity as homophobia: Fear, shame and silence in the construction of gender identity. Toward a new psychology of gender. Feminism and masculinities. 1997.

7. Kenneth Sandnabba N, Ahlberg C. Parents’ Attitudes and Expectations About Children’s Cross-Gender Behavior. 1999;40(3-4):249-263.

8. Martin CL. Attitudes and expectations about children with nontraditional and traditional gender roles. Sex Roles. 1990;22:151-166.

9. Addis ME, Mahalik JR. Men, masculinity, and the contexts of help seeking. Am Psychol. 2003;58(1):5-14.

10. Levant RF. The new psychology of men. Professional Psychology: Research and Practice. 1996;27:259-265.

11. Oswald DL, Lindstedt K. The Content and Function of Gender Self-stereotypes: An Exploratory Investigation. Sex Roles. 2006;54:447-458.

12. WHO | Country reports and charts available | Suicides rates. Available at: http://www.who.int/mental_health/prevention/suicide/country_reports/en/index.html. Consulté octobre 21, 2011.

13. Bosson JK, Vandello JA, Burnaford RM, Weaver JR, Arzu Wasti S. Precarious Manhood and Displays of Physical Aggression. Personality and Social Psychology Bulletin. 2009;35:623-634.

14. Plummer D. The quest for modern manhood: masculine stereotypes, peer culture and the social significance of homophobia. Journal of Adolescence. 2001;24:15-23.

15. Kimmel MS, Mahler M. Adolescent Masculinity, Homophobia, and Violence: Random School Shootings, 1982-2001. American Behavioral Scientist. 2003;46:1439-1458.

16. Firdion JM, Verdier E. Suicide et tentative de suicide parmi les personnes à orientation homo/bisexuelle. Homosexualités au temps du sida. Tensions sociales et identitaires. 2003.

17. Lisak D, Ivan C. Deficits in Intimacy and Empathy in Sexually Aggressive Men. Journal of Interpersonal Violence. 1995;10:296-308.

18. Turvey B. Criminal profiling : an introduction to behavioral evidence analysis. San Diego  Calif.: Academic Press; 1999.

19. Jakupcak M, Lisak D, Roemer L. The role of masculine ideology and masculine gender role stress in men’s perpetration of relationship violence. Psychology of Men & Masculinity. 2002;3:97-106.

20. Vandello JA, Cohen D. Male honor and female fidelity: Implicit cultural scripts that perpetuate domestic violence. Journal of Personality and Social Psychology. 2003;84:997-1010.

21. Meslé F. Espérance de vie : un avantage féminin menacé ? Population et sociétés. 2004;(402).

22. Statistique du Ministère de la Justice sur la population écrouée et détenue en France en mars 2007. Ministère de la Justice; 2007.

23. Karady V. Les Juifs et la violence stalinienne. Actes de la recherche en sciences sociales. 1997;120(123):3-

Petits rappels sur le genre

 Petits rappels sur le genre

Sexe et genre : quelle différence ?

Sexe et genre sont deux notions liées, mais qu’il convient de distinguer. Le terme « sexe » renvoie aux différences physiques distinguant les hommes et les femmes (organes reproducteurs, pilosité etc.), alors que le « genre » (qu’on peut aussi appeler « sexe social ») renvoie aux rôles déterminés socialement et aux comportements qu’une société considère comme caractéristiques des hommes et des femmes. En France, dans la vie de tous les jours, on entend souvent qu’un homme se doit d’être protecteur et d’avoir une certaine autorité. Au contraire, les femmes doivent être souriantes et faire attention à leur apparence.

« Homme » et « femme » sont donc deux catégories de sexe, tandis que « masculin » et « féminin » sont des catégories de genres.

Si les sexes présentent des caractéristiques à peu près constantes à travers le temps et l’espace (partout dans le monde et de tout temps, les femmes ont  eu un vagin et les hommes un pénis), les genres changent en fonction des époques et des sociétés. Quelques exemples ici :

  • Toujours en Occident, la médecine a longtemps été exercée principalement par des hommes. Actuellement, cette profession se féminise largement.  (64% d’étudiantes dans certaines facultés françaises) 1.
  • En Afrique de l’ouest, la couture et la confection de vêtementest une activité considérée comme très virile2.
  • En Malaisie, l’informatique est très féminisée et est considérée comme une activité typiquement féminine3 4.
  • Chez les Moso (Chine), la propriété et les noms de famille se transmettent par la mère (société matrilinéaire). La femme y est
    Femme moso - moso woman

    Femme moso

    traditionnellement considérée comme plus forte que l’homme, aussi bien mentalement que… physiquement5 ! C’est elle qui détient le pouvoir politique et la majorité des chefs de famille sont des femmes6. L’identité des femmes se fonde sur le travail, davantage que sur la maternité6. Enfin, dans cette société, il n’y a pas de mariage, les relations entre hommes et femmes étant non contractuelles et non exclusives6 5; toutefois notons que si un homme décide de venir habiter dans la maison de sa partenaire, il adoptera le nom de celle-ci 6.  A l’heure actuelle, cette société est en pleine de mutation et adopte de plus en plus le modèle chinois dominant, patriarcal et fondé sur le mariage6.

  • Chez les Khasi, dans l’état du Meghalaya (Inde), les femmes sont les cheffes de famille et c’est elles qui pourvoient aux besoins financiers du foyer, tandis que les hommes restent au foyer78. Les femmes possèdent également le pouvoir de décision. Après le mariage, la femme amène son époux vivre chez elle avec ses parents7. Les femmes dominent l’espace social et économique et sont plus indépendantes financièrement que les hommes8. En général et contrairement au reste de l’Inde, les parents désirent avoir des filles plutôt que des garçons7. Traditionnellement, c’est la plus jeune fille qui hérite des biens de sa mère. Les hommes n’ont pas accès à la propriété8. Ce statut d’infériorité des hommes chez les Khasi a été à l’origine de mouvements pour les droits des hommes89. Il a été montré que chez les Khasi, les femmes sont plus compétitives que les hommes et qu’elles prennent plus de risques qu’eux8 9.
  •  Margaret Mead a étudié trois populations différentes de Nouvelle-Guinée, qu’elle décrit dans Trois sociétés primitives de Nouvelle-Guinée (1935)10. Alors qu’elle partait avec l’idée que c’était le sexe qui modelait avant tout le tempérament, elle s’est rendu compte qu’au final, il est surtout déterminé par l’éducation donné aux enfants, celle-ci pouvant à l’occasion engendrer une faible différenciation des identités de genres. Ainsi, chez les Arapesh, la mère et le père s’occupent de manière équitable des enfants, qui sont élevés sans violence ;  les manifestations d’autorité sont peu courantes. Les pères se montrent ainsi très maternels, intentionnés et doux envers leur progéniture, attitude qui serait jugée féminine dans le monde occidental. Ni les hommes ni les femmes n’ont le sentiment que la sexualité est une force puissante dont ils sont esclaves. Au contraire, chez les Mundugumor, hommes et femmes se montrent  masculins,  injures et bousculades étant communes chez les deux sexes. Avoir un enfant est considéré comme un signe de déclin et de honte : les enfants sont donc élevés très  durement.  Aucun signe d’amour maternel ne peut être détecté que ce soit chez l’homme ou la femme (mais où est donc passé le fameux  instinct maternel ?). Les deux sexes prétendent avoir des besoins sexuels irrépressibles. Ces deux sociétés sont radicalement différentes, mais au final, que ce soit chez les Arapesh ou les Mundugumor, les rôles féminins et masculins ne se trouvent pas vraiment différenciés, contrairement aux Chambuli. Chez eux, les caractéristiques masculines et féminines semblent inverser par rapport à nos sociétés occidentales. Ainsi les hommes Chambuli apparaissent comme des artistes, plutôt émotifs et très préoccupés par leur apparence : ils portent de nombreux bijoux et autres accessoires pour séduire les femmes car celles-ci détiennent le pouvoir économique. Les hommes doivent demander à leur épouse l’autorisation de dépenser de l’argent au marché.  Les femmes sont les cheffes de leur maison et assure la subsistance familiale. Elles sont décrites comme fortes, dominantes et autoritaires par Mead, et arborent un crâne rasé. Cependant certains auteurs ont plus tard suggéré que les hommes Chambuli ne sont pas tant dominés que cela, puisqu’ils détiennent le pouvoir politique. En réalité, il y aurait plus ou moins une égalité entre les deux sexes11.
  • Il existe un troisième genre en Inde et au Pakistan, les Hijra qui se disent asexués12.

Ainsi, les genres varient d’une société à l’autre, ce qui tend à montrer qu’ils ne sont pas déterminés biologiquement, mais bien construits socialement.

Dans les sociétés occidentales, comment les genres se construisent-ils ?

rose pour les filles

Rose pour les filles… une éducation genrée dès la naissance.

La construction des genres dans nos sociétés est l’un des grands thèmes des gender studies et de mon blog. Je ne vais donc l’évoquer que très rapidement, juste pour en donner un aperçu :

Dès sa naissance, l’enfant est soumis à une éducation genrée. Cela se fait souvent de manière quasiment involontaire. Ainsi les pleurs d’un bébé de sexe féminin seront interprétés comme de la peur, alors les parents penseront que leur bébé de sexe masculin pleure de colère – colère qu’il faudra apaiser au plus vite13. Les mères déplacent plus et touchent plus leurs bébés garçons, tandis qu’elles parlent plus et sourient plus aux nourrissons de sexe féminin14 15. Enfin, les mères se sentent en moyenne plus attachée aux bébés garçons et se comporteraient de manière plus impersonnelle avec les bébés filles14. Plus tard, la mère prendra trois fois plus souvent la défense de son enfant s’il est un garçon plutôt qu’une fille en cas de conflit avec un enfant d’une autre fratrie16.

On offrira aux petites filles des jouets correspondant à son genre, c’est-à-dire renvoyant à l’aire domestique et/ou au soin aux enfants (dinette, poupée…)  ou bien à leur apparence physique (Barbie, bijou en plastique rose, déguisement de princesse…). Les petits garçons recevront pour leur part des jouets leur permettant d’exprimer leur imaginaire (thème des pirates, des astronautes..), mais aussi leur violence (pistolets, épée…). Jusqu’à l’âge de cinq ans, l’agressivité physique est plus tolérée – voire carrément encouragée- pour les garçons que les filles17.

Dans les livres de littératures enfantines (voir mon article détaillé), les héros sont le plus souvent de sexe masculin. Les filles sont plus passives et plus souvent à l’intérieur. Les garçons sont représentés de manière plus active et vivent des aventures bien plus palpitantes.

On proposera aussi aux petites filles des activités manuelles (dessin, collier de perle) ou des activités où elles peuvent développer leur grâce et leur beauté (danse, gym). Les garçons se verront proposés des sports physiques comme le football ou le rugby, le sport représentant l’un des vecteurs les plus importants de la socialisation masculine : sur le terrain, les garçons devront montrer leur force, leur résistance à la fatigue et à la douleur. Bref ils devront montrer qu’ils sont des hommes, et pas des « tapettes » !

On apprendra également aux petites filles à bien se tenir, aux petits garçons à ne pas pleurer comme une fille.

Enfin, à l’école, les professeurs se comporteront de manière différenciée avec les filles et les garçons (voir articles détaillés ici, et encore ), en particulier dans les matières à connotation masculine comme les sciences et les mathématiques : les enseignants communiqueront plus avec les garçons, leur poseront des questions plus difficiles et surnoteront leurs bonnes copies : en résumé, ils auront de plus grandes attentes envers les garçons qu’envers les filles ! Et cela ne sera pas sans effet sur leurs élèves…

A l’adolescence, les parents laisseront plus de liberté à leurs fils qu’à leurs filles : ils pourront rentrer plus tard, sortir plus souvent. Les filles seront sommées de participer aux tâches ménagères, beaucoup plus souvent que les garçons.

Voilà, en résumé, comment les petite filles se féminisent et les petits garçons se masculinisent dans les sociétés occidentales, sans parler de l’influence des médias. Au final, on obtient d’un côté, un groupe d’individus ayant une plus grande confiance en eux et plus compétitifs, les hommes. De l’autre côté, le groupe des femmes aura tendance à se sous-estimer et sera plutôt intentionnées vis-à-vis de l’entourage ; les femmes auront aussi vite intégré qu’elles doivent avant tout plaire aux hommes et être des compagnes agréables: de bonnes femmes au foyer sachant bien entretenir son foyer, ou bien des copines attirantes sexuellement, minces et épilées, en fonction de la génération et/ou du milieu social. De part leur éducation, les femmes auront tendance à se soumettre aux hommes et les hommes à vouloir dominer les femmes, en moyenne (les variations intra-sexe étant très fortes, évidemment).

L’éducation des garçons et des filles diffère radicalement ; ainsi, les référents cultures des hommes et des femmes ne sont pas les mêmes. On peut parler de l’existence d’une culture masculine (où le sport et la technologie sont prépondérants) et d’une culture féminine (où il est question de mode et de tout ce qui se rapporte à l’apparence physique notamment) au sein même des sociétés occidentales.

A noter que cette éducation genrée est non seulement constructive, mais aussi punitive : un désaccord entre le sexe et le genre d’une personne sera réprimé : il sera mal accepté qu’une femme parle fort ou se tienne mal, bref se comporte de manière masculine. L’inverse – un homme adoptant une attitude féminine– sera peut-être encore plus mal toléré.

Des sociétés genrées ?

Les sociétés sont en elles-mêmes genrées. On peut évaluer le degré de « féminité » ou de « masculinité » de leurs individus par la méthode du BSRI – Bem Sex Role Inventory –  qui consiste à faire remplir un questionnaire d’autodescription comprenant des traits masculins (forte personnalité, dominant/e, agressif/ve, comportement de leader, dur/e) et des traits féminins (affectueux/se, sensible aux besoins des autres, chaleureux/se, tendre, aimant les enfants). Ainsi Moya et al 200518 ont montré que le degré de masculinité des hommes et des femmes était corrélé, ainsi que leur degré de féminité. Autrement dit, dans les pays où les femmes sont féminines, les hommes ont aussi féminins.  Au contraire, là où hommes sont très masculins, les femmes le sont également. A noter que féminité et masculinité ne sont pas nécessairement corrélées négativement. Les pays les plus  féminisés sont les moins sexistes (aussi bien en termes de sexisme hostile que de sexisme bienveillant), les plus développés (IDH plus élevé), les plus individualistes et les plus respectueux des droits humains.

Ces résultats soulignent à nouveau combien les caractéristiques psychologiques des individus (agressivité, affectuosité…) sont construites socialement et ne dépendent pas d’un quelconque déterminisme génétique. Elles semblent plutôt déterminées par un contexte social que par le sexe, puisque par exemple, selon cette étude, le score de féminité des hommes français (5,20) est, en moyenne, plus élevé que celui des femmes du Nigéria et du Ghana (4,44). Dans certains pays les femmes obtiennent de plus hauts scores de masculinité que les hommes (Guatemala, Venezuela…) et dans d’autres, les hommes obtiennent des scores de féminité plus élevés que les femmes (Iran).

Naturalisation  et hiérarchisation des genres

La distinction entre sexe et genre est cruciale. Elle émerge à la fin des années 60 chez les féministes anglo-saxonnes et recouvre une évolution majeure de la pensée : elle remet en cause l’évidence selon laquelle la personnalité et le comportement seraient principalement expliqués par le sexe biologique. Il s’agit de remettre en question l’idée de comportements masculins et féminins « naturellement » différents.

Dans les sociétés occidentales, les deux genres perçus comme des « essences naturels » de l’homme et de la femme ont permis la mise en place d’une division du travail, hiérarchique : deux « espèces » si différentes en tout ne pouvaient évidemment pas exercer les mêmes activités. C’est aux hommes que revenaient naturellement les activités liées la sphère publique, qui nécessitaient des aptitudes – raison, intelligence ou force – que les femmes ne possédaient soi-disant pas. Les femmes étaient le plus souvent confinées à la sphère privée où elles effectuaient un travail domestique non rémunéré

Si cette division du travail a été largement contestée dans les pays occidentaux depuis la fin du XIXème siècle et qu’actuellement, les femmes ont juridiquement accès à toutes les professions, dans les faits, elle demeure fortement ancrée. Ce n’est qu’à partir de 1966 que les femmes françaises pourront exercer une activité professionnelle sans l’accord préalable de leur époux et ouvrir un compte  bancaire, grâce à la réforme des régimes matrimoniaux. En France, en 1999, les femmes consacraient en moyenne 1 h 30 de plus aux taches ménagèrent que leurs conjoint, par jour19.  Il fait peu de doutes que cela ait peu changé depuis, comme semble l’indiquer une étude Ipsos20. La sphère privée semble donc encore être l’apanage des femmes. On notera que les professions les plus féminisées sont souvent plus ou moins reliés à la sphère domestique : soins aux enfants (institutrice, assistante maternelle) ou aux adultes (infirmière, aide-soignante) et travaux ménagers (femme de ménage).  En 2011, toujours, en France, les hommes gagnent 37 % de plus que les femmes21, ce qui montre que leur activité professionnelle est plus valorisée et qu’ils accèdent aux professions les plus rémunératrices. En conclusion les femmes travaillent pour des salaires très inférieurs à ceux des hommes ; elles sont donc exploitées sur le marché du travail. A cela s’ajoute une  extorsion du travail domestique, gratuit, au sein du couple. Tout cela confirme donc que la division sexuelle du travail, inégalitaire, est encore bien présente et justifiée par les genres.

La fameuse « complémentarité entre sexes », une justification de la hiérarchisation des sexes

La mise en place de genres permet donc une hiérarchisation entre sexes et la naturalisation des genres constitue une justification de cette hiérarchisation. Autrefois, on affirmait que les hommes étaient plus intelligents que les femmes, et on leur interdisait ainsi l’accès aux études, car c’était « juste » et « logique ».

Actuellement, peu de personnes osent encore affirmer cela. On préfère parler de « complémentarité entre hommes et femmes »,

Pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières ?

Livre grand public sur la "complémentarité des sexes"

une naturalisation des genres sous une apparence égalitariste. En réalité, cette idée de complémentarité entre sexes et très dangereuse, car sous un aspect sympathique, elle justifie l’injustifiable : les inégalités entre sexes. On entend ainsi, notamment dans des livres ou des magazines de psychologie destinés au grand public, que les hommes sont plus logiques  – tandis que les femmes seraient plus sensibles. Or, si les hommes sont plus logiques et sont capables de mieux raisonner, il est « normal » que ce soit eux qui détiennent le pouvoir et prennent les décisions. Il paraitrait aussi, selon ce genre de littérature, que les hommes sont meilleurs en mathématiques (ce qui est faux22)  tandis que les femmes seraient plus aptes aux tâches verbales (faux aussi 23) : à nouveau, si les hommes sont meilleurs en sciences, il est « logique » que des professions liées aux sciences, comme ingénieur (les mieux rémunérés, comme par hasard) leur soient réservées. On raconte aussi que les hommes auraient un cerveau plus spécialisé tandis que les femmes auraient la capacité de faire de nombreuses petites tâches à la fois (encore une idée fausse ! 24). Comment trouver une meilleure justification que celle-ci pour la division traditionnelle du travail ? Aux hommes une seule tâche très compliquée – sa profession -, aux femmes pleins de tâches pas très compliqués mais nécessitant une grande polyvalence – les tâches ménagères. Au final, chaque prétendue différence naturelle entre sexes sert de justification à un système social inégalitaire.

En conclusion…

Il y a des différences entre hommes et femmes, c’est évident. Cela dit, il faut distinguer les différences physiques des différences cognitives. Des différences cognitives ont pu être constatées (résultats de Q.I, préférence pour certaines activités, différence dans le temps de parole), mais rien n’indique qu’elles soient le résultat d’un quelconque déterminisme biologique. De nombreux effets sociaux entrent en compte : éducation genrée, mais aussi menace du stéréotype ou encore effet pygmalion. Quand on voit l’ampleur de ces phénomènes sur, par exemple, des performances en mathématiques ou quand on compare les sociétés occidentales à d’autres types de société, on se rend compte que les conditionnements sociaux ont un rôle essentiel dans les différences entre sexes ; l’influence biologique a sans doute un rôle très mineur – voire inexistant – sur les différences psychologiques entre sexes.

L’existence de deux genres – autrement dit la création de deux catégories d’individus qui seraient radicalement différents en fonction de leur sexe – induit une hiérarchisation des sexes. Il est difficile d’imaginer qu’on puisse arriver à l’égalité entre sexes sans la suppression des genres : on peut difficilement créer deux catégories distinctes d’individus sans essayer de les hiérarchiser, de chercher laquelle est la « meilleure ». Le sexe devrait donc être considéré pour ce qu’il est : un trait physique, et rien de plus.

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Erratum

Christophe Dermangeat, auteur de l’ouvrage Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était m’a donné des informations complémentaires par rapport aux sociétés dirigées par les femmes :

Depuis le jésuite Lafitau qui avait cru voir chez les Iroquois un "Empire des femmes" en 1724, c’est une discussion qui resurgit sans cesse à propos de peuples où les femmes possèdent effectivement un certain nombre de pouvoirs (notamment économiques), comme ces sociétés des contreforts himalayens. Mais, je crois qu’à moins de tordre les faits, il n’est possible de dire qu’elles ont le pouvoir, dans aucune de ces sociétés (une bonne référence "savante" et récente, qui fait le tour de cette question : Une maison sans filles est une maison morte, sous la direction de N.-C. Mathieu). Elles font au besoin jeu égal avec les hommes, elles les dirigent même dans certains domaines, mais les hommes ont aussi des prérogatives qui interdisent de parler de "matriarcat" (ou alors, les mots deviennent trop flous pour être utiles).

En ce qui concerne les Khasi, voilà un son de cloche (tibétaine ?) passablement différent, qui émane de l’anthropologue R. Lowie :

« Dans le ménage, bien que la femme soit propriétaire, c’est son frère aîné qui règne et, lorsque le mari, après la résidence matrilocale du début, s’établit pour son compte, c’est lui le maître incontesté. En outre, le droit coutumier reconnaît au mari la possibilité de tuer la femme adultère surprise en flagrant délit. La souveraineté politique se transmet en ligne féminine, mais d’un homme à l’autre ; c’est seulement en l’absence d’héritiers mâles que la femme est appelée à succéder ; dans la suite elle passe sa charge à son fils et non à sa fille. »

Que suite à l’intégration dans la société moderne, les hommes aient protesté contre un certain nombre d’interdits que leur imposait la coutume, c’est bien possible (et même très vraisemblable). Mais je crois qu’il serait bien imprudent d’en déduire qu’ils étaient auparavant dominés par les femmes.

Aucun ethnologue sérieux (y compris parmi celles / ceux se revendiquant du féminisme) ne défend plus depuis très longtemps l’existence, passée ou présente, de sociétés dirigées par les femmes.

Désolée de vous avoir donné des informations erronées donc, c’est ce que j’avais lu. Cela dit, même si ces sociétés ne sont pas dirigées par des femmes, leur organisation reste très différente de la notre.

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Références – References

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18. Moya M, Poeschl G, Glick P, Paez D, Fernandez Sedano I. Sexisme, masculinité-féminité  et facteurs culturels. Revue internationale de psychologie sociale. 2005;18(1-2):141-167.

19. Ponthieux S, Schreiber A. Dans les couples de salariés, la répartition du travail reste inégale. Insee; 2006. Available at: http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc06d.pdf.

20. Plisson H. Les hommes rechignent toujours aux tâches ménagères. Ipsos Public Affairs. 2005. Available at: http://www.ipsos.fr/ipsos-public-affairs/actualites/hommes-rechignent-toujours-aux-taches-menageres. Consulté mai 11, 2011.

21. Synthèse : les inégalités entre les femmes et les hommes en France et en Europe. Observatoire des inégalités. 2011. Available at: http://www.inegalites.fr/spip.php?article1400.

22. Spelke ES. Sex Differences in Intrinsic Aptitude for Mathematics and Science?: A Critical Review. American Psychologist. 2005;60(9):950-958.

23. Wallentin M. Putative sex differences in verbal abilities and language cortex: A critical review. Brain and Language. 2009;108(3):175-183.

24. Bishop KM, Wahlsten D. Sex Differences in the Human Corpus Callosum: Myth or Reality? Neuroscience & Biobehavioral Reviews. 1997;21(5):581-601.

La menace du stéréotype

La menace du stéréotype

Mise en évidence et définition

La menace du stéréotype

La menace du stéréotype a été mise en évidence sur les Afro-américains

La menace du stéréotype a été mise en évidence en 1995 par deux chercheurs de l’université de Stanford, Claude Steele et Joshua Aronson (1). Pour cela, ils ont constitués deux groupes d’étudiants, chacun comprenant 50% de noirs et 50% de blancs.  A ces deux groupes, ils ont fait passer un test sur les compétences verbales, exactement identique mais présenté de façon différente. Au premier groupe, ils ont dit qu’il s’agissait d’un test mesurant l’intelligence ; au second groupe, ils ont affirmé que c’était un test pour comprendre le fonctionnement du cerveau, qui ne mesurait absolument pas l’intelligence. Dans le premier groupe, les blancs ont obtenu de meilleurs résultats, mais il n’y avait pas de différences entre blancs et noirs dans le second groupe. Or, selon le stéréotype, les noirs sont moins intelligents que les blancs. Ce stéréotype a été « activé » par le fait d’évoquer une mesure d’intelligence.

Ces résultats montrent donc que quand un groupe fait l’objet d’un stéréotype négatif dans un domaine, les performances de ses membres, dans le domaine en question (intelligence pour les noirs, mathématiques pour les femmes, par exemple), sont altérées, en particulier quand le stéréotype est « activé ». Ce phénomène a été nommé « menace du stéréotype ». Une anxiété perturbatrice, qu’éprouveraient les membres d’un groupe cible face à un stéréotype qu’ils auraient peur de confirmer, est l’hypothèse la plus souvent avancée (2).

Par ce phénomène, un groupe ayant une mauvaise réputation va adopter un comportement, qui validera le stéréotype aux yeux des autres. Ce mécanisme pervers permet un maintien des inégalités, notamment entre sexes.

Bien que ce phénomène ait été mis en évidence sur des personnes noires, il a été montré qu’il touche  tous les groupes subissant des stéréotypes négatifs, et notamment les femmes.

Cas des stéréotypes sexistes

De nombreuses études ont montré que les femmes perdaient leurs moyens face à certains stéréotypes, tandis qu’elles réussissent aussi bien que les hommes en l’absence de menace du stéréotype. Voici un tableau récapitulatif (d’après la thèse de Sylvain Max (3)) :

Stéréotype Référence Population Mode d’activation du stéréotype (vs condition contrôlée) Mesures
“Les femmes sont moins douées que les hommes en mathématiques” Ambady et al., 2004 (4) 44 étudiantes Présentation subliminale de 20 mots du registre du féminin (vs. 20 mots neutres) 12 questions du Canadian Math Competition
Davies et al. 2002 (5) 34 femmes et 33 hommes compétents en mathématiques Visionnage de publicités stéréotypiques (vs. contre-stéréotypiques) Évitement d’une  tâche de mathématiques et intérêt pour 12 domaines académiques et carrières
Inzlicht & Ben-Zeev, 2000 (6) ; 2003 (7) 72 et 54 étudiantes Réalisation de l’expérience en présence de 2 hommes (vs. 2 femmes); l’expérimentateur précisait que sa performance serait communiquée au groupe 20 items de mathématiques du Graduate Recor dExaminations (GRE)
Ambady et al., 2001 (8) 81 filles américaines d’origine asiatique de la maternelle à 13/14ans Coloriage d’un dessin représentant une fille avec une poupée (stéréotype négatif) ou deux enfants asiatiques qui mangent du riz avec des baguettes (stéréotype positif ; vs. un paysage) Test de mathématiques (Iowa Test of Basic Skills)
Huguet & Régner, 2009 (9) 92 filles et 107 garçons âgés de 10 à 13 ans Présentation du test comme une mesure d’aptitudes en géométrie (vs. en dessin) Test de reproduction de la figure complexe
McGlone &Aronson, 2006 (10) 45 étudiantes et 45 étudiants Avant le test, remplissage d’un questionnaire où certains items font référence au sexe de l’individu (vs. son statut d’étudiant du privé vs. son identité Nord-Etasunienne) Test de rotation mentale de Vandenberg & Kuse
“Les femmes ont de moins bonnes aptitutes spotives que les hommes “ Chalabaev et al., 2008 (11) 51 femmes pratiquant le football en compétition Présentation de la tâche comme étant une mesure diagnostique des aptitudes athlétiques (stéréotype négatif) ou des aptitudes techniques (stéréotype positif) au football (vs. mesure de facteurs psychologiques), renseignement du genre avant la réalisation du test Tâche de dribbles au football
Stone & McWhinnie, 2008 (12) 110 étudiantes se considérant sportives Expérimentateurs hommes (vs. femmes) et présentation de la tâche comme étant une mesure des performances athlétiques naturelles et qu’il y avait des différences de performance entre sexes (vs. des différences de performance entre blancs et noirs ; vs. mesure facteurs psychologiques) Nombre de coups en golf
"Les femmes sont moins douées que les hommes en informatiques" Koch et al., 2008 (13) 50 lycéennes et 47 lycéens Les participants étaient informés que, généralement, les hommes réussissaient mieux le test d’informatique que les femmes (vs. l’inverse vs. condition contrôle) Type d’attribution de l’échec
 "Les femmes conduisent moins bien que les hommes" Yeung & von Hippel, 2008 (14) 88 étudiantes ayant le permis de conduire depuis en moyenne 3,6 ans L’étude était présentée comme ayant pour objectif de déterminer les raisons pour lesquelles les hommes sont de meilleurs conducteurs que les femmes (vs. déterminer les processus mentaux impliqués dans la conduite) Réactions à des événements inattendus dans un simulateur de conduite
 "Les femmes sont moins aptes à la négociation que les hommes" Kray et al., 2001 (15) 36 étudiants en MBA Présentation de la tâche comme diagnostique (vs. non-diagnostique) des aptitudes individuelles à la négociation Prix de vente et d’achat d’un produit à l’issue d’une simulation de négociation
 "Les femmes ont de moins bonnes connaissances en politique que les hommes" McGlone et al., 2006 (16) 71 étudiantes et 70 étudiants Activation (vs. ou non) du genre avant de réaliser le test (question démographique) ; ajout de la mention : "l’enquête à laquelle vous participez aujourd’hui a (vs. n’a pas) mis en évidence de(s) différences de genre dans des recherches précédentes" Indice de 10 questions de connaissance politique
 "Les femmes ne sont pas des leaders" Gupta et al., 2009 (17) 469 étudiant en commerce L’entreprenariat était présenté avec des termes à connotation masculine (vs. féminine) Score mesurant l’intention de devenir entrepreuneur
Davie et al., 2005 (18) 30 hommes et 31 femmes Visionnage de publicités stéréotypiques (vs. contre-stéréotypiques) Intérêt pour le rôle de leader

Comment en finir avec ce cycle vicieux ?

Il existerait des moyens de réduire la menace du stéréotype :
-  L’individuation (4; 18; 19), c’est-à-dire permettre à l’individu de pouvoir se distinguer des autres membres de son groupe, en  mettant l’accent sur son identité individuelle plutôt que sur son identité collective
-   Mettre l’accent sur l’identité acquise (par exemple le fait d’exercer telle ou telle profession, d’aimer tel loisir…) par rapport à l’identité assignée (le fait d’être né homme ou femme, blanc ou noir…) (10)
-  Encourager la vision selon laquelle l’intelligence est quelque chose de malléable et de construit, et n’est donc pas innée (20; 21).
-  Montrer des modèles positives à qui les membres du groupe cible peuvent s’identifier, par exemple une femme mathématicienne (22)
-          Informer de l’existence du phénomène de menace du stéréotype (23). Au moins, cet article n’est pas complètement inutile ! ;)

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Pour aller plus loin

Reducingstereotypethreat est un site en anglais créé par deux chercheurs en psychologie sociale, Steven Stroessner et Catherine Good, et qui explique ce qu’est la menace du stéréotype et comment la réduire.

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References

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Qu’est ce qu’un stéréotype ? – What is a stereotype?

Qu’est ce qu’un stéréotype ?

Les humains ont tendances à catégoriser ce qui les entoure, afin de rendre le monde plus intelligible. Cependant, cela peut être dangereux socialement. En effet, le processus de catégorisation ne consiste pas seulement en la mise en place de catégories neutres : les humains attribuent certaines caractéristiques à ces catégories. Ce phénomène de catégorisation a été mis en évidence par Tajfel et Wilkes en 1963 sur des objets (des barres de longueur différentes) (1). Dans leurs études, ils ont montré que les sujets, en catégorisant ces objets (catégories des « barres courtes » et des « barres longues »), voyaient les barres d’une même catégorie comme très ressemblantes, plus qu’elles ne l’étaient réellement (biais d’assimilation). Au contraire, les différences entre barres de catégories différentes étaient perçues comme plus importantes qu’en réalité (biais de contraste).

Il en va de même pour les personnes : les humains créent également des catégories : femmes, hommes, blancs, noirs, musulmans,

blondes idiotes

Un stéréotype répandu : les blondes seraient stupides et superficielles

ouvriers, cadres… C’est la catégorisation sociale (Tajfel 1972 cité par Moliner & Vidal 2003 (2)). Comme pour les objets, les catégories de personnes sont aussi touchées par le biais d’assimilation et le biais de contraste (3; 4) : les différences entre les personnes appartenant à des catégories distinctes sont accentuées (biais de contraste) tandis que les différences entre les membres d’une même catégorie sont minimisées (« ah ! Ce sont bien tous les mêmes ceux-là » : biais d’assimilation). Au final, ce biais d’assimilation fait que les personnes d’une même catégorie vont être perçues comment possédant les mêmes caractéristiques. C’est ainsi que les catégories de personnes se voient conférer une nature et des comportements bien particuliers. Ce sont les stéréotypes, un «  ensemble de croyances partagées concernant les caractéristiques personnelles, des traits de personnalité, mais souvent aussi des comportements, d’un groupe de personnes » d’après Leyens (4).

Les stéréotypes sont donc une généralisation touchant une catégorie de personne. Ils peuvent être réducteurs, voire totalement inexacts, positifs (« les femmes sont douces ») ou négatifs (« les femmes conduisent mal »). Les stéréotypes concernent généralement les membres d’une catégorie à laquelle on n’appartient pas, mais pas toujours. Dans ce cas, on parle d’autostéréotype.

En plus des biais d’assimilation et de contraste, il existerait le biais d’homogénéité : généralement, on aurait tendance à minimiser les différences entre membres d’une catégorie à laquelle on n’appartient pas, par rapport à notre propre catégorie. Ainsi, « eux » seraient tous pareils, et « nous » bien différents les uns des autres. (5; 6).

Les stéréotypes seraient activés de manière quasi-automatique en présence d’un membre (ou d’un équivalent symbolique) de la catégorie cible (7; 8). En effet, ce sont des croyances que les enfants  connaissent très tôt (9). A l’âge adulte, les stéréotypes ont donc été très fréquemment activés dans le passé.

Attention, bien que stéréotypes et préjugés soient des notions qui se recouvrent, il ne s’agit pas exactement de la même chose : le préjugé est une attitude négative envers une personne, uniquement à cause de son appartenance à un groupe (Allport 1954 cité par Bourhis & Leyens 1999 (10)).

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 What is a stereotype?

Humans tend to categorize their surroundings, to make the world more intelligible. However, this can be socially dangerous. Indeed, the categorization process is not only the establishment of neutral categories: humans give them some particular characteristics. This phenomenon of categorization has been highlighted by Tajfel and Wilkes in 1963 on objects (bars of different lengths) (1). In their studies, they showed that subjects, by categorizing these objects (categories of "short bars" and "long bars"), saw the bars of the same category as very similar, more than they were actually (assimilation biais). Instead, the differences between bars of different categories were perceived as more important than they were in reality (contrast biais).

girls suck at math

Homogeneity biais and a common stereotype : girls are bad at math

It’s the same for people, humans also create categories: women, men, whites, blacks, Muslims, workers, managers … It is what we call the social categorization (Tajfel 1972 cited by Moliner & Vidal 2003 (2)). Like for objects, categories of persons are affected by the assimilation and contrast biais (3, 4): the differences between people belonging to different categories are accentuated (contrast biais) while the differences between members of the same category are minimized (‘They are all the same’, assimilation biais). Ultimately, all the people belonging to a same category will be seen as having the same characteristics. Thus, categories of persons are given very specific behaviors. These are stereotypes, "a set of shared beliefs concerning personal characteristics, personality traits and often the behaviors of a group of people" according Leyens (4).

Stereotypes are a generalization affecting a category of person. They may be simplistic or even totally incorrect, positive ("women are sweet") or negative ("women are bad drivers"). Stereotypes typically involve members of a category, which you do not belong to, but not always: it’s what we call autostereotypes.

In addition to assimilation and contrast biais, there is the homogeneity biais: Generally, we tend to minimize differences between members of a category, which we don’t belong to, compared to our own category. So "they" are seen as all alike whereas "we" would be very different from each other. (5, 6).

Stereotypes would be activated quasi automatically in the presence of a member (or as ymbolic equivalent) of the target category (7, 8). Indeed, stereotypes are beliefs that children are aware very early (9). Thus, on adulthood, stereotypes have been activated frequently in the past.

Please note, although stereotypes and prejudices are linked concepts, it is not exactly the same thing: prejudice is a negative attitude toward a person only because it belongs to a particular group (Allport 1954 cited by Bourhis & Leyens 1999 (10)).

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References

1. Tajfel, H. et Wilkes, A. L. Classification and quantitative judgment. British Journal of Psychology. 1963, 54, pp. 101-114. Abstract

2. Moliner, P. & Vidal, J. Stéréotype de la catégorisation et noyau de la représentation. Revue Internationale de Psychologie Sociale. 2003, 1, pp. 157-176. Full text

3. Tajfel, H. Human Groups and Social Categories. s.l. : Cambridge University Press, 1981. ISBN : 0521228395, 978-0521228398. Abstracts

4. Leyens, Jacques-Philippe et Yzerbyt, Vincent. Stéréotypes et cognition sociale. s.l. : Mardaga, 1996. ISBN : 2870095279, 9782870095270. Abstracts

5. Sales-Wuillemin, Édith. Psychologie sociale expérimentale de l’usage du langage : : représentations sociales, catégorisation et attitudes, perspectives nouvelles. s.l. : L’Harmattan, 2005. ISBN : 2747583384, 9782747583381. Abstracts

6. Brown, Rupert. Prejudice: Its Social Psychology. 2. s.l. : John Wiley and Sons, 2010. ISBN :1405113065, 9781405113069. Abstracts

7. Blair, I. V. The Malleability of Automatic Stereotypes and Prejudice. Personality and Social Psychology Review. 2002, Vol. 6, 3, pp. 242-261. Full text

8. Gaertner, S. L. et McLaughlin, J. P. Racial stereotypes: Associations and ascriptions of positive and negative characteristics. Social Psychology Quarterly,. 1983, Vol. 46, pp. 23-30. Full text

9. Désert, M. Les effets de la menace du stéréotype et du statut minoritaire dans un groupe. Diversité (ville école intégration). 2004, Vol. 138, pp. 31-37. Full text

10. Bourhis, Richard Y.. et Leyens, Jacques-Philippe. Stéréotypes, discrimination et relations intergroupes. 2. s.l. : Mardaga, 1999. ISBN : 2870096992, 9782870096994. Abstracts

Le sexisme inconscient des enseignants détournent les filles des filières scientifiques : partie 2, l’Effet Pygmalion

Le sexisme inconscient des enseignants détournent les filles des filières scientifiques


pygmalion

La statue de Pygmalion devint vivante. Les croyances deviennent-elles réalités ?

Partie 2, Effet  Pygmalion : les dangers des stéréotypes et des préconçus

Pour clore ma petite série d’articles sur le sexisme à l’école, je vais parler de l’Effet Pygmalion (ou effet Rosenthal).  Cet effet, qui se rapproche de l’effet placebo par certains aspects, pointe le danger des stéréotypes.

L’effet Pygmalion est une prophétie autoréalisatrice qui consiste à influencer l’évolution d’un élève en émettant une hypothèse sur son devenir scolaire. Ainsi, si un professeur a des attentes fortes sur un élève, celui-ci fera effectivement de plus grands progrès. C’est ce phénomène qui peut expliquer pourquoi les filles, alors qu’elles réussissent aussi bien que les garçons en mathématiques, s’estiment moins bonnes dans cette matière et l’apprécient moins.

Première expérience sur des rats (1)

Ce phénomène a été mis en évidence par Rosenthal, d’abord sur des rats. Deux groupes de rats, constitués complètement au hasard, ont été présentés à  des étudiants, qui devaient juger de leur capacité à sortir d’un labyrinthe. On a dit aux étudiants que les rats du premier groupe étaient de bons rats, intelligents. Du second groupe, on leur a dit que c’était des rats de mauvaises lignées, qui n’apprenaient pas très vite. Au final, les résultats ont amplement confirmé les prédictions fantaisistes du départ : il y a même quelques rats du second groupe qui ne quittent pas la ligne de départ !

En réalité, les étudiants croyant avoir affaire à des rats intelligents, ont pris soin d’eux et ont été patients avec eux le long de leur apprentissage, ce qu’ils n’ont pas fait avec les rats considérés comme stupides, ce qui peut expliquer les meilleurs résultats du groupe 1. Il est aussi possible que les étudiants les aient surévalués.

Expérience retentée à l’école… (2)

Rosenthal a retenté son expérience sur des élèves, en s’appuyant sur les attentes des professeurs. Il a prétendu dirigé une étude à Havard, qui nécessitait l’évaluation du Q.I des élèves, à deux temps différents pour constater s’il y avait une évolution. Rosenthal a expliqué aux enseignants qu’il voulait détecter des élèves précoces, pas forcément bons en classe, mais capable d’énormes progrès. L’expérience était donc censée commencer par un premier test, au début de l’année. Rosenthal a donc fait passer ce premier test aux élèves et, ensuite, a transmis le nom des «enfants précoces » aux enseignants. Seulement, ces résultats ne correspondaient pas aux performances réelles ! En réalité, 20% des enfants avaient été piochés aléatoirement et désignés comme précoces. Rosenthal et Jacobson ont crée chez les enseignants une  attente concernant les futurs progrès de ces élèves : les professeurs se sont imaginés qu’ils étaient plus intelligents et progresseraient plus vite.
Les enseignants ne devaient pas transmettre les résultats aux élèves, ni leur en parler.
A la fin de l’année, Rosenthal a fait repasser le test de QI aux élèves. Et… surprise ! Les élèves les plus « précoces », selon les faux résultats du test de Q.I, avaient amélioré très fortement leur score au test d’intelligence, mais également leurs résultats scolaires, et quelque fût leur performance réelle. Et ce n’est pas tout :
-          Les enseignants interagissaient plus avec ces élèves, et notamment leur laissaient plus de temps pour répondre.
-          Ces élèves se voyaient attribuer des responsabilités telles que gérer des activités ou surveiller la classe.
-          Les enseignants  ignoraient ou minimisaient leurs petites erreurs.

Et le sexisme dans tout cela ?…

Dans un article précédent,  j’expliquai que de nombreux résultats scientifiques laissaient penser à croire que les enseignants, en sciences et en mathématiques  plus particulièrement, avaient de plus fortes attentes de la part des garçons que des filles : ils interagissent plus avec ces premiers (3), leur laisse plus de temps pour répondre (4), surévaluent leurs bonnes copies (5)… Tout comme avaient fait les maître de l’expérience avec les 20% pseudo-meilleurs élèves…

Or, les expériences de Rosenthal nous indiquent que s’il y a des attentes différenciées des enseignants en fonction du sexe, les deux sexes ne sont pas à égalité… et les  garçons seront favorisés, car le stéréotype veut que les garçons aient plus la « bosse des maths » que les filles.

De leur côté, les filles intègrent également ce préjugé par ce biais. Assez curieusement, en mathématiques, cela ne semble pas

Etudiante en médecine femme

Les étudiantes en médecine sous-estiment leurs capacités...

tellement se traduire par une différence de performances entre les sexes, mais plutôt par une différence d’appréciation de cette matière. C’est ce que suggère une étude de 2008 qui a porté sur 7 millions d’étudiants américains (6): les filles réussissent aussi bien en mathématiques que les garçons, mais s’y intéressent moins. Une autre étude montre qu’à niveau égal et dès le collège, les filles s’estiment moins bonnes en mathématiques que les garçons et semblent moins apprécier cette matière (7).  Au-delà d’une plus faible confiance en soi, les filles s’autocensurent : ainsi quand ils se jugent très bons en mathématiques, 8 garçons sur 10 vont en filière scientifique, contre 6 filles sur 10 (8). « Tout au long de sa socialisation, l’enfant puis l’adolescent va apprendre à identifier et à adopter les conduites et les activités de sa “culture” de sexe. » explique Vouillot (9). Puisque les professeurs – mais aussi les parents (7)  –  font comprendre aux filles, dès leur plus jeune âge et de manière quasi-invisible, qu’elles ne sont pas faites pour les sciences et les mathématiques, elles intègrent cette idée et se convainquent qu’elles ne les aiment pas. Cela explique aussi leur « peur du succès », leur autocensure : les filles ne se sentent pas à leur place dans les voies les plus prestigieuses. Une revue de la littérature (10) indique que, bien que les étudiantes en médecine soient aussi performantes que leurs homologues masculins, elles sous-estiment leurs capacités, tandis que les étudiants de sexe masculin les surestiment. De plus, à expérience égale, elles arrivent à moins bien s’identifier à leur rôle de médecin.

Mais ce sexisme peut aussi avoir un impact négatif sur la réussite des garçons : pour entrer dans le rôle « viril » qu’on leur impose, certains vont se montrer contestataires et turbulents, voire vont rejeter en bloc l’école. En effet, selon le stéréotype, les garçons sont plus doués, mais également moins dociles et nécessitent d’être cadrés.  Être bon élève – ou du moins un élève sérieux – peut paraître être un comportement féminin, à éviter donc pour certains garçons (3).

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Sources 

1. Rosenthal, Robert and Fode, Kermit L. The effect of experimenter bias on the performance of the albino rat. Behavioral Science. 3, 1963, Vol. 8, pp. 183–189. Abstract

2. Rosenthal, Robert and Jacobson, Lenore. Pygmalion in the classroom. The Urban Review. 1968, Vol. 3, 1, pp. 16-20. Abstract

3. Duru-Bellat, M. L’école des filles: Quelle formation pour quels rôles sociaux. s.l. : L’Harmattan, 2004. p. 85. 2747573095.

4. Gore, D.A. and Roumagoux, D.V. Wait-time as a variable in sex-related differences during fourth-grade mathematics instruction. The Journal of Educational Research. 1983, Vol. 76, 5, pp. 273-275. Abstract

5. Lafontaine, D. Les évaluations des performances en mathématiques sont-elles influencées par le sexe de l’élève ? Mesure et évaluation en éducation. 2009, Vol. 32, 2, pp. 71-98. Full text

6. Hyde, J. et al. Gender Similarities Characterize Math Performance. 2008, Vol. 321, 5888, pp. 494-495. Full text

7. Yee, Doris K. and Eccles, Jacquelyne S. Parent perceptions and attributions for children’s math achievement. Sex Roles. Vol. 19, 5-6, pp. 317-333. Full text

8. Égalité des filles et des garçons. Ministère de l’éducation nationale. [En ligne] mars 2011. [Citation : 5 avril 2011.] http://www.education.gouv.fr/cid4006/egalite-des-filles-et-des-garcons.html

9. Vouillot, Françoise. Filles et garçons à l’école : Une égalité à construire. s.l. : Centre national de documentation pédagogique, 1999. p. 87.

10. Blanch, Danielle C., et al. Medical student gender and issues of confidence. September 2008, Vol. 72, 3, pp. 374-381. Full text