Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Le cas de la culture occidentale

Partie 2 : le cas de la culture occidentale

Partie 1 : les études interculturelles

J’ai commencé une petite série d’articles sur les cultures enclines au viol. Après vous avoir présenté le concept de cultures enclines au viol (à comparer aux cultures sans viol) , je vais discuter maintenant du cas des cultures occidentales.

L’enlèvement des Sabines

L’enlèvement des Sabines, par Francisco Pradilla

Selon plusieurs autrices1,2, la culture euro-américaine est une culture prônant le viol. En effet, on y rencontre plusieurs caractéristiques qui la classent dans cette catégorie :

  • Le viol y est fréquent
  • Les croyances qui justifient l’existence du viol, les mythes sur le viol y sont largement répandus. Ces mythes ont tendance à transférer la responsabilité du viol de l’agresseur vers la victime et banalise ce crime. Par exemple « elle n’avait qu’à pas porter une jupe si courte » est un mythe sur le viol. Ou encore « les hommes ont des besoins irrépressibles qui les poussent à violer. »
  • Le viol peut servir de punition
  • Inégalités et système d’oppression
  • Valorisation d’une sexualité violente.

Je vais à présent détailler ces différents points.

Fréquence du viol

En Occident, le viol est un phénomène à l’ampleur considérable, comme l’indique plusieurs études.

pasdejusticepasdepaix

En France, il y aurait entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an.

Ainsi, en France, l’enquête ENVEFF de 20003 (Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France) a indiqué que 0,3% des femmes interrogées (toutes âgées de 20 à 59 ans) avaient été violées dans l’année précédente. Si l’on applique cette proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine, ce sont donc quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l’année, auxquelles il faudrait rajouter les femmes de 18 à 20 ans et celles de plus de 59 ans, sans compter les mineures. Par ailleurs, l’enquête INSEE 2005-20064 portant  sur des femmes de 18 à 59 ans donne le chiffre de 0,7 % de femmes violées, et de 1,5 % pour les viols et les tentatives de viols réunis, sur deux années.  Le rapport de l’ONDRP de 20125 explique qu’en 2010-2011, 0,7% des femmes de 18 ans à 75 ans interrogées déclarent avoir été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol. En rapportant cette proportion au poids total de cette catégorie dans la population française, l’ONDRP estime que 154 000 femmes ont été victimes, avec une marge d’erreur de 45 000 victimes. Cela signifie qu’il y a entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an. Enfin, on évalue à 16% le nombre de femmes françaises ayant subi au moins un viol ou une tentative de viol au cours de leur vie6. Plus de la moitié d’entre elles (59%) ont vécu cette violence alors qu’elles étaient mineures6.

Aux États-Unis, il y aurait environ 200 000 victimes de viol (âgées de plus de 12 ans) par an7. Par ailleurs, 18 à 25% des femmes américaines auraient subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie8,9.

En Australie, une étudiante sur six affirme avoir été victime d’un viol durant sa vie (17 % ont été victimes de viol et 12 % de tentative de viol) selon une enquête réalisée par l’Union nationale des étudiants australiens auprès de 1.500 femmes étudiant à l’université10.

Mythes sur le viol

Les mythes sur le viol sont des attitudes et croyances, généralement fausses, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes11. En Occident, ces mythes sont répandus et persistants. Ainsi, une étude américaine a montré, en utilisant des échelles de mesure de l’adhésion aux mythes autour du viol (avec des questions fermées), qu’entre 25% et 35% des gens adhèrent à la majorité de ces mythes11. Cependant dans une autre étude américaine utilisant des questions ouvertes, près de 66% des personnes interrogées approuvaient les mythes autour du viol12.

Pour en savoir plus sur les mythes sur le viol, vous pouvez lire ma série d’articles à ce sujet.

Le viol comme punition

punition

Le viol… un acte de punition et de vengeance ?

Le viol ne serait pas qu’une violence masculine : ce serait aussi un puissant moyen pour maintenir les femmes dans une positionsubordonnée, en les punissant. Ainsi, Susan Brownmiller considère que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur»13. Il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment celui d’éviter de sortir seule)14,15. Par ailleurs, une femme agressée ou violée après avoir osé sortir seule, entendra des reproches du type « Une femme ne doit pas sortir seule la nuit », puisque ce type d’idée reçu -  les mythes sur le viol – sont extrêmement répandues11,12. Ainsi, le viol servirait de punition pour celles qui auraient bravé l’interdit, celui d’utiliser librement l’espace public.

Par ailleurs, plusieurs études, portant sur les raisons pour lesquelles les hommes violent, corrobore l’idée que le viol sert parfois de punition. Dans une étude de 198516, les auteurs ont demandé à 114 violeurs condamnés de décrire les « bénéfices » que le viol leur avait apportés. Un certain nombre de violeurs considéraient que leur comportement était un acte légitime de vengeance ou de punition, perpétué à l’encontre de personnes qui avaient commis une faute. Darke note en 1990 que les violeurs utilisent des phrases révélant une volonté d’humilier, de dominer et, dans certains cas, de punir : « Je voulais la rabaisser et la remettre à sa place, car elle m’avait défié »17. Dans une étude de 200718,  on a demandé à 35 violeurs de femmes adultes d’expliquer leur acte : l’explication la plus fréquente (1/4 des violeurs) a été qu’ils s’étaient sentis lésés et avaient voulu prendre leur revanche.

Enfin, une étude de 200519 a cherché à étudier les motivations des meurtriers sexuels en en interviewant 28. Les auteurs ont pu voir émerger trois grandes motivations, dont à nouveau le désir de se venger.

Inégalités et système d’oppression

Dans la plupart des cultures enclines au viol,  les relations sociales sont marquées par la violence interpersonnelle, conjuguée avec une idéologie de la domination masculine20. En effet, la dynamique du viol n’est pas seulement la conséquence de certaines dispositions psychologiques des agresseurs : le différentiel de pouvoir entre groupes d’individus détermine qui viole et qui est violé⋅e2. Ainsi, en France, plus de 90% des victimes de viols sont des femmes et environ 96% des agresseurs, des hommes selon une enquête du Collectif Féministe contre le Viol21.  Outre la domination masculine, d’autres types d’oppression peuvent entrer en compte, comme ceux basés sur la race, la classe sociale ou encore l’orientation sexuelle. Le viol apparait être ainsi la  conséquence d’un emboîtement de systèmes oppressifs2.

Femmes handicapée

Les femmes handicapées ont trois fois plus de risques d’être violées que les femmes valides.

Les personnes qui ont le moins de pouvoir dans la société seront les plus pauvres ou encore celles qui seront les moins crues dans un tribunal. Elles ont donc moins la possibilité de se défendre. Par exemple, les migrantes en situation irrégulières sont particulièrement vulnérables : non seulement, elles sont dans une situation économiques particulièrement précaires, mais en plus, elles risquent d’être expulsées2. Aux Etats-Unis, les femmes afro-américaines sont plus blâmées quand elles ont été victimes de viol que les femmes blanches22. Pour ces femmes, le viol survient par ailleurs dans un contexte historique bien particulier, puisqu’à l’époque de l’esclavage, les maîtres blancs avaient parfaitement le droit de violer leurs femmes esclaves23.  Enfin, d’autres exemples montrent que le viol dépend de différentiels de pouvoir : les femmes handicapées ont trois fois de risques d’être violées que les femmes valides2 et les femmes très pauvres, quatre fois plus de risques que les autres femmes 23

Valorisation d’une sexualité violente

En lisant, dans mon premier article sur les cultures du viol, que les Gusii, une société kenyane dans laquelle on considère que durant les rapports sexuels hétérosexuels, l’homme doit braver la résistance de la femme, et doit lui faire mal (si bien qu’un jeune époux est félicité si sa femme ne peut plus marcher le lendemain de la nuit de noce), vous avez peut-être été très choqué⋅e, ou encore cela vous a fait ricaner tellement cela vous a semblé grossier. Pourtant, peut-on dire qu’il en va tellement différemment en Occident ?

En français, le mot « séduction » est associé à deux champs lexicaux bien particuliers, la chasse et surtout, la guerre24. On dira ainsi qu’un homme fait la chasse à une femme, qu’il l’épie, la poursuit de ses ardeurs. On dira aussi d’un séducteur qu’il a eu de nombreuses conquêtes féminines, qu’il use de tactique, de stratégie ou encore des armes de la séduction. On parle de victoire amoureuse ou de triomphe. Du côté des femmes, on dit plus volontiers qu’elles résistent aux assauts des hommes, ou alors qu’elles constituent des trophées pour ceux-ci, une fois séduites. La littérature regorge de cette métaphore séduction-guerre, ou plus rarement séduction-chasse. Par exemple, le vicomte de Valmont écrit à la Marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos :

j’ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats & les détails d’une pénible défaite ; si, séduit par un désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus ! Ah ! qu’elle se rende, mais qu’elle combatte ; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister ; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse, & soit contrainte d’avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf qu’il a surpris ; le vrai chasseur doit le forcer.

Dom Juan

Dom Juan

Et dans Dom Juan (1665) de Molière, le personnage éponyme s’exclame :

On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Ainsi, la séduction hétérosexuelle apparait déjà comme un rapport de domination, du séducteur (l’homme en général) sur la personne séduite (généralement, la femme). Mais cela est encore plus visible et marquant si on s’intéresse à la façon dont sont décrits les rapports sexuels.

La relation hétérosexuelle n’est souvent perçue que sous le prisme de la pénétration, vaginale ou anale25. L’homme est généralement considéré comme le pénétrant, la femme comme la pénétrée. Or cette pénétration de la femme par l’homme est souvent décrite comme s’il s’agissait d’une agression de ce dernier sur la première. Les métaphores de la conquête, de la possession, de l’effraction voire de la destruction reviennent régulièrement26,27. On dira qu’un homme possède une femme, qu’il la prend, la besogne, la matraque, la pilonne, ou encore lui défonce/déchire/détruit tel orifice. Les femmes sont quasiment tout le temps objets dans ces phrases, et les hommes sujets. Les termes argotiques baiser, niquer ou enculer signifient également « tromper » ou « duper »26,27. Ces termes violents reviennent souvent dans les descriptions de vidéos pornographiques. Dans notre culture, plus l’acte sexuel est apparemment violent, plus la « baise » est considérée comme « bonne » : dans les vidéos pornographique, plus les va-et-vient se font fortement et rapidement, plus la femme pousse des gémissements de plaisir.

« Faire mal » = « Bien baiser » ?

Par ailleurs l’un des principaux ressorts dans la pornographie consiste pour les hommes à obtenir l’aveu de plaisir par les femmes, après qu’elles ont montré quelque résistance26. Les phrases du type « avoue que tu aimes ça » « avoue que tu es une salope »  résument en grande partie ce script, comme si le refus initial des femmes servait de masque à leur véritable désir, qui est celui d’être mise au service sexuel des hommes, et qu’elles ne peuvent pas assumer ouvertement. On dit d’ailleurs souvent des femmes qu’elles s’abandonnent aux assauts de son partenaire. Ainsi, non seulement dans notre culture, l’acte sexuel est souvent associé à l’agression ou la destruction des femmes par les hommes, mais en plus, y est répandue l’idée selon laquelle les femmes désirent au fond être agressées/humiliées/détruites26.

Il y a un peu moins d’un an, un site de « conseils en séduction » indiquait dans un article adressé aux hommes et intitulé Comment bien baiser (je vous laisse chercher sur Google), que pour « faire gémir » sa partenaire, il fallait la dominer et « imposer sa puissance ». On retrouvait l’idée que ce n’était qu’en procédant ainsi, que la partenaire « baisée comme une fille de joie », osera se « laisser aller à des fantasmes souvent inexprimés » et que de nombreuses « femmes rêvent de se faire démonter par un inconnu au chibre géant ». Par ailleurs, l’une des suggestions données dans l’article est : « Ne lui demandez pas si vous pouvez la pénétrer comme un animal sauvage, faites-le ! »

Ces scripts valorisant une sexualité violente et conquérante, et que l’on retrouve dans la pornographie ou ailleurs, sont les reflets d’anciens scénarios culturels27. Certaines féministes, comme Sheila Jeffreys parle d’«érotisation de la domination» pour caractériser ces scripts26.

vogue

Sensualité ou brutalité ?

Conclusion

Comme nous l’avons vu, les cultures occidentales semblent regrouper de nombreuses caractéristiques des sociétés enclines au viol. Le viol y est en effet fréquent et semble parfois servir au groupe dominant – les hommes en l’occurrence – à punir les membres du groupe dominé, les femmes. Par ailleurs, les rapports hétérosexuels, même consentis, semblent très souvent associés à la violence.

Ajout (02/03/2013)

Je suis tombée ce matin sur cette peinture murale de l’artiste street-art américain Sever MSK. Juste un exemple supplémentaire pour démontrer comment la sexualité – et en particulier la pénétration- est assimilée à la domination, voire à la destruction dans l’esprit de beaucoup de personnes.

Une peinture murale de l'artiste street-art américain Sever MSK

Une peinture murale de l’artiste street-art américain Sever MSK.

Image trouvée ici.

—————————————————————————————————————————-

Références

1. Rozée PD. Forbidden or Forgiven? Psychology of Women Quarterly. 1993;17(4):499–514.

2. Holzman CG. Multicultural perspectives on counseling survivors of rape. J Soc Distress Homeless. 1994;3(1):81‑97.

3. Jaspard M. Nommer et compter les violences envers les femmes : une première enquête nationale en France. Population et Sociétés. 2001. Available at: http://www.ined.fr/fr/publications/pop_soc/bdd/publication/138/. Consulté le décembre 3, 2011.

4. Tournyol du Clos L, Le Jeannic T. Les violences faites aux femmes. Insee Première. 2008;(1180). Available at: http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ip1180.

5. Bauer A, Soullez C. Rapport 2012 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. 2012. Available at: http://www.inhesj.fr/sites/default/files/files/Synthese_Rapport_ONDRP_2012.pdf.

6. Bajos N, Bozon M. Les violences sexuelles en France : quand la parole se libère. Population et Sociétés. 2008;(445). Available at: http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1359/publi_pdf1_pop_soc445.pdf.

7. U.S. Department of Justice. National Crime Victimization Survey. 2006-2010.

8. Fisher BS, Cullen FT, Turner MG. The sexual victimization of college women. 2000.

9. Tjaden P, Thoennes N. Prevalence and Consequences of Male-to-female and Female-to-male Intimate Partner Violence as Measured by the National Violence Against Women Survey. Violence Against Women. 2000;6:142‑161.

10. Sloane C. Talk About It. National Union of Students; 2011. Available at: http://www.whiteribbon.org.au/uploads/media/talk-about-it-survey-results-and-recommendations.pdf.

11. Lonsway KA, Fitzgerald LF. Rape Myths. In Review. Psychology of Women Quarterly. 1994;18:133‑164.

12. Buddie AM, Miller AG. Beyond rape myths: A more complex view of perceptions of rape victims. Sex roles. 2001;45(3-4):139‑160.

13. Brownmiller S. Against Our Will: Men, Women, and Rape. 1975.

14. Buss DM, Malamuth NM. Sex, power, conflict: evolutionary and feminist perspectives. Oxford University Press; 1996.

15. Riger S, Gordon MT. The Fear of Rape: A Study in Social Control. Journal of Social Issues. 1981;37(4):71‑92.

16. Scully D, Marolla J. « Riding the Bull at Gilley’s »: Convicted Rapists Describe the Rewards of Rape. Social Problems. 1985;32(3):251‑263.

17. Darke JL. Factors Influencing Sexual Assault: Sexual Aggression: Achieving Power Through  Humiliation. In: Handbook of Sexual Assault. Plenum Press. New York: Marshall, W. L., Laws, D. R. and Barbaree, H. E; 1990.

18. Mann RE, Hollin CR. Sexual offenders’ explanations for their offending. Journal of Sexual Aggression. 2007;13(1):3‑9.

19. Beech A, Fisher D, Ward T. Sexual Murderers’ Implicit Theories. J Interpers Violence. 2005;20(11):1366‑1389.

20. Sanday PR. Rape-free versus rape-prone: How culture makes a difference. In: Evolution, gender, and rape.; 2003.

21. Bulletin 2006. Collectif Féministe Contre le Viol; 2006.

22. Donovan R, Williams M. Living at the Intersection. Women & Therapy. 2002;25(3-4):95‑105.

23. Holzman CG. Counseling Adult Women Rape Survivors: Women & Therapy. 1996;19(2):47‑62.

24. Gauthier C, Jeffrey D. Enseigner et séduire. Presses Université Laval; 1999.

25. Lhomond B. Qu’est ce qu’un rapport sexuel ? Remarques à propos des enquêtes sur les comportements sexuels. mots. 1996;49(1):106‑115.

26. Ferrand A. La « libération sexuelle » est une guerre économique d’occupation. Genre, sexualité & société. 2010;(3). Available at: http://gss.revues.org/index1402.html. Consulté le février 16, 2013.

27. Bozon M. Les significations sociales des actes sexuels. arss. 1999;128(1):3‑23.

Actus – Recherche sur le genre (2)

Ecart entre femmes et hommes dans la publication d’articles scientifiques

Près de 8 millions d’articles scientifiques issus de 1 800 champs différents ont été analysés, du XVIème siècle à aujourd’hui. Les femmes sont sous-représentées parmi les auteur⋅e⋅s. Ainsi, alors qu’elles représentent 39% des postes permanents dans les universités, elles ne représentent que 27% des auteur⋅e⋅ s des publications récentes (1990-2012). Elles ne sont également auteures que de 26% des publications récentes avec un seul auteur. Avant 1990, les femmes étaient sous-représentées en tant que premier auteur⋅e, mais après 1990, cet écart a été en partie comblé. Cependant, elles sont de plus en plus sous-représentées en tant que dernier auteur⋅e, qui est également une position prestigieuse car il s’agit souvent du responsable de l’équipe de recherche. On note tout de même globalement un progrès au cours du temps, puisqu’entre 1665 et 1989, seulement 15.1% des auteur⋅e⋅ s étaient des femmes.

Les auteur⋅e⋅s de l’étude avancent plusieurs hypothèses pour expliquer cet écart entre hommes et femmes. Peut-être que les femmes soumettent moins d’articles, et que leurs contributions aux travaux scientifiques sont en effet moindres, d’où des positions moins prestigieuses, mais cela n’a jamais été démontré. En revanche, des études ont indiqué les femmes sont moins souvent associées à des projets collaboratifs. On sait aussi que les hommes négocient plus et ont plus tendance à mettre en avant leurs réalisations.

Vous pouvez aller voire un graphique interactif synthétisant les données de cette étude ici.

Source

Être un corps : objectivisation et déshumanisation

Une femme est représentée comme un objet sexuel, si son corps ou les parties sexualisées de son corps sont utilisés pour la représenter et sont séparées du reste de sa personnalité. Il a déjà été montré que les femmes déshumanisent  leurs homologues qui sont objectivées, en leur attribuant une nature moins humaine (par exemple : moins serviable, moins curieuse, etc.) ou en les associations moins souvent  à certaines caractéristiques typiquement humaines (par exemple : la culture, la tradition, etc.).

Les auteur⋅e⋅ s ont essayé d’établir un lien entre cette propension à déshumaniser une homologue objectivisée et leur rapport à leur apparence et à leur corps. Leur étude a porté sur 55 jeunes femmes hétérosexuelles, âgées de 19 à 29 ans. Ils ont pu montrer que les femmes qui ont internalisé les normes de beauté et qui cherchent à plaire aux hommes ont plus tendance à déshumaniser leur homologue objectifiée. Cette tendance est médiée par l’auto-objectivisation, qui consiste à s’intéresser beaucoup à son apparence physique. Cette importance accordée à l’apparence physique induit une évaluation et une comparaison avec le corps de ses homologues féminines. Un tel rapport au corps enlèverait à ces cibles féminines leur personnalité et leur individualité, en les réduisant à de simples objets à examiner et évaluer, ce qui résulterait en un subtil processus de déshumanisation.

Source

femmes regardant

Les femmes déshumanisent leurs homologues objectivisées, d’autant plus qu’elles se perçoivent elles-mêmes comme des objets.

La division du travail rémunéré chez les couples homosexuels

Une étude a été menée sur les couples homosexuels (998 couples de gays et 1033 couples de lesbiennes) aux Pays-Bas. Les auteures ont pu montrer que dans les couples homosexuels, en particulier dans les couples de gays, la division du travail rémunéré  est beaucoup plus équitable que dans les couples hétérosexuels. Par ailleurs, le mariage et la parentalité entraîne moins une spécialisation des parents (l’un dans le travail rémunéré, l’autre dans l’éducation des enfants) dans les couples de même sexe, en particulier au sein des couples de lesbiennes . Enfin, les couples de gays effectuent plus d’heures de travail rémunéré que les couples lesbiens.

Source

Les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Les études interculturelles

Partie 1 : les études interculturelles

Partie 2 : le cas de la culture occidentale

Je vais commencer une petite série sur les cultures enclines au viol. Je débuterai par le résumé des études d’anthropologie, notamment celles qu’a menées Peggy Reeves Sanday, et qui l’ont conduit à penser qu’il existait des cultures sans viol et des cultures enclines au viol.

femmes Minangkabau

Femmes Minangkabau

L’anthropologue Peggy Reeves Sanday a étudié plusieurs sociétés préindustrielles afin d’établir leur vision du viol, mais aussi de la sexualité et des rapports entre les hommes et les femmes.

En 1982, elle a ainsi publié une première étude interculturelle où elle comparait 156 sociétés du monde entier1. Elle les a classées en trois catégories :

  • Culture sans viol : le viol est rare, voire absent (47% des sociétés étudiées)
  • Culture où le viol est présent, mais où il manque de données sur sa fréquence (35% des sociétés étudiées).
  • Culture encline au viol (18% des sociétés étudiées): culture où le viol est fréquent ; ou est utilisé comme un acte de cérémonie ; ou bien comme un acte pour punir ou menacer les femmes.

Dans une étude de 19932 portant sur 35 sociétés préindustrielles, Patricia Rozée a trouvé des chiffres bien différents. Elle nota la présence de viols dans toutes les sociétés étudiées et considéra ainsi qu’il n’existait pas de cultures sans viol. Cependant, Sanday ne prétendait pas que dans les cultures sans viols, le viol n’existait pas du tout, mais qu’il était socialement désapprouvé.

Rozée trouva des viols normatifs dans environ 97% de ces cultures (soit 34 cultures sur 35), et des viols non normatifs dans 63% d’entre elles. Ce que Rozée appelle « viols normatifs » sont des rapports sexuels non consentis, mais qui ne sont pas punis, car n’allant pas à l’encontre des normes culturelles établies. Elle classa ces viols normatifs  en six catégories : viol marital, viol d’échange (quand un homme « prête » sa femme à d’autres homme par geste de solidarité ou de conciliation), viol punitif, viol de guerre, viol cérémonial (rituel de défloration, test de virginité…) et enfin viol lié au statut (par exemple : viol d’une esclave par sin maître). Une septième catégories de viols normatifs peut être rajouté : le viol lors d’un rendez-vous amoureux3. A l’inverse, les viols non normatifs s’opposent aux normes sociales et sont donc punis. Ainsi le viol peut prendre de multiples forces, en fonction du contexte sociétal.

Parmi toutes les sociétés étudiées par Rozée, il y en avait donc une qui ne semblait pas offrir de structure sociale permettant de violer les femmes en toute impunité. On peut donc supposer que cette culture est une culture sans viol, selon la définition qu’en donne Sanday. Par ailleurs, les données de Rozée, tout comme celles de Sanday, montrent que la prévalence du viol varie significativement en fonction de l’organisation sociétale.

Reprenant les concepts de Sanday, je vais à présent vous décrire le profil des cultures enclines au viol et des cultures sans viol.

Les cultures enclines au viol

 Une société prônant le viol présente plusieurs caractéristiques :

  • Le viol des femmes est largement autorisé, ou du moins, sa gravité est banalisée1. Des structures sociales permettent de le normaliser4
  • Le groupe des hommes est perçu comme opposé à celui des femmes. L’entrée dans l’âge adulte est marquée par des rituels violents, qui incluent parfois le viol de femmes1.
  • L’épouse d’un homme est perçue comme sa propriété1,4. Ainsi, quand une femme est violée, c’est le mari qui est dédommagé.
  • Domination masculine1,4
  • Séparation des sexes1
  • Violence interpersonnelle1,4
  • Inégalité économique4

Sanday, dans son étude interculturelle de 19821 décrit, de manière assez détaillée le viol et la sexualité dans plusieurs de ces sociétés. Je vous les résume ci-dessous :

Une sexualité violente

gusii

Femmes Gusii

Chez les Gusii, une société du sud du Kenya décrite en 1959, le taux de viol, estimé à partir de dossiers judiciaires, monte à 47,2 pour 100 000 personnes, par an. C’est un taux extrêmement élevé, et qui, de plus, sans doute sous-estimé. Les rapports sexuels hétérosexuels normaux sont décrits chez les Gusii comme un acte pendant lequel l’homme brave la résistance de la femme, et lui fait mal. Quand une jeune épouse ne peut plus marcher le lendemain de la nuit de noce, du fait de la douleur provoquée par l’acte sexuel, son mari est félicité par ses amis et est alors considèré comme « un vrai homme ». Il peut se vanter de ses exploits, notamment s’il a réussi à faire pleurer son épouse. Si l’époux n’a pas réussi à faire mal à sa femme, il est raillé par les femmes plus âgées, qui lui disent qu’il n’est pas viril et qu’il a un petit pénis. Ainsi, chez les Gusii, même un rapport sexuel légitime et consentant est considéré comme un acte agressif et douloureux pour la femme, impliquant un comportement contraignant et humiliant.

Disponibilité des femmes

Dans les îles Marshall (Pacifique), on dit que « chaque femme est comme un passage », c’est-à-dire que l’on considère que les hommes ont le droit d’avoir des rapports sexuels avec n’importe quelle femme.

Le viol comme menace et punition

Dans certaines sociétés enclines au viol, la menace de viol sert à contrôler les femmes. Ainsi, dans les forêts tropicales d’Amérique du

mundurucu

Portrait de deux amérindiens Mundurucu, par le peintre Hercules Florence.

Sud ou dans la Chaîne Centrale en Nouvelle Guinée, il est assez fréquent que la menace de viol soit utilisée comme un moyen de garder les femmes éloignées des maisons des hommes ou de les empêcher de voir les objets sacrés. Dans une société bien connue des anthropologues, les Mundurucu (Brésil), une légende raconte qu’autrefois les femmes dominaient les hommes, et les agressaient sexuellement. Les hommes leur étaient soumis, et effectuaient le travail des femmes, et les femmes ceux des hommes, à l’exception de la chasse. A cette époque, les femmes contrôlaient les maisons des hommes, et les « trompettes sacrées », qui contiennent les esprits des ancêtres. Or ces esprits demandaient régulièrement une offrande rituelle de viande, que les femmes ne pouvaient pas leur fournir, car elles ne chassaient pas. La légende raconte que les hommes ont alors pu voler ces trompettes et ainsi établir la domination masculine. Les Mundurucu gardent ces trompettes dans les maisons des hommes et interdisent aux femmes de les voir, sous peine de subir des viols collectifs. Ces punitions seraient prétendument nécessaires, afin d’empêcher les femmes de reprendre le pouvoir qu’elles avaient par leur passé. Dans cette société, le viol sert aussi à punir les femmes « dévergondées ».

Chez certains Amérindiens chasseurs de bisons, il n’était pas rare que le viol serve à punir une femme adultère. Chez les Cheyenne des grandes plaines, le mari outragé invitait tous les hommes célibataires à violer son épouse.

Le viol en temps de guerre

Une autre forme de viol est le viol en temps de guerre. Les Yanomamo, vivant dans les forêts d’Amérique du Sud ont pour tradition de brutaliser et de violer collectivement les femmes ennemies qui ont été capturées et qu’ils prennent comme épouses. Le manque de femmes, du aux infanticides des bébés de sexe féminin, est  par ailleurs la principale cause de guerre dans cette société.

Les cultures sans viol

Les cultures que Sanday appelle « cultures sans viol » sont des cultures où le viol est rare. Le viol n’y est pas totalement absent, mais il est socialement très désapprouvé et il est puni sévèrement.

iroquois2

La société iroquoise est matrilinéaire

Chez les Touaregs du Sahara, quand une femme dit non à un homme, celui-ci n’insiste pas et ne va pas se montrer jaloux d’un camaradeplus chanceux. Les Pygmées Mbuti de la forêt Ituri, les Jivaro d’Amérique du Sud ou encore les Nkundo Mungo d’Afrique, sont également des cultures où le viol semble quasi-inconnu1. Beaucoup de sociétés matrilinéaires sont des cultures sans viol5. Ainsi, la plus grande société matrilinéaire du monde, celles des Minangkabau d’Indonésie, est une culture sans viol6. C’est aussi le cas des Iroquois5.

Dans ces cultures, les femmes n’ont pas peur du viol quand elles sortent seules. L’anthropologue Maria-Barbara Watson-Franke raconte que, quand elle avoua à une guide Guajiro (Amérique du Sud)  qu’elle avait peur de se promener la nuit dans le désert, cette dernière lui dit qu’elle ressentait la même chose. Mais lorsqu’elle lui narra comment un homme l’avait une fois attaquée en Europe, la femme Guajiro la regarda étonnée : « Tu as peur des gens ? Oh non, il n’y a pas de quoi. Moi je pensai aux serpents ! » 5.

En réalité, les interactions entre hommes et femmes sont très différentes chez les cultures enclines au viol et les cultures sans viol. Dans les cultures sans viol, les femmes sont traitées avec beaucoup de respect, et les rôles reproducteurs et producteurs des femmes sont prestigieux1. Bien qu’il puisse y avoir une certaine division sexuelle dans les rôles et les privilèges, les deux sexes y sont considérés comme équitablement importants1. Les hommes de ces cultures reconnaissent l’autonomie et l’autorité des femmes5. Chez les Minangkabau, les hommes se comportant de manière trop virils sont peu désirables socialement, et ne sont pas considérées comme des bons partis pour le mariage6.

Fille zuni

Fille zuni

Une grande importance est accordée aux rôles des femmes, notamment dans la continuité sociale1. Cette continuité sociale assurée par les femmes s’exprime, dans les sociétés matrilinéaires, par le fait que la mère nomme son enfant – lui assurant un statut de membre du groupe – et pourvoit à ses besoins5. Ainsi, chez les Minangkabau, la transmission de l’héritage s’effectue du côté maternel : les enfants n’héritent pas des terres et des biens de leur père6. Cette vision est opposée à celle, occidentale, selon laquelle la continuité sociale est assurée par un père autoritaire.  Cette importance de la contribution maternelle n’entraîne cependant pas une essentialisation de la maternité, telle qu’elle existe en Occident5. Dans ces sociétés, les mères jouent un rôle important dans la sociabilisation des enfants des deux sexes, et on ne considère pas, que les hommes devraient rompre le lien privilégié qu’ils entretiennent avec leur mère5. Ainsi, chez la culture Zuni (Nouveau-Mexique et Arizona), atteindre l’âge adulte signifie réorganiser les liens mère-enfant, et non pas les rejeter5. A l’inverse, en Occident, on considère qu’un garçon devient un homme en se séparant de sa mère et en créant des liens avec d’autres hommes. Cela peut passer par l’humiliation et la violence des femmes5.

Un des facteurs qui puissent expliquer que les sociétés matrilinéaires soient souvent des cultures sans viol est le fait que les hommes y jouent deux rôles bien distincts dans la continuité sociale : celui de père et celui d’oncle maternel5. Les pères doivent subvenir aux besoins de leurs enfants, et doivent s’en occuper, mais n’ont aucun contrôle sur eux. Chez les Minangkabau, les pères jouent ainsi un rôle très important dans la vie de leurs enfants ; la relation père-enfant est avant tout émotionnelle6. A l’inverse, ce sont les oncles maternels qui exercent l’autorité sur les enfants. Ainsi, les enfants d’une société matrilinéaire ont fréquemment un père, affectueux, et un oncle, autoritaire. La sexualité masculine et l’autorité sont donc dissociées en deux personnes, le père d’une part, l’oncle d’autre part. L’enfant apprend que l’homme qui est le partenaire sexuel de sa mère ne représente pas l’autorité. Ainsi, l’interaction hétérosexuelle n’est pas associée avec la dominance, comme en Occident5.

Femme mosuo

Chez les Mosuo, la violence interpersonnelle est rare.

La violence interpersonnelle est par très ailleurs faible dans les cultures sans viol1 . Chez les Mosuo de Chine ou chez les habitantsde Bougainville, non seulement le viol est très peu fréquent, mais le meurtre est lui aussi très rare5.

Enfin, chez ces cultures, l’environnement naturel est souvent regardé avec révérence, jamais exploité1.

Les pygmées Mbuti représentent typiquement une culture sans viol1. Ils respectent fortement la forêt, l’appelant « mère », « père », « amoureuse », « amie ». Les relations entre les sexes sont similaires à celles qu’ils entretiennent avec leur environnement : pacifiques. La division du travail est peu marquée, les femmes participant souvent à la chasse. Il n’est pas honteux pour un  homme de ramasser des champignons et des noix, ou de laver un bébé. Les femmes participent autant que les hommes aux prises de décision. Par ailleurs, il n’y a pas chez les pygmées Mbuti de volonté de dominer les autres et l’environnement.

mbuti

Femme Mbuti

Conclusion

De ces études anthropologiques, on peut en déduire que le viol ne ferait pas partie de la « nature masculine », mais serait plutôt une conséquence sociétale. Les hommes ne seraient pas des « prédateurs sexuels » par nature.

Sanday apporte une hypothèse sur les causes qui font qu’une culture évolue vers une tolérance au viol, ou non1. Elle suggère que dans de nombreuses sociétés, les femmes sont associées à la fertilité, et les hommes à la destruction. En temps normal, la fertilité et la destruction sont appréciées pareillement, mais en période de disette, la destruction et la guerre sont perçues comme les valeurs suprêmes. Le rôle social des hommes acquiert alors un peu plus grand prestige, et le viol leur permet de rappeler leur supériorité1.

—————————————————————————————————————————-

Références

1. Sanday PR. The Socio‐Cultural Context of Rape: A Cross‐Cultural Study. Journal of Social Issues. 1981;37(4):5‑27.

2. Rozée P. Forbidden or Forgiven? Psychology of Women Quarterly. 1993;17(4):499–514.

3. Koss MP, Goodman L, Fitzgerald L, et al. No Safe Haven: Male Violence Against Women at Home, at Work, and in the Community. American Psychological Association; 1994.

4. McKenzie M, Rozee P. Rape : A Global Perpective. In: Feminism and Women’s Rights Worldwide.; 2009.

5. Watson-Franke M-B. A world in which women move freely without fear of men: An anthropological perspective on rape. Women’s Studies International Forum. 2002;25(6):599‑606.

6. Sanday PR. Rape-free versus rape-prone: How culture makes a difference. In: Evolution, gender, and rape.; 2003.

Bonne année 2013 ! Pour une année féministe !

Bonne année 2013 à tous !

En espérant que ce soit une année plus féministe que 2012…

Mon rapport de statistiques de 2012.

En voici un extrait :

19.000 personnes étaient présentes au nouveau Barclays Center pour voir Jay-Z. Ce blog a été vu 61 000 fois en 2012. S’il était un concert au Barclays Center, il faudrait 3 spectacles pour que tous puissent y assister.

Les femmes de droite, par Andrea Dworkin

Les femmes de droite, par Andrea Dworkin

les femmes de droite

Les femmes de droite est un ouvrage écrit par Andrea Dworkin, féministe radicale, en 1983.  Cette dernière nous propose une

andrea dworkin

Andrea Dworkin

explication à l’allégeance de certaines femmes  à la droite  américaine dure. Comment expliquer que ces femmes adhèrent à des idées opposées à leurs intérêts ? Comment des femmes peuvent-elles être anti-avortement, anti-contraception ou encore rêver d’être femmes au foyer ? Andrea Dworkin nous donne une réponse convaincante dans cette œuvre.

Ce livre a été traduit en français par  Martin Dufresne et Michele Briand. Il est préfacé par Christine Delphy. Martin Dufresne m’a très gentiment envoyé le manuscrit quasi-finalisé. Je vous propose un compte-rendu de ma lecture fort passionnante.

Le livre arrivera en France au mois de mars. Il sera diffusé par la Librairie du Québec, à Paris, à qui les libraires et les individus pourront le commander directement.
Leurs coordonnées sont : 30 Rue Gay-Lussac 75005 Paris, France +33 1 43 54 49 02

Chapitre 1 : la promesse de l’extrême droite

Les femmes vivent dans un milieu dangereux (viol, violence conjugale, etc.) et cherchent avant tout à survivre. Elles obéissent donc aux règles des hommes et pensent qu’elles seront ainsi protégées contre la violence masculine. La droite propose aux femmes une certaine sécurité si elles acceptent d’obéir aux règles. Cela explique pourquoi elles ont tendance à être conservatrices.
Dworkin estime que c’est un suicide.

De la maison du père à la maison du mari et jusqu’à la tombe qui risque encore de ne pas être la sienne, une femme acquiesce à l’autorité masculine, dans l’espoir d’une certaine protection contre la violence masculine. Elle se conforme, pour se mettre à l’abri dans la mesure du possible. C’est parfois une conformité léthargique, en quel cas les exigences masculines la circonviennent progressivement, comme une enterrée vive dans un conte d’Edgar Allan Poe. Et c’est parfois une conformité militante. Elle sauvera sa peau en se démontrant loyale, obéissante, utile et même fanatique au service des hommes qui l’entourent. [...]. Quelles que soient les valeurs ambiantes, elle les incarnera avec une fidélité sans faille.
Les hommes respectent rarement leur part du marché tel qu’elle l’entend : la protéger contre la violence masculine.

Chapitre 2 : la politique de l’intelligence

L’intelligence est refusée aux femmes. L’intelligence est une forme d’énergie qui modifie le monde, et qui a besoin de le connaître pour se développer : le récurage des WC ne permet pas le développement de son intelligence. Deux tiers des analphabètes sont des femmes. L’intelligence qui influence le monde – l’intelligence créatrice-, constitue l’inverse de la féminité. Même chez les femmes des classes supérieures, instruites, l’intelligence sert avant tout à décorer.
Cela ne signifie pas que les femmes ne sont pas intelligentes, mais que l’on nie leur intelligence, et que celle-ci doit rester confinée à une fonction décorative, au lieu de servir à modifier le monde.

Dworkin parle également d’une intelligence sexuelle, consistant à réussir à respecter son intégrité, à pouvoir posséder son propre corps et à n’avoir des rapports que s’ils sont désirés. L’intelligence sexuelle ne se mesure pas en nombre d’orgasmes ou de partenaires, ou d’enfants portés. Ce n’est pas montrer des fesses, mais poser des questions et proposer des théories.

Par ailleurs, les femmes sont sous-payées, et dépendent donc économiquement des hommes. Elles doivent donc exercer un labeur sexuel pour de l’argent, que ce soit dans la prostitution ou le mariage.

Les femmes de droite se disent qu’il veut mieux être une épouse qu’une prostituée : on appartient à un seul hommes. De plus, elles se disent que celles qui ont un emploi sont dupées : en plus d’un travail sous-payé, elles doivent au final quand même exercer le labeur sexuel.

Les femmes de droite ont examiné le monde ; elles trouvent que c’est un endroit dangereux. Elles voient que le travail les expose à davantage de danger de la part de plus d’hommes ; il accroît le risque d’exploitation sexuelle.[...] Elles voient que le mariage traditionnel signifie se vendre à un homme, plutôt qu’à des centaines : c’est le marché le plus avantageux. [...]. Elles savent également que la gauche n’a rien de mieux à offrir : les hommes de gauche veulent eux aussi des épouses et des putains ; les hommes de gauche estiment trop les putains et pas assez les épouses. Les femmes de droite n’ont pas tort. Elles craignent que la gauche, qui élève le sexe impersonnel et la promiscuité au rang de valeurs, les rendra plus vulnérables à l’agression sexuelle masculine, et qu’elles seront méprisées de ne pas aimer ça. Elles n’ont pas tort. Les femmes de droite voient que, dans le système où elles vivent, si elles ne peuvent s’approprier leur corps, elles peu-vent consentir à devenir une propriété masculine privatisée : s’en tenir à un contre un, en quelque sorte.

Chapitre 3 : l’avortement

foetus

Les hommes s’identifient au fœtus, selon Dworkin

Les femmes qui ont avorté à l’époque où c’était encore un crime, étaient très souvent mariées et bonnes mères de famille ; elles ont gardé le silence pour éviter le honte. On leur a appris que toute vie a plus de valeur que la leur. Les hommes refusent l’avortement car ils s’identifient au fœtus. Ils pensent que ce fœtus, ça aurait pu être eux.
La loi, par le mariage, remet une femme à un homme pour qu’il puisse la baiser à volonté (à l’époque où Dworkin écrit son livre, le viol conjugal est encore très souvent non condamné par la loi aux USA, et même quand il l’est, il est en réalité très peu puni). La grossesse est une conséquence de ce coït. Les femmes ne contrôlent pas la venue de la grossesse, car elle ne contrôle pas quand a lieu le coït.

Les femmes sont tenues de se soumettre au coït, et elles peuvent ensuite être tenues de se soumettre à la grossesse.Les femmes sont tenues de se soumettre à l’homme, et elles peuvent ensuite être tenues de se soumettre au fœtus.

Le sexe forcé maintient le coït comme élément central dans la sexualité. Dworkin note que la force masculine est considérée comme "sexy" et sert de mesure au désir masculin. Plus il y a de force dans l’acte sexuel, plus celui-ci semble sexuel.
Sans la force, les hommes ne pourraient amener les femmes à la "baise". Elle énumère plusieurs types de forces :

Le premier type de force est la violence physique : omniprésente dans le viol, la violence conjugale, l’agression.
Le deuxième type de force est la différence de pouvoir entre les hommes et les femmes, qui fait d’emblée de tout acte sexuel un acte de force – par exemple, l’agression sexuelle des filles dans la famille.
Le troisième type de force est économique : le fait de maintenir les femmes dans la pauvreté pour les garder sexuellement accessibles et sexuellement soumises.
Le quatrième type de force est culturel, sur une grande échelle : une propagande misogyne qui transforme les femmes en cibles sexuelles légitimes et désirables

Elle précise que les femmes sont exploitées en tant que classe de sexe, et que donc on ne peut se référer à leur sexualité sans tenir compte du contexte de sexe forcé. Chaque femme vit dans ce régime de sexe forcé. Il y a des croyances comme quoi les hommes utilisent la force car ils sont hommes, et que les femmes aiment la force.

Or le coït transgresse les limites du corps. Ni la procréation ni le plaisir n’exige d’en faire l’acte sexuel central. Mais le coït est le symbole de la condition subordonnée des femmes et c’est pour cette raison qu’il est si répandu.

Ensuite, Dworkin évoque le mouvement hippie des années 1960. Les hommes avaient les cheveux longs et des chemises colorés. Ils ressemblaient à des filles, et les filles ont donc cru qu’ils pouvaient être des alliés, car ils n’avaient pas peur d’être considérés comme efféminés. Ils leur ont promis pleins de choses, notamment l’égalité hommes-femmes.
En réalité, ils ont surtout mis en place des harems : les femmes ont été échangées, jetées, partagées. Si elles refusaient, elles étaient considérées comme coincées.

Les filles des années soixante vivaient ce que les marxistes appellent – mais ne reconnaissent pas dans ce cas-ci – une « contradiction ». C’est précisément en tentant d’éroder les frontières du genre par une pratique apparemment neutre de libération sexuelle que les filles investirent de plus en plus l’acte le plus réificateur du genre : la baise.
[...]
En termes empiriques, la libération sexuelle fut pratiquée à une vaste échelle par les femmes durant les années soixante, et elle échoua : c’est-à-dire qu’elle ne les libéra pas. Son but –découvrit-on – était de libérer les hommes afin qu’ils puissent utiliser les femmes hors des contraintes bourgeoises, et en cela elle a réussi. Une de ses conséquences pour les femmes fut d’intensifier l’expérience d’être sexuellement typées comme femmes – précisément le contraire de ce que ces filles idéalistes avaient envisagé comme avenir.

La grossesse était un frein à la baise pour ces hommes de gauche. Une femme enceinte pouvait plus facilement la refuser. Par

Hippies

La libération sexuelle des hommes de gauche… un prétexte aux violences sexuelles ?

ailleurs une femme avec un enfant, ça réduit aussi la baise : elle doit s’en occuper et ne peut pas être toujours disponible. Donc les hommes de gauche s’investirent dans la lutte pour l’IVG et la contraception.

Entre temps, les femmes de gauche se rendirent compte qu’elles avaient été baisées. Elle quittèrent les mouvements des hommes, la contre-culture et firent un mouvement bien à elles : le mouvement féministe.
Elles se rendirent compte qu’elles avaient vécu de nombreuses violences sexuelles sous prétexte de "libération sexuelle". Elle considérèrent donc que la liberté sexuelle pour une femme passe d’abord par la maîtrise de son corps dans le champs de la sexualité et de la reproduction.

Les hommes de gauche n’apprécièrent pas cela :

mais pour les hommes, [le féminisme] fut une impasse – la plupart d’entre eux ne virent jamais le féminisme autrement que sous l’angle de leur privation sexuelle ; les féministes leur enlevaient la baise facile.

Soudain, les hommes de gauche délaissèrent le combat de l’IVG : si c’était pour baiser, ils étaient d’accord, mais ils s’y opposèrent si le but était que les femmes contrôlent leur fertilité. Ils laissent ce combat de côté en espérant que le droit à l’IVG soit banni. Ainsi, les femmes reviendront à eux, bien à leur place, les jambes écartées, pour les supplier de faire quelque chose. Ainsi, les femmes auront l’IVG, mais aux conditions des hommes.

Les femmes de droite pensent que l’avortement est lié à l’avilissement sexuel des femmes. Elles croient que l’explosion de la pornographie est une conséquence de la légalisation de l’IVG. Elles savent que le contrôle de son corps est juste un prétexte pour l’IVG : ce que veulent vraiment les hommes, c’est de la baise.
Elles savent que la droite et la gauche réduisent les femmes à la baise. Mais elle trouve que la droite est un peu plus généreuse : on ne se fait baisée que par un homme dans le cadre du mariage. Un homme a moins de "force" que dix.

Elle savent que la grossesse permet de responsabiliser un peu les hommes sur les conséquences du coït. Par ailleurs, la grossesse est aussi une bonne excuse pour refuser le coït.

Si elles doivent avorter, elles avorteront illégalement, dans le silence, en priant et en espérant échapper à la mort. S’opposer à l’avortement est une folie, selon Dworkin. Car légaliser l’avortement est le seul moyen d’éviter la boucherie.

Chapitre 4 : Juifs et homosexuels

La droite chrétienne étatsunienne est très hostile aux homosexuels et aux juifs.

Dworkin évoque le racisme et précise que les hommes du groupe racial méprisé sont sujets à deux stéréotypes sexuels. Ils sont décrits :

  • soit comme des violeurs, à la virilité intense et au membre énorme.
  • soit comme des castrés, des efféminés, ou des homosexuels.

La droite joue de ces stéréotypes pour justifier et maquiller l’exercice du pouvoir contre les êtres humains des catégories dominées.

Exemples :

  • les hommes allemands ont été dévirilisés par l’issue de la 1ère guerre mondiale. Ils ont alors avili un groupe d’hommes perçus comme plus masculins (les juifs), comme pour retrouver une virilité perdue..
  • Aux USA, les hommes noirs ont été perçus comme des violeurs seulement après l’ère esclavagiste. Avant, ils étaient considérés comme efféminés, semblables à des bêtes de somme, propriétés de leur maître. Après l’abolition de l’esclavage, les hommes blancs se sont sentis castrés. Ils créèrent alors l’image du violeur comme image-mirroir de ce qu’ils avaient perdu : le droit au viol systématique des femmes de l’autre race.

L’Ancien Testament est beaucoup moins hostile aux homosexuels que le Nouveau Testament. Les règles du Lévitique avaient pour objectif d’assurer la domination masculine, et donc d’éviter les conflits entre hommes, que peut générer l’homosexualité masculine. Il était en fait considéré comme répugnant d’utiliser les hommes comme des femmes, comme des objets sexuels bons à être baiser, car cela risquait de fragiliser le patriarcat. Dworkin évoque à ce sujet la légende de Lot, qui montre le viol des femmes comme acceptable, alors que celui d’un homme est odieux.

lot sodome

Un soir, deux anges sont accueillis par Lot dans sa maison à Sodome. Le peuple de Sodome frappe à la porte pour violer les nouveaux venus. Sur le seuil, Lot les supplie de ne pas manquer à l’hospitalité, et leur propose ses deux filles vierges à la place.

C’est Saint Paul qui a introduit la haine des homosexuels, une haine que continue à ressentir la droite fondamentaliste américaine. Saint Paul a par ailleurs associé homosexualité et judaïsme. Pour les juifs, l’image de la faiblesse associée à l’homosexualité est toujours une menace, dans un monde qui les a presque exterminés. Ceci explique pourquoi Israël est un état militariste : on ne pourra plus accuser les juifs d’être des mous.

Dworkin explique alors pourquoi les femmes de droite rejettent tellement l’homosexualité. Les femmes sont jetables et interchangeables en tant qu’objets sexuels ; elles le sont un peu moins en tant que mères. Elles savent que les hommes n’ont qu’une raison de garder les femmes en vie : elles peuvent porter les enfant.

Seul le fait d’avoir des enfants modère l’utilisation sexuelle que les hommes font des femmes : les user jusqu’à la corde et les jeter, les baiser à mort, les tuer à petit feu. Si l’on n’a pas besoin de femmes pour gouverner le pays ou écrire les livres ou faire de la musique ou cultiver la terre ou bâtir des ponts ou extraire le charbon ou réparer la plomberie ou guérir les malades ou jouer au basketball, pour quoi a-t-on besoin d’elles ? Si l’absence des femmes de tous ces domaines, de tous les domaines, n’est pas perçue comme une perte, un vide, un appauvrissement, à quoi servent les femmes ?

Les femmes de droite ont affronté la réponse. Les femmes servent à la baise et à faire des enfants. La baise mène à la mort, à moins d’avoir aussi des enfants. L’homosexualité – sa visibilité grandissante, les tentatives de la légitimer ou de la protéger, l’impression qu’il y a là une option attrayante et dynamique, qui gagne non seulement des appuis mais des adeptes – a pour effet de rendre les femmes jetables : la seule chose que peut faire une femme pour être valorisée perdra sa valeur, elle ne pourra plus servir d’assise à la valeur des femmes.

C’est aussi vrai pour l’homosexualité masculine que pour le lesbianisme en ce que l’un et l’autre nient la valeur reproductive des femmes aux yeux des hommes ; mais l’homosexualité masculine est d’autant plus terrifiante qu’elle laisse entrevoir un monde sans femmes – un monde où elles sont vouées à l’extinction

Dworkin dit que les femmes de droite se rendent compte que l’humanité des femmes n’est réduite qu’à leur rôle maternel. Or l’homosexualité les menace d’être privée même de cela. Certaines femmes ont mis au monde des enfants car c’était pour elles la seule façon d’avoir un peu une vie de valeur. Elles n’ont compté que là-dessus, et ne veulent pas perdre cela.

Cependant, l’homophobie est un suicide pour les femmes, car elle encourage la haine de tout ce qui est perçu comme féminin.

Chapitre 5 : le gynocide annoncé

Lorsque les enfants cessent d’être entièrement désirables, les femmes cessent d’être entièrement nécessaires.

C’est sur cette phrase, énoncé par un journaliste du début du XXième siècle et qui avait déjà attiré l’intention de Virigina Woolf, que Dworkin va bâtir son argumentaire.

La valeur des femmes ne réside que dans leur valeur reproductive. Si leurs enfants sont indésirables, les femmes sont considérées comme inutiles ; si leurs enfants sont désirables, les femmes ont alors plus de valeurs. Ainsi :

  • les femmes pauvres et non blanches, dont les enfants sont indésirables, sont stérilisées ou soumises à des programmes de contrôle des naissances.
  • les femmes blanches sont poussées à se reproduire (médailles, etc.)

C’est les deux faces de la même médaille.

Le statut social des personnes âgées s’est fortement dégradé au cours du XXième siècle. Personne ne fait le lien avec le fait qu’avant les vieux étaient surtout des hommes, alors que maintenant les vieux sont surtout des vieilles. Les femmes âgées n’ont aucune valeur, car incapables de se reproduire. Ces dernières – majoritairement blanches, car les noires meurent avant – sont reléguées dans des hospices, une fois devenues inutiles. Là elles connaissent la crasse, l’avilissement et le sadisme. Les jeunes femmes blanches sont empêchées de savoir ce qui les attend, du fait justement que ces personnes âgées soient tenues à l’écart.

médicaments

Les femmes sont droguées collectivement.

Dworkin évoque ensuite la surmédicamentation des femmes (tranquillisant, somnifères, amphétamine…). Les femmes sont perçues comme irrationnelles et émotives. Si elles vont mal, ce n’est pas à cause des conditions objectives de leur existence, mais parce que ce sont des femmes. Les médicaments permettent de les maintenir dans leur rôle social, dans la passivité et le silence. Ce dopage massif montre aussi le peu d’importance qu’on accorde à l’intelligence et à la personnalité des femmes.

Passons aux programmes d’aide sociale. Dworkin évoque la règle de la "mère apte au travail" : on impose un travail aux femmes assistées, si on considère qu’il s’agit pour elles d’un "travail convenable". Si ces femmes refusent ce "travail convenable", elles sont exclues du régime d’aide sociale. Souvent ces femmes sont incitées à se prostituer. Au Nevada, où la prostitution est légale, la prostitution a déjà été proposée comme "travail convenable".
Les assistées sociales n’ont pas droit à une vie sexuelle privée, car l’Etat fouille dedans pour savoir avec qui elles couchent. Il est donc logique de les orienter vers la prostitution.
Au final, la mission de l’aide sociale est de punir les femmes d’avoir eu des rapports sexuels et des enfants hors mariage. La souffrance des assistées sociales n’est que ce qu’elles méritent. L’aide sociale a au final deux grands rôles :

  • elle crée et maintient un bassin de main d’œuvre disponible à faible prix.
  • elle incite aussi les femmes pauvres à ne pas avoir d’enfants.
    En bref elle permet un contrôle des femmes et endigue la reproduction des superflues (femmes noires et hispaniques)

La question que pose ensuite Dowrkin est : qu’arrivera-t-il aux femmes quand les hommes pourront contrôler la reproduction, non seulement socialement, mais aussi biologiquement ? Qu’arrivera t-il aux femmes qui ne sont plus vraiment nécessaires, soit parce qu’elles ne peuvent plus se reproduire (femmes âgées), soit parce que leurs enfants sont indésirables (pauvres et minorités ethniques) ?

Dworkin dit ensuite qu’il existe deux modèles qui décrivent la façon dont les femmes sont socialement contrôlées et sexuellement utilisées : le modèle du bordel et le modèle de la ferme.

Le modèle du bordel est lié à la prostitution, au sens strict ; des femmes rassemblées aux fins d’être utilisées pour le sexe par des hommes ; des femmes dont la fonction est explicitement non reproductive, presque antireproductive ; des animaux sexuels en rut ou qui feignent de l’être, s’affichant pour le sexe, qui se pavanent et posent pour le sexe.

Le modèle de la ferme est lié à la maternité, aux femmes en tant que classe ensemencées par le mâle et moissonnées ; des femmes utilisées pour les fruits qu’elles portent, comme des arbres ; des femmes allant de la vache primée à la chienne pelée, de la jument pur-sang à la triste bête de somme.

Ces deux pôles semblent opposés, mais ils ne le sont qu’en apparence. Une femme peut connaître dans sa vie ces deux conditions.
Le modèle du bordel est accepté seulement parce qu’il s’agit de femmes. Il s’agit d’une sorte de prison où les femmes sont exhibées comme des animaux sexuels dans un enclos. C’est un endroit où les hommes aiment avoir des femmes à disposition, parquées, parmi lesquelles ils peuvent avoir du choix. La prostitution du rue suit aussi ce modèle.
Dworkin dit que la prostitution n’est pas un choix : c’est l’Etat qui crée les conditions qui font que les femmes tombent dans la prostitution. En général, personne ne s’intéresse à la volonté des femmes, sauf dans ces débat, où l’on met en avant le prétendu choix des femmes à se prostituer. Il en va de même pour les débats sur la maternité de substitution.
Alors que, traditionnellement, la reproduction entre dans le cadre du modèle de la ferme, la maternité par substitution la placerait dans le modèle du bordel.

Le prohibitionnisme de la prostitution n’est pas compatible avec la vision féministe. Les prohibitionnistes considèrent que les prostituées sont responsables de leur situation ; les féministes pensent que c’est l’Etat qui crée la conjecture sociale et économique dans laquelle la vente de sa sexualité et de sa capacité reproductive devienne l’un des rares moyens de subsidence pour les femmes.

mere-porteuse

La GPA va t-elle permettre de placer la reproduction dans le modèle du bordel ?

Dworkin fait ensuite une comparaison entre le modèle de la ferme et le modèle du bordel.
Selon elle, le modèle de la ferme, qui sert au sexe et à la reproduction, est peu efficace. Il implique une relation particulière entre le fermier et sa terre. Le fermier peut ressentir certains sentiments, une certaine tendresse et compassion pour sa terre, même s’il l’exploite. De plus, il y a une certaine valorisation de la maternité.
A l’inverse, le modèle du bordel, qui sert seulement au sexe, est très efficace. Le joug est trop lourd. Les femmes n’arrivent pas à se rebeller collectivement.
Le modèle de la ferme a connu quelques rebellions. Le fait qu’il y ait eu les luttes féministes, formées par des femmes issues de ce modèle, démontrent son inefficacité.

Dworkin pense que les technologies reproductives vont permettre l’application du modèle du bordel à la reproduction. La reproduction va devenir une marchandise comme l’est déjà le sexe.

Ces nouveaux moyens permettront – enfin – aux hommes de vraiment posséder des femmes pour le sexe et des femmes pour la reproduction, toutes contrôlées avec la même précision sadique par des hommes.
Et se produira un nouveau genre d’Holocauste, aussi inimaginable aujourd’hui que ne l’était la version nazie avant son avènement ; une chose dont personne ne croit « l’humanité » capable. La technologie reproductive déjà ou bientôt disponible, liée à des programmes racistes de stérilisation imposée, offrira enfin aux hommes les moyens de créer et de contrôler le genre de femmes qu’ils veulent : le genre de femmes qu’ils ont toujours voulu. Pour paraphraser la Ninotchka d’Ernst Lubitsch justifiant les purges de Staline, il y aura moins de femmes, mais des femmes meilleures. Il y aura des domestiques, des prostituées sexuelles et des prostituées reproductives.

Les femmes ne veulent pas mourir et qu’elles ont trouvé deux solutions très différentes pour survivre dans ce monde d’hommes :

  • la solution des femmes de droite est de se plier aux impératifs sexuels et reproductifs des hommes, afin d’obtenir des miettes de dignité.
  • l’autre solution, celle des féministes, est de voir en chaque femme un être humain.

Avec le développement des technologies de reproduction, il sera de plus en plus dur pour les femmes de s’affirmer en tant que personnes de valeur. De plus en plus de femmes croiront être protégées par les valeurs religieuses qui vénèrent la maternité. Les femmes utiliseront les valeurs religieuses face aux scientifiques mâles. En réalité les hommes scientifiques et les hommes religieux s’allieront.

Chapitre 6 : l’antiféminisme

Le féminise est détesté car les femmes sont haïes. L’antiféminisme est l’expression de la misogynie, c’est son argumentaire politique.
L’antiféminisme soutient la conviction que l’avilissement massif des femmes n’est pas une violation de leur nature. L’utilisation des femmes par les hommes est conforme à leurs natures respectives d’homme et de femme.
Bloquer les efforts des femmes pour avancer vers la liberté est l’indépendance est une démonstration de haine envers les femmes.

L’antiféminisme se développe selon trois modèle

  • le modèle séparés-mais-égaux
  • le modèle de la supériorité féminine
  • le modèle de la domination masculine

Le modèle séparés-mais-égaux a été appliqué à la race dans le cadre de l’apartheid aux Etats-Unis. La séparation est bien réelle, mais l’égalité est une chimère. Ce modèle se fonde sur des prétendus critères biologiques. Selon cette idéologie, les femmes ne sont inférieures que parce qu’elles ont intégré une sphère qui n’est pas la leur : la sphère masculine, où elles n’ont pas leur place. Il y a promesse d’égalité dans le fait de présenter deux sphères séparées et d’affirmer qu’elles sont égales.

Le modèle de la supériorité féminine affirme que les femmes sont supérieures moralement et qu’elles n’ont pas désir sexuel. Derrière son aspect apparemment sympathique pour les femmes, ce modèle sert en réalité à les rabaisser car il considère que leur nature morale ne devrait pas être contaminés par les vulgaires activités et responsabilités des hommes. Parce qu’elles sont bonnes, les femmes ne peuvent pas être des sujets à part entière. Il existe une version pornographique de ce modèle qui prétend que les femmes détiennent le pouvoir car elle provoque du désir sexuel chez les hommes. C’est un pouvoir que Dworkin compare à celui du cadavre qui attire les vautours.

Enfin, le modèle de la domination masculine s’appuie sur la biologie ou la religion et prétend que les hommes sont supérieurs aux femmes, car c’est comme ça. Ce modèle fonctionne en faisant passer l’hostilité pour de l’amour. C’est un modèle qui soutient aussi que ce sont les hommes qui doivent gouverner et dominer l’économie, la politique ou la culture.

Ces trois modèles ne sont pas antagonistes qu’en apparence : ils se combinent à merveilles pour subordonner les femmes.  En effet, les argumentaires antiféministes puisent dans ces trois modèles simultanément, sans égard à aucune logique.

L’antiféminisme propose deux normes en ce qui concerne les droits et les responsabilités, deux normes déterminées par le sexe. Le féminisme au contraire soutient qu’il existe un seul critère unique de liberté humaine et un seul critère de dignité humaine. S’il refuse de se fonder sur un principe de dignité universel, le féminisme se transforme en son pire ennemi : l’antiféminisme

La libération des femmes ne se fera qu’en démantelant le système de classe de sexe. Pour cela il faut prendre acte de ce système et ne pas faire comme s’il n’existait pas. Les femmes doivent avoir conscience de leur situation pour pouvoir la changer. Les antiféministes considèrent femmes et hommes comme ayant déjà atteint l’égalité, et prétendent que l’on doit éviter toute analyse sexuée des phénomènes sociaux dans l’état actuel des choses. Ils prétendent qu’on victimise les femmes quand on analyse le système de classe de femmes, et qu’on les dégrade.

Deux éléments structurent ainsi le féminisme :

  • affronter le système de classes de sexe
  • l’exigence d’un critère unique de dignité humaine

Les femmes constituent une classe et partagent une condition commune. Cela signifie que le sort de chaque femme est lié au sort de l’ensemble des femmes. Cette condition commune est celle d’être subordonnée aux hommes.

Quatre crimes balisent cette condition :

  • le viol
  • la violence conjugale
  • l’exploitation économique
  • l’exploitation reproductive

Le cercle de ces crime définit la condition des femmes.

mur de la prostitution

Dworkin compare la prostitution à un mur qui enferme les femmes dans leur condition…

Au cœur de la condition des femmes se trouve la pornographie, l’idéologie qui définit ce que sont les femmes. C’est la justification des crimes. La prostitution est le mur de cette condition, qui les enferme dans leur classe de sexe. La pornographie et la prostitution servent à signifier que les femmes méritent les crimes qui définissent leur condition et qu’elles subissent.

Dworkin en déduit :

Pour les féministes, le sens de cette description de la subordination des femmes, de la façon dont elles y sont maintenues et dont elle leur est appliquée systématiquement, est très simple : nous devons briser ce cercle, abattre ce mur, annihiler le cœur de ce système. Pour les antiféministes, le message est également simple : tout ce qui renforce ou nourrit n’importe quel aspect de ce modèle est d’une grande utilité pratique pour maintenir les femmes en état de subordination.

L’antiféminisme sévit également lorsqu’il propose de sacrifier un groupe particulier de femmes (généralement pauvres, noires,

coeur

…et la pornographie, au cœur de cette condition.

etc.). C’est une promesse politique qui est faite – et tenue : certaines femmes s’acquitteront des pires tâches et les autres n’auront pas à le faire. C’est une stratégie qui séduit certaines femmes prêtes à sacrifier d’autres femmes aux bordels et aux fermes, pour se protéger. Dworkin rappelle qu’il n’existe qu’une seule protection pour n’importe quelle femme : la liberté de toutes les femmes.

Les femmes de droite croient que le monde actuel ne peut pas être changé. Leur point de vue est alors assez logique. Elles pensent que :

  • le mariage va les protéger du viol et de la violence conjugale
  • le statut de femme au foyer va les protéger de l’exploitation économique
  • le reproduction va leur apporter de la valeur – même si cela les rend plus vulnérables à l’exploitation reproductive

Mais leur raisonnement est faux, car il y a quelque chose qu’elles ignorent : le foyer est l’endroit le plus dangereux pour les femmes.  Une information qu’elles n’ont pas, à cause du silence des mères – et de la société – sur la violence des conjoints et des pères.

Par ailleurs, les femmes de droites voient les féministes comme des femmes, c’est-à-dire des êtres pornographiés et captifs. Elles ressentent de la répulsion et préfèrent miser sur des personnes de pouvoir. De plus les féministes peuvent leur être nuisibles car elles ruinent les marchés qu’elles cherchent à conclure avec le pouvoir masculin.

Une fois que l’on a compris l’ampleur du pouvoir masculin, il y a deux stratégies :

  • tenter de le détruire, comme le proposent les féministes
  • s’y plier, comme le proposent les femmes de droite

Y a t-il un moyen de détruire ce système ? Dworkin finit son livre sur ces réflexions :

Faudra-t-il cent poings, mille poings, un million de poings lancés contre le cercle de crimes sexuels pour le détruire, ou les femmes de droite ont-elles essentiellement raison de le croire indestructible ? Le mur de la prostitution peut-il être escaladé ? Peut-on faire obstacle à ce qui constitue le cœur de l’oppression de sexe : l’utilisation des femmes comme pornographie, la pornographie comme étant ce que les femmes sont ? Si l’antiféminisme triomphe du mouvement de libération des femmes – maintenant, encore, toujours –, il faut admettre que quiconque possède le pouvoir politique ou représente l’ordre social ou impose son autorité tient les femmes pour de bon – quel que soit le nom que l’on ou qu’il donne à sa ligne politique ; la droite, au sens large, tient les femmes pour de bon. Le statisme et la cruauté auront triomphé de la liberté. La liberté des femmes face à l’oppression de sexe a de l’importance ou elle n’en a pas ; soit elle est essentielle, soit elle ne l’est pas. Décidez une fois de plus.

Actus – Recherche sur le genre (1)

J’ai décidé d’inaugurer un nouveau type d’articles : des "brèves" sur ce que la science peut nous apprendre sur le patriarcat et les rapports sociaux entre les sexes. En gros, je regarde dans Google Scholar quelles publications sont parues récemment à ce sujet, et je vous fais un petit résumé :) .

Médias et hypersexualisation des petites filles

Les auteures ont présenté à des petites filles âgées de 6 à 9 ans deux "poupées en papier" : une sexualisée et une non-sexualisée. Ils leur ont posé 4 types de questions : 1) Quelle est la poupée qui te ressemble le plus ? 2) A quelle poupée voudrais-tu le plus ressembler ? 3) Laquelle de ces deux poupées est la plus populaire à l’école et 4) Avec quelle poupée préfères-tu jouer ? La poupée sexualisée a le plus souvent été choisie pour répondre à la question 1 et 3, c’est à dire que les petites filles ont envie d’être sexualisée, et pensent qu’elles seront ainsi populaire. Certains facteurs servent de "protection" face à ce désir d’être sexualisée : faire de la danse (peut-être lié à une meilleure appréciation de son corps), l’implication de la mère dans ce que regarde sa fille à la télé, et la religiosité de la mère. Le temps passé à regarder la télé ou des films ne semble pas avoir eu d’effets sur le choix de la poupées.
Source

Poupées

Exemple de "poupées de papier"

Stéréotypes sur les compétences en maths chez les enfants chiliens

Les stéréotypes sur les compétences en mathématiques sont déjà présents chez les enfants chiliens âgés de 3 à 5 ans. En effet, ils ont tendance à penser qu’un personnage féminin aimerait moins les mathématiques que l’espagnol, et y réussirait moins bien. A l’inverse, ils croient qu’un personnage masculin réussit aussi bien dans le domaines mathématique que linguistique.
Source

Genre, ethnie et sourires

Il a déjà était démontré que les femmes sourient plus que les hommes. Le but de l’étude était de découvrir à quel âge apparait cette différence. Il semblerait que ce soit à l’âge de 11 ans.  Par ailleurs, contrairement à ce qui avait été démontré précédemment, les auteur-e-s ont trouvé que la différence entre les sexes est plus forte chez les afro-américains que chez les américains blancs.
Source

L’orientation de dominance sociale, perception de la sexualité et usage de préservatifs féminins

L’importance de l’orientation de dominance sociale (SDO) a été mesurée chez des étudiant-e-s hétérosexuel-le-s. La SDO est la mesure d’une préférence des individus pour un système social hiérarchisé.  Les auteures ont pu montrer que les personnes présentant une forte SDO endossaient plus fréquemment la croyance selon laquelle les hommes devraient dominer sexuellement les femmes. Par ailleurs, les femmes présentaient une plus faible SDO que les hommes, et croyaient moins au fait que les hommes doivent dominer sexuellement les femmes. Les participants qui endossaient une plus forte SDO présentaient aussi une plus faible auto-efficacité sexuelle (confiance dans les situations sexuelles, en sa capacité de refuser un rapport et dans son assurance à recevoir de la satisfaction sexuelles, etc.) et utilisaient moins de préservatifs féminins.
Source

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. L’expression de la colère

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes

Partie 3 : l’expression de la colère

Partie 1 : l’occupation de l’espace

Partie 2 : le temps de parole et le choix des sujets de conversation

colère

Vajrapani, un bodhisattva

Nous avons vu que prendre de la place dans l’espace, et contrôler la conversation, étaient deux façons d’affirmer son statut social. Or, ces comportements sont considérés comme inappropriés pour les femmes. Nous allons maintenant voir comment une autre marque de la domination – l’expression de la colère – est déniée aux femmes.

Colère et pouvoir

La colère est une émotion, fortement inconfortable, qui répond à la perception d’une offense ou d’une négligence1. Elle permet de mobiliser des ressources afin de rétablir son intégrité physique et psychique. C’est une émotion sociale, car elle est le plus fréquemment dirigée vers autrui. Elle va de l’irritation à la rage.

Afficher sa colère semblerait être lié à la notion de pouvoir. En effet, pour que l’expression de la colère soit perçue comme légitime, encore faut-il que celui ou celle qui l’exprime, ait le pouvoir de régler la situation génératrice de colère2. Le lien entre colère et statut social a été confirmé par plusieurs études. Dans l’une, datant de 1997, la colère exprimée par des individus de statuts sociaux élevés a été jugée comme plus appropriée1.

Don Draper en colère

Ceux qui expriment de la colère sont perçues comme des dominants

Par ailleurs, Larissa Tiedens a également mené une série d’expérimentations à ce sujet3. L’une d’elle  a consisté à faire visionner à 76 participants une vidéo d’un politicien tenant le même discours, mais exprimant soit de la colère, soit de la tristesse, et à leur faire remplir un questionnaire. Les personnes qui avaient vu le politicien en colère avaient tendance à le considérer comme un meilleur leader politique. Une autre de ces expériences a eu lieu dans une entreprise et a montré que les personnes qui exprimaient le plus souvent de la colère étaient aussi celles qui avaient le meilleur statut social (meilleur salaire, plus de promotion et mieux estimé-e-s par le manager). Enfin, la dernière expérimentation était sur le mode de l’entretien d’embauche : des étudiants en école de commerce ont visualisé des vidéos, où un candidat disait s’être soit senti triste, soit en colère, suite à une erreur d’un des ses collègues de son ancienne entreprise. Les participants ont jugé que le candidat « colérique » méritait un salaire et une position hiérarchique plus élevés que le candidat « triste ».

D’autres expériences, basées sur des photographies de visages, ont confirmé que les personnes qui expriment de la colère sont perçues comme plus dominantes que celles qui expriment de la tristesse ou de la peur4,5.

Expression de la colère : une question de sexe ou de genre ?

Il semblerait qu’il n’y ait que peu de différences, en termes de fréquences ou d’intensité, dans le ressenti de la colère chez les hommes et les femmes6. Que l’on soit homme ou femme, on ressentirait de la colère à une fréquence de 1 à 2 fois par semaine7. Une étude de 1996 portant sur 2031 adultes indique même que les femmes ressentiraient plus fréquemment de la colère, en particulier si elles ont des enfants8. Les femmes signalent également des colères plus intenses et plus persistantes dans le temps9.

La différence principale résiderait dans l’expression de cette colère, mais les résultats des études sont plutôt contradictoires à ce sujet.

Certaines études suggèrent que les filles et les femmes expriment moins leur colère que les personnes de sexe masculin. Ainsi,  selon une enquête de 1992, les femmes avaient plus tendance à affirmer, que quand elles étaient en colère,  elles le « gardaient pour soi »10. Une étude de 2000 portant sur des enfants indique que les filles ont plus souvent tendance à ne pas exprimer leur colère11. Un autre, de 2004, portant également sur des enfants indiquent que c’est autour de l’âge de 4-5 ans, que les filles commencent à consciemment inhiber l’expression de leur colère6. Cependant,  Sharkin et Gelo n’ont pas réussi à montrer, en 1991, sur un échantillon de 150 étudiants, que les femmes étaient plus mal à l’aise avec leur colère12.

Des études montrent des différences dans la façon d’exprimer la colère. En effet,les femmes exprimeraient leur colère de

femme fâchée

Les femmes – ou du moins les personnes féminines – ont tendance à exprimer leur colère moins ouvertement

façon moins agressive que les hommes : elles parlent9,13, pleurent6, prient9, cherchent la réconciliation14 ou retournent l’agressivité contre elles-mêmes14 tandis, que les hommes ont plus tendance à utiliser des stratégies plus directes, plus extériorisés et plus violentes14, comme jeter des objets6 ou frapper14. Cette différence dans la  propension à l’agressivité physique apparaitrait à l’âge de 1 ou 2 ans, et se maintiendrait jusqu’à l’âge adulte6. Une étude de 1993 confirme que les hommes manifestent plus d’agressivité quand ils sont colère, alors que la colère des femmes s’exprime par de l’hostilité indirecte et de l’irritabilité15.

Enfin, dans certaines études, les différences entre hommes et femmes dans l’expression de la colère sont faibles, voire non significatives,  mais des différences apparaissent beaucoup plus clairement si on tient compte du genre, à savoir le « sexe sociale ». Une étude de 1992 portant uniquement sur des femmes, a montré que face à une provocation, les femmes fortement masculines étaient plus agressives que les femmes peu masculines16. Une étude de 1991 n’a détecté aucun effet significatif du sexe sur le type d’expression de la colère, alors que le lien entre identité de genre et expression de la colère était net. En effet, les personnes masculines avaient plus tendance à se mettre en colère et à l’exprimer, alors que les personnes féminines cherchaient à la contrôler et à ne pas l’exprimer17. Une autre étude de 1993 par les mêmes auteurs, et portant plus spécifiquement sur les personnalités de type A, renouvelle ces résultats15.

Ces mêmes auteurs ont approfondi le lien entre colère et genre dans une étude de 199618. Ils ont estimé à l’aide de tests 17 mesures de la colère, de l’hostilité et de l’agressivité. Pour la colère, en particulier, ils ont estimé trois tendances :

  • Colère extériorisée : la tendance à exprimer la colère envers des personnes ou des objets de l’environnement
  • Colère intériorisée : la tendance à ressentir la colère mais à ne pas l’exprimer
  • Colère contrôlée : la tendance à contrôler le ressenti et l’expression de la colère

Les auteurs ont effectué une ACP à partir de ces 17 variables. Ils ont alors pu synthétiser tous ces comportements en trois types :

  • Comportement 1 : colère extériorisée et agressive, qui inclut de l’agressivité physique.
  • Comportement 2 : forte tendance à la colère, et une colère peu contrôlée et exprimée verbalement ou indirectement.
  • Comportement 3 : colère non exprimée, suivie de ressentiment, de suspicion, d’irritabilité et d’agressivité passive.
homme en colère

Les hommes – et les personnes masculines en général – exprimeraient leur colère de façon plus ouverte et plus agressive

Les analyses statistiques indiquent que les hommes ont plus tendance à adopter le comportement 1. A part cela, le sexe biologique n’était corrélé à aucun autre comportement colérique.

Par contre, le genre était clairement une variable explicative du type de comportement. Par genre, il faut entendre « masculinité » et « féminité ». A noter que « féminité » et « masculinité » ne sont pas exclusives : une même personne peut être masculine et féminine.

Les personnes masculines adoptaient plus fréquemment le comportement de type 1 et le comportement de type 2. A l’inverse, les personnes féminines adoptaient peu les comportements de type 1, de type 2, et de manière surprenante, de type 3.

Certains de ces résultats sont confirmés par une étude de 2001 portant sur un échantillon australien7 : elle a montré que les personnes masculines privilégient les formes de colère extériorisées, et peu contrôlées. Ce sont aussi des personnes qui estiment que la colère fait partie intégrante de leur personnalité. Les personnes féminines, quant à elles, ont plutôt tendance à exercer un fort contrôle de leur colère, et à ne pas l’exprimer.

Enfin,  dans une étude de 200919, des hommes devaient lire un scénario décrivant une humiliation. On leur demandait de se mettre à la place de la personne humiliée. Ils devaient ensuite remplir un questionnaire sur leurs émotions. Une semaine plus tard, on leur en envoyait un second, auquel ils devaient aussi répondre. Les résultats montrèrent que les participants masculins et féminins ressentirent avec la même intensité de la colère juste après avoir lu le scénario. Cependant les personnes masculines indiquaient plus souvent des attentions agressives et ruminaient plus : une semaine après, ils disaient être toujours en colère et  maintenaient leurs intentions agressives.

Sociabilisation

bébé pleurant

Les pleurs d’un bébé ne seront pas interprétés de la même manière selon qu’il soit un garçon ou une fille.

Même chez les nourrissons, les attentes en matière d’émotion ne sont pas les mêmes de la part de l’entourage. Dans une expérience très connu, datant de 197620, deux groupes de participants visionnaient  une vidéo d’un bébé en train de pleurer. L’expérimentateur disait à un groupe que le bébé était une fille, et à l’autre, un garçon. Les participants devaient ensuite se prononcer sur le pourquoi des pleurs du bébé sur la vidéo. Le groupe qui pensait qu’il s’agissait d’une fille évoquait le plus souvent la peur pour expliquer les pleurs, alors qu’à l’inverse, le groupe qui pensait qu’il s’agissait d’un garçon évoquait la colère. Cette expérience a été renouvelée en 1980 avec des participants âgés de 5 ans21, ce qui montre que même les jeunes enfants ont intégré l’idée selon laquelle la colère est une émotion masculine.

Le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les garçons durant la petite enfance. En effet, les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22, 14. Ainsi, dans un travail effectué par Fivush, les mères n’utilisaient jamais le terme « en colère » quand elles créaient une histoire pour leur fille, mais l’employaient pour leur fils22.

Les adultes laissent également plus aisément les garçons exprimer leur colère que les filles9. Les mères encouragent plus activement les garçons que les filles à répondre aux provocations par la colère et la vengeance14.  Les garçons  s’attendent aussi à ce que leur mère réagisse plus chaleureusement quand ils expriment de la colère plutôt que de la tristesse14.

De plus, bien que les enfants rejettent les garçons qui sont souvent agressifs, les adultes et les enfants vont évaluer moins négativement un acte agressif isolé s’il provient d’un garçon que d’une fille14.

Tout cela peut expliquer pourquoi les hommes, ou du moins les personnes masculines, expriment plus ouvertement leur colère à l’âge adulte.

Interdiction sociale aux femmes d’exprimer la colère

La colère des femmes est souvent perçue très négativement. Un cliché habituel sur les femmes qui se mettent en colère, est que celles-ci sont des hystériques irrationnelles et des harpies23. Par exemple, des Républicains ont dit, lors des élections primaires précédentes, d’Hillary Clinton que celle-ci était trop colérique pour pouvoir être Présidente des Etats-Unis. De même, les féministes sont souvent décrites comme haineuses, agressives et hystériques : leur colère n’est pas prise au sérieux.

Suffragettes

Les suffragettes étaient déjà dépeintes comme des harpies hystériques

Des études scientifiques tendent à montrer qu’il n’est pas bien vu, pour une femme, d’exprimer sa colère. Ainsi, Lewis a montré en 200024 que les dirigeants de sexe masculin était perçus comme plus compétents quand ils employaient un ton colérique, plutôt qu’un ton neutre ou triste. A l’inverse, les dirigeantes de sexe féminin étaient perçues comme peu compétentes quand elles exprimaient de la colère. Cela a été interprété comme reflétant le plus faible statut social des femmes.

femme en colère

Une femme qui dit avoir ressenti de la colère sera jugée "incontrôlable".

Une autre étude, datant de 200823 a répliqué des résultats de l’étude de Tiedens cité précédemment3: un candidat à un poste, de sexe masculin et exprimant un sentiment de colère, est perçu comme plus compétent, méritant un meilleur salaire et une meilleure situation dans l’entreprise, qu’un candidat exprimant de la tristesse. Les participants à l’étude considéraient aussi que son sentiment (la colère) étaient plutôt dus aux circonstances extérieures, et non à sa personnalité, par rapport au candidat « triste ». Mais les auteurs ont aussi montré, qu’à l’inverse, pour une candidate, il vaut mieux exprimer de la tristesse que de la colère, au risque d’être perçue comme peu compétente et méritant un bas salaire et une situation basse dans la hiérarchie. Par ailleurs, on considérera que, si elle exprime sa colère, cela est due à sa personnalité (« c’est une fille colérique », « elle est agressive ») et non pas aux circonstances extérieures (« la situation était difficile »). Dans une autre expérience, ils ont pu montrer, en fixant le statut social (le ou la candidat-e était soit présenté comme un assistant bas dans la hiérarchie, soit comme un ou une chef-fe de direction),  qu’une femme de haut statut social, mais exprimant de la colère, étaient considérée comme moins compétente et méritant un plus bas salaire, qu’une femme de bas statut social, mais qui employait un ton neutre. Il est à noter qu’on ne trouve pas un tel effet chez les hommes : les hommes de bas niveau social n’était pas perçu comme moins compétents quand ils étaient « colériques » plutôt que neutres. Les femmes « colérique » étaient considérée comme moins compétentes que n’importe quel homme, de bas ou haut statut social, exprimant de la colère ou employant un ton neutre. Toutes les candidates, de haut et bas statut social, étaient considérées comme « incontrôlables » quand elles exprimaient de la colère, mais pas les hommes. Ce serait, cette impression d’« incontrôlabilité » qui aurait fait que les participants à l’étude se refusaient à leur donner une bonne situation dans l’entreprise et un bon salaire. Cependant,  si on arrivait à les convaincre que la colère des femmes était légitime, alors ces dernières paraissaient moins « incontrôlables » et les effets négatifs de leur colère s’annulaient. Ces expériences montrent que, quand une femme exprime sa colère, elle est perçue comme « folle », « incontrôlable », « irrationnelle » : sa colère ne semble pas légitime, et est donc mal perçue.

Roger Sterling

Un homme sera vu comme plus dominant, et plus susceptible d’exprimer de la colère, qu’une femme

Hess, Adams, & Kleck ont également mené en 2005 une série d’expérience pour mieux comprendre le lien entre sexe, statut social et expression des émotions2. Dans une première expérimentation,  ils ont montré à des participants des photos de visages de personnes des deux sexes. Les participants devaient dire  quelles émotions la personne sur la photo était susceptible d’exprimer. Ils devaient aussi noter son niveau de dominance et de sociabilité. Résultats : les sujets ont considéré que les hommes avaient plus de chance d’exprimer de la colère, du dégoût et du mépris, et les femmes, de la peur et de la tristesse. Par ailleurs, les hommes ont aussi été notés comme plus dominants et les femmes comme plus sociables et chaleureuses. Un test statistique (test de Goodman) a suggéré que la plus forte dominance  attribuée aux hommes expliquait pourquoi ils étaient perçus comme plus colériques, mais aussi plus prédisposés au mépris et au dégoût. A l’inverse, si les femmes étaient perçues comme plus enclines à exprimer de la peur ou de la tristesse, c’était parce qu’elles étaient perçues comme moins dominantes. 

Dans une seconde expérience, des participants lisait un texte sur Marc ou Anne (sexe), qui était décrit soit comme dominant-e et énergique, ou soit comme soumis-e et timide (dominance) et qui avait subi soit quelque chose d’humiliant ou d’offensant. On demandait ensuite aux participants de choisir parmi des images d’expressions faciales stylisées laquelle il convenait le mieux à Marc ou Anne d’exprimer dans la situation décrite. Les résultats montrent que, pour les individus dominants, hommes comme femmes,  la colère a été l’expression la plus fréquemment citée comme étant la plus appropriée. Pour la femme non dominante, c’était la tristesse, et pour l’homme non dominant, la colère.

Femme
dominante
Homme
dominant
Femme
non dominante
Homme
non dominant
Neutre 8 % 0 % 0 % 8 %
Colère 44 % 44 % 23.1 % 36 %
Embarras 8 % 0 % 19.2 % 8 %
Joie 0 % 0 % 0 % 0 %
Sourire triste 0 % 4 % 0 % 12 %
Peur 12 % 16 % 11.5 % 28 %
Tristesse 12 % 16 % 42.3 % 8 %
Dégoût 16 % 20 % 3.8 % 0 %

Fréquences des choix de l’émotion qu’il convient le mieux d’adopter  face à une situation humiliante ou offensante

Ces résultats tendent à montrer que les attentes en matière d’émotions ne sont pas directement liées au sexe des individus, mais plus à leur statut social. Il est à noter, comme dans l’étude cité précédemment, que, même quand le facteur de  dominance est fixé, les femmes paraissent quand même moins dominantes que les hommes, puisque les femmes non dominantes sont moins autorisées à exprimer leur colère que les hommes non dominants.

Ainsi, la colère des femmes est perçue négativement, sans doute à cause de leur faible statut social. Leur colère semble donc illégitime.

Conclusion

En conclusion, il semblerait que les femmes – ou du moins les personnes ayant une identité de genre féminine – expriment leur colère de manière moins directe et moins agressive que les hommes – ou les personnes masculines -, voire ne l’exprimeraient pas du tout parfois. Le fait que ce soit plutôt le genre que le sexe biologique qui soit déterminant, indique plutôt l’effet d’une sociabilisation que d’un processus biologique. Par ailleurs, certains auteurs émettent l’hypothèse selon laquelle, le fait que les femmes n’expriment pas leur colère expliquerait pourquoi elles sont plus sensibles à la dépression.

Il est à noter que la colère est la marque des dominants : seule la colère d’un dominant est perçu comme  légitime. Or, quand les femmes se mettent en colère, elles sont considérées comme « folle », « irrationnelles », « incontrôlables ». Les expérimentation de psychologie sociale semblent confirmer que cela est du à leur plus faible statut social.

—————————————————————————————————————————

Références

1. Fischer AH. Gender and Emotion: Social Psychological Perspectives. Cambridge University Press; 2000.

2. Hess U, Adams Jr. RB, Kleck RE. Who may frown and who should smile? Dominance, affiliation, and the display of happiness and anger. Cognition and Emotion. 2005;19(4):515-536.

3. Tiedens LZ. Anger and advancement versus sadness and subjugation: The effect of negative emotion expressions on social status conferral. Journal of Personality and Social Psychology. 2001;80(1):86-94.

4. Hess U, Blairy S, Kleck RE. The Influence of Facial Emotion Displays, Gender, and Ethnicity on Judgments of Dominance and Affiliation. Journal of Nonverbal Behavior. 2000;24(4):265-283.

5. Knutson B. Facial expressions of emotion influence interpersonal trait inferences. Journal of Nonverbal Behavior. 1996;20(3):165-182.

6. Potegal M, Archer J. Sex differences in childhood anger and aggression. Child Adolesc Psychiatr Clin N Am. 2004;13(3):513-528, vi-vii.

7. Milovchevich D, Howells K, Drew N, Day A. Sex and gender role differences in anger: an Australian community study. Personality and Individual Differences. 2001;31(2):117-127.

8. Ross CE, Willigen MV. Gender, Parenthood, and Anger. Journal of Marriage and Family. 1996;58(3):572-584.

9. Simon RW, Nath LE. Gender and emotion in the United States: Do men and women differ in self-reports of feelings and expressive behavior? American journal of sociology. 2004;109(5):1137-1176.

10. Malatesta-Magai C, Jonas R, Shepard B, Culver LC. Type A behavior pattern and emotion expression in younger and older adults. Psychol Aging. 1992;7(4):551-561.

11. Cox DL, Stabb SD, Hulgus JF. Anger and Depression in Girls and Boys: A Study of Gender Differences. Psychology of Women Quarterly. 2000;24(1):110-112.

12. Sharkin BS, Gelso CJ. The Anger Discomfort Scale: Beginning Reliability and Validity Data. Measurement and Evaluation in Counseling and Development. 1991;24(2):61-68.

13. Simon RW, Lively K. Sex, Anger and Depression. Social Forces. 2010;88(4):1543-1568.

14. Kavanaugh RD, Zimmerberg B, Fein S, Zimmerberg-Glick B. Emotion: Interdisciplinary Perspectives. Routledge; 1995.

15. Kopper BA. Role of gender, sex role identity, and Type A behavior in anger expression and mental health functioning. Journal of Counseling Psychology. 1993;40(2):232-237.

16. Kogut D, Langley T, O’Neal EC. Gender role masculinity and angry aggression in women. Sex Roles. 1992;26(9-10):355-368.

17. Kopper BA, Epperson DL. Sex and Sex-Role Comparisons in the Expression of Anger. Psychology of Women Quarterly. 1991;15(1):7–14.

18. Kopper BA, Epperson DL. The Experience and Expression of Anger: Relationships with Gender, Gender Role Socialization, Depression, and Mental Health Function. Journal of Counseling Psychology. 1996;43(2):158-65.

19. Coleman PT, Goldman JS, Kugler K. Emotional intractability: gender, anger, aggression and rumination in conflict. International Journal of Conflict Management. 2009;20(2):113-131.

20. Condry J, Condry S. Sex differences: A study of the eye of the beholder. Child Development. 1976;47(3):812-819.

21. Haugh SS, Hoffman CD, Cowan G. The eye of the very young beholder: sex typing of infants by young children. Child Dev. 1980;51(2):598-600.

22. Fivush R, Brotman MA, Buckner JP, Goodman SH. Gender Differences in Parent–Child Emotion Narratives. Sex Roles. 2000;42(3):233-253.

23. Brescoll VL, Uhlmann EL. Can an angry woman get ahead? Status conferral, gender, and expression of emotion in the workplace. Psychol Sci. 2008;19(3):268-275.

24. Lewis KM. When leaders display emotion: how followers respond to negative emotional expression of male and female leaders. Journal of Organizational Behavior. 2000;21(2):221–234.

Catharsis, jeux vidéos, pornographie, viol… : quelques mots sur « l’affaire Lara Croft »

Catharsis, jeux vidéos, pornographie, viol… : quelques mots sur « l’affaire Lara Croft »

Tomb Raider

Aujourd’hui un article, peut-être un peu fourre-tout, mais qui a pour vocation notamment de répondre à l’article de Peggy Sastre et à toutes les réactions du type « Pfff, mais c’est de la fiction, on s’en fiche, ça sert à rien, il y a plus important à faire ! ».

Je voudrais montrer, que non, il n’y a pas un cloisonnement net entre fiction et réalité. La fiction véhicule des idées et des croyances, et ces idées et croyances se traduisent en actes.

Je remercie au passage Alphonsine Chasteboeuf pour ses précisions très intéressantes sur la catharsis. :)

Contexte

Couverture de Joystick

Le numéro de Joystick où est paru l’article problématique

Je crois que tout le monde est à peu près au courant de la polémique, mais je reprends. Tout commence avec un article de Joystick traitant du prochain opus de Tomb Raider, dans lequel l’héroïne, Lara Croft, est agressée sexuellement. Problème : l’article, qui est quand même imprimé dans un journal grand public, prend le point de vue des agresseurs (fictifs, certes). Sur longues six pages, le journaliste décrit combien il a été pour lui « excitant » de voir l’héroïne se faire « remettre à sa place », « humilier » et « souiller sans ménagement ». La gameuse féministe Mar_lard s’est donc fendu d’un post sur le blog Genre! pour expliquer, tout simplement, en quoi ce genre d’écrit est problématique. Toute une polémique a eu lieu, l’article ayant eu un énorme succès et de nombreux blogueurs ou journalistes ont décidé de donner leur opinion sur « l’affaire ».

Dans cette cacophonie, un article a particulièrement attiré mon attention : c’est celui de Peggy Sastre. Cette dernière a mis un point d’honneur à distinguer représentation d’un« viol dans la vraie vie » et représentation d’un « viol fictif » et a évoqué l’effet de catharsis. Par ailleurs, de nombreuses autres personnes, que ce soit dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux, se sont indignées que des féministes puissent s’intéresser à un sujet aussi « stupide » que le traitement du viol dans les médias (jeux vidéos et journaux, en l’occurrence). Au passage, des gens ont aussi fait le lien entre jeux vidéos et pornographie, en prétendant que cette dernière « protégeait » du viol par un effet cathartique, similaire à celui qu’auraient les jeux vidéo violents.

C’est à tout cela que je souhaite répondre aujourd’hui dans un article mi-« scientifique » mi-militant.

Catharsis et violence dans les jeux vidéos et à la télévision

La catharsis (qui signifie « purification » en grec) a d’abord été définie par Aristote, qui en parle comme un phénomène se produisant chez les spectateurs d’une tragédie. Le fait de voir des personnages en action permettrait de se libérer de ses angoisses, passions et craintes par un effet d’identification.

Ce phénomène est très souvent évoqué pour justifier la violence que l’on retrouve dans certains médias, comme les films ou les jeux vidéos. Le fait de voir des meurtres, des tortures, des viols et des violences en tout genre, permettrait de se libérer de ses pulsions violentes.

Qu’en disent les études scientifiques, très nombreuses, à ce sujet ? Les preuves s’accumulent pour indiquer que les médias violents ont

gta

Les jeux violents, comme GTA, augmentent l’agressivité des joueurs.

pour conséquence d’augmenter l’agressivité. Ainsi, une méta-analyse de 20101, portant sur 381 études et plus de 130 000 joueurs de plusieurs pays (Etats-Unis, Japon) a montré que jouer à des jeux vidéos violents augmente l’agressivité, que ce soit au niveau du comportement ou au niveau de la pensée, et diminue l’empathie et les comportements pro-sociaux (aider quelqu’un, faire un don, etc.). Ces effets négatifs étaient significatifs, aussi bien chez les individus occidentaux que chez les personnes asiatiques. Cette méta-analyse a également montré les conséquences négatives des jeux vidéos violents se maintenaient à longs termes, et pas seulement à courts termes.

Les auteurs remarquent également que, bien que la plupart des universitaires pensent généralement que les enfants sont plus vulnérables à l’exposition à la violence, que les adolescents ou les adultes, il y a en réalité peu de preuves à ce sujet.

Les résultats des travaux sur les jeux vidéos sont semblables à ceux des recherches portant sur les films et les programmes télévisés violents. Cependant, il semblerait que les effets des jeux vidéos seraient plus importants2,3. En effet, les jeux vidéos sont plus interactifs et le joueur, étant actif, est plus impliqué émotionnellement et psychologiquement.

Au passage, oui, il y a un auteur, Ferguson4–6, qui a publié trois méta-analyses à ce sujet (largement redondantes car s’appuyant quasiment sur les mêmes études), et qui dit n’avoir détecté aucun effet négatif de la violence dans les jeux vidéos. Mais ses trois méta-analyses portent uniquement sur une dizaine d’études ; et apparemment, il en a ignoré plusieurs publiées récemment.

Bien évidemment, il ne s’agit pas de dire que les jeux vidéos violents sont la cause de tous les maux. La violence existait bien avant l’apparition des écrans. Il est aussi à noter que nous ne sommes pas égaux face à la violence des jeux vidéos. Ces derniers auront peu d’effets sur certaines personnes, et en auront beaucoup sur d’autres. Visiblement, les personnes colériques sont les plus affectées7.

Il ne s’agit pas non plus d’incriminer l’ensemble des jeux vidéos, mais seulement les jeux vidéos violents.

Voilà pour ce qui en est de la violence dans les médias visuels. On voit bien que des images de violences fictives ont un impact sur la réalité, et que donc la séparation violence fictive/réelle est peu pertinente. Passons maintenant au problème des mythes autour du viol dans les médias.

Rappels sur les mythes autour du viol et les médias

Avant de continuer, je voudrais redonner quelques précisions sur le viol, et plus précisément sur les croyances que le justifie : les mythes sur le viol.  Pour en savoir plus, je vous conseille de lire mes articles consacrés à ce sujet.

Première chose : le viol est un crime tristement banal. Aux Etats-Unis, 18 à 25% des femmes ont subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie. Le viol n’est pas le fait de détraqués, de fous, de pervers psychopathes, mais d’hommes (99% des auteurs sont des hommes) bien intégrés dans la société. Bref, les violeurs sont des gens absolument « normaux ». Dans plus de 75% des cas, la victime connait son agresseur : conjoint,  ami, collègue, voisin…

Deuxième chose : les moteurs psychologiques du viol, et des agressions sexuelles en général, sont le sexisme et l’adhésion aux « mythes sur le viol ». Ces mythes sont des attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes,  permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes. Il s’agit d’idées comme « elle n’aurait pas dû porter une jupe si courte », « elle ment sûrement », « elle l’a aimée », « les hommes ont des pulsions incontrôlables » etc. Il a été montré qu’il existe un lien causal entre adhésion à ces mythes et propension au viol. Je vous invite à lire le 4ème article de ma série « mythes sur le viol » où tout cela est détaillé.

Zemmour

Exemple de mythes sur les viols : "les hommes sont des prédateurs sexuels"

Or les médias regorgent de mythes sur le viol : dans les séries télévisées, les films, les journaux, la radio, etc (lire le 5ème article pour plus d’informations). Il a pu être montré, que lire ce type de mythes dans les journaux, augmente l’adhésion à ces croyances.

A ce titre, l’article de Joystick est un exemple particulièrement édifiant. Le journaliste présente l’agression sexuelle de Lara Croft, du point de vue de l’agresseur. Le long des 6 pages, c’est essentiellement un mythe qui s’étale : celui de la minimisation des agressions sexuelles. Ce mythe consiste notamment à voir les agressions sexuelles comme « sexuelles » avant d’être des « agressions ». Or les agressions sexuelles sont motivées avant tout par un désir de dominer, et non pas par un désir sexuel. Réduire les agressions sexuelles et le viol à de la sexualité, c’en est oublier tout l’aspect extrêmement violent et traumatisant. Mar_lard a tout à fait raison de s’insurger contre une expression comme « calvaire charnel » qui glamourise la notion de violences sexuelles.

Il est vrai que l’agression sexuelle de Lara Croft est fictive. Mais qu’importe, du moment que des mythes sur le viol sont colportés, le résultat est le même. Après tout, les publicités, les films et les paroles de chansons décrivent bien des situations fictionnelles. Pourtant, ces médias ont bien un impact sur les croyances à propos du viol8–12, ce qui montre que nous ne sommes pas tellement capables de « faire  la part des choses » entre fiction et réalité.

L’article de Joystick n’est pas un cas isolé. Cependant, l’ayant lu en entier, j’ai rarement vu un article étaler ainsi son machisme sans aucun complexe.

Pornographie et mythes autour du viol

A présent, je vais évoquer la pornographie et ses effets sur les croyances à propos du viol pour différentes raisons :

  • L’article de Joystick emploie le champ lexical de la pornographie violente : « malmener », « actrice gonzo SM», « punition », « remettre à sa place », « humilier »,  « souiller sans management », « prend cher », « gros dégoûtant », « calvaire charnelle », « gémissements », etc… Au final, l’article ressemble presque à une description d’une vidéo pornographique.
  • Parce que, certes, on a vu que les jeux vidéos violents produisaient des effets dans la réalité, mais ceux-ci dépeignent rarement des viols, plutôt des meurtres (du moins en Occident).
  • Parce que plusieurs commentateurs ont fait le rapprochement jeux vidéos-pornographie et ont prétendu que, comme les jeux vidéos, la pornographie avait un effet cathartique et protégeait des viols.
  • Parce que tout cela m’intéresse tout simplement ;).

Je vous ai dit, qu’a priori, il me semble peu logique que la pornographie puisse servir de protection contre les viols. Je crois qu’elle a plutôt l’effet contraire, au vu de tout ce que j’ai lu sur les mythes sur le viol.

En effet, les scénarios de la pornographie, genre machiste par excellence, ne s’appuient quasiment que sur des croyances erronés concernant les violences sexuelles. Un scénario courant est, par exemple, celui où une femme montre une résistance à un rapport sexuel, mais finalement y prend du plaisir, ce qui correspond au fameux mythe « Une femme qui dit non, pense oui ». Le mythe « une femme aime le sexe violent » est également très présent puisque la pornographie dépeint généralement des pénétrations violentes, sous lesquelles les femmes hurlent de plaisir… Les caresses, ou ce qu’on appelle les préliminaires, ne sont quasiment jamais montrés. Ce mythe est de plus en plus présent dans la pornographie, puisque les genres violents de type « gonzo » se développent de plus en plus13.

9weeks

Visualiser certaines scènes de "9 semaines 1/2" augmente l’adhésion aux mythes sur le viol.

Il faut aussi considérer le fait que deux études ont montré que le simple fait de visualiser des publicités représentant des femmes objectivisées augmente le niveau d’adhésion aux mythes des participants8,9. Par ailleurs, une étude portant sur des films, certes comportant des scènes érotiques, mais non pornographiques (9 semaines ½ et Showgirls) a indiqué que quand des hommes, même égalitaristes et progressistes, visualisaient ce type de scènes, leur perception du viol s’en trouvait modifiée12. En effet, les hommes ayant regardé ce type de vidéo, avaient plus tendance à considérer qu’une victime de viol avait du plaisir et qu’elle avait eu ce qu’elle voulait, par rapport à ceux qui avaient regardé un dessin-animé.

Revenons-en à la pornographie. Comme pour les jeux vidéos violents, de nombreuses études ont pu montrer des effets négatifs de la pornographie, en particulier qu’elle favorisait des attitudes favorables à la violence envers les femmes.

Par exemple, les analyses d’une enquête prospective14, ayant eu lieu entre 2001 et 2004 sur un échantillon diversifié de jeunes adolescents américains, ont montré que l’exposition précoce aux médias sexuellement explicites prédisait, aussi bien pour les garçons que pour les filles, des attitudes moins progressistes par rapport à l’égalité homme-femme. Pour les garçons, cette exposition précoce prédisait également un plus grand nombre d’actes de harcèlement sexuel deux ans plus tard. Dans le même ordre d’idée, une étude commencée en 2006 sur un panel d’adolescents néerlandais a montré que visualiser de la pornographie sur Internet favorisait l’idée que les femmes étaient des objets sexuels15.

homme devant son ordinateur

Visualiser de la pornographie augmente les attitude favorables aux violences envers les femmes

Les travaux sur le lien entre pornographie et attitudes favorables à la violence envers les femmes (que je vais à partir de maintenant synthétiser en ASV pour  « attitudes supporting violence against women ») ont été synthétisés dans trois méta-analyses, deux de 199516,17 et une de 201018. Allen, le premier auteur des deux méta-analyses de 1995, et ses associés, ont distingué, dans la première16, deux types d’études : les études non expérimentales, basées sur des enquêtes, et les études expérimentales ayant eu lieu au laboratoire dans des conditions contrôlées. Ils ont pu ainsi clairement voir, dans les études expérimentales, un effet significatif de la consommation de pornographie, qui favorisait les ASV. La pornographie violente avait d’ailleurs plus d’effets que la pornographie non-violente. Au contraire, les études non-expérimentales, en général, ne montraient aucun effet de la pornographie. L’équipe d’Allen remarqua que les conclusions des études non-expérimentales étaient souvent contradictoires. Cependant dans la seconde méta-analyse de 1995, ils trouvèrent un effet de la pornographie sur les ASV dans les deux types d’études17.

En 2010, un autre chercheur, Hald18, et ses associés, ont identifié plusieurs problèmes dans la première méta-analyse d’Allen, en ce qui concernait notamment les études non-expérimentales. Ils ont donc conduit une nouvelle méta-analyse corrigée et mise-à-jour. Ils ont trouvé, qu’en réalité, il existait bien une association significative entre consommation de pornographie et ASV, dans les études non-expérimentales, et que la pornographie violente avait des effets plus grands. Cependant, les résultats des études variaient beaucoup, ce qui laissait à penser qu’il existait des variables modératrices.

Malamuth et ses collègues ont conduit ainsi une autre étude pour déterminer quelles étaient ces variables modératrices19. Ils ont notamment testé si la pornographie affectait plus les hommes présentant un plus fort risque d’agression sexuelle, c’est-à-dire ceux présentant fortement deux traits de personnalité : la masculinité hostile et l’attrait pour les relations sexuelles impersonnelles (i.e avec de nombreux partenaires, sans forcément les connaitre ou y être attachés)20. La masculinité hostile se définit comme une combinaison de deux caractéristiques : 1) Un désir de contrôle et de domination, en particulier dans les relations avec les femmes, 2) Des sentiments d’hostilité et de méfiance à l’égard des autres, en particulier des femmes, tout cela accompagné d’attitudes misogynes. Les résultats confirment une nouvelle fois que la consommation de pornographie favorise les ASV. Ils montrent aussi qu’il existe une interaction entre consommation de pornographie et personnalité à risque, les hommes présentant une forte masculinité hostile et un attrait pour les relations sexuelles impersonnelles étant les plus affectés.

résultat

Résultats de l’étude de Malamuth 2010. En ordonnées : ASV. En abscisse : niveau de risque. Les différentes courbes correspondent à différents niveaux de consommation de pornographie

En conclusion, comme pour les jeux vidéos violents, les études de psychologie sociale indiquent qu’il n’y a pas d’effet de catharsis pour la pornographie. Ceci, comme pour les jeux vidéos violents, certains contestent qu’il y ait des effets négatifs liés à la visualisation de pornographie. J’ai pu constater qu’il s’agissait dans les deux cas… des mêmes personnes ! Ainsi, Ferguson qui a rédigé plusieurs articles visant à démontrer que les jeux vidéos violents n’avaient aucun effet négatif, a écrit en 2009 une review sur le lien entre pornographie et agressions sexuelles, en concluant qu’ « il est tant de jeter à la poubelle l’hypothèse selon laquelle la pornographie favorise les violences sexuelles ».  Il me semble assez malhonnête : par exemple, il évoque la première review d’Allen et al. en disant que les résultats sont mitigés, mais ne parle pas de la seconde, où les résultats sont plus homogènes.

Il y a également plusieurs personnes qui disent, que parce qu’il y a une corrélation négative, à l’échelle d’une population entière, entre légalisation de la pornographie et taux de viols, cela indique qu’il y a un effet protecteur de la pornographie. Une des dernières étude en date porte sur le cas de la République Tchèque, qui a légalisé la pornographie en 199021. Mais plusieurs critiques peuvent être faites face à ce type de méthodologie. Premièrement, l’échelle (un pays entier) est trop grande. Il peut y avoir de nombreux autres facteurs qui peuvent expliquer une diminution du nombre de viols, par exemple une amélioration du statut des femmes. Deuxièmement, en qui concerne au moins l’étude en République Tchèque, les auteurs s’appuient sur le nombre de dépôts de plainte pour estimer le taux de viols. Cela me semble hautement problématique, étant donné que de nombreuses victimes ne portent pas plainte. On pourrait même interpréter les données différemment : si, quand la pornographie est légalisée, il y a moins de dépôts de plainte, c’est parce que les victimes osent moins voir la police, de peur d’être blâmées !

Conclusion

J’ai écrit cela dans un seul but : pour montrer que les représentations de la violence dans les médias, que ce soit les  magazines (comme Joystick), les jeux vidéos ou la pornographie, ont un impact sur la réalité. Il y a bien sûr plusieurs facteurs à tout cela. Jouer à un jeu-vidéo ou regarder de la pornographie (ou lire Joystick) ne va pas faire automatiquement de vous un agresseur. Mais s’inquiéter de comment est dépeint un viol ou une agression sexuelle est un combat important.

Quand les féministes s’occupaient du « Mademoiselle », j’ai souvent entendu dire « Oh les féministes, elles ne s’occupent que des trucs inutiles ! Pourquoi elles ne s’occupent pas de choses graves, comme le viol ? ». Maintenant qu’elles s’occupent de viols, on continue d’entendre le même argument, sous prétexte que le viol en question est fictif. Mais est-ce qu’il ne faudrait s’intéresser qu’aux viols réels ? Bien sûr, il est extrêmement important de prendre en charge les victimes dans les meilleures conditions possibles, afin que leur guérison se passe au mieux. Pourtant il est tout aussi important d’essayer de prévenir les viols potentiels, non ? C’est exactement ce qu’a fait Mar_lard puisqu’elle s’est attaquée à un facteur de violences sexuelles : la banalisation et l’érotisation de ces dernières.

Mieux vaut prévenir que guérir

J’ai dans mon entourage, proche ou lointain, réel ou virtuel, plusieurs connaissances ou connaissances de connaissances qui ont été victimes d’agressions sexuelles ou de viols. J’ai en ce moment à l’esprit deux témoignages que j’ai entendus, et qui concerne un cas d’agression sexuelle et un cas de viol en réunion. Les points communs entre ces deux affaires ? Dans les deux cas, les agresseurs étaient des « amis » de la victime et des gens complètement normaux, voire même des garçons de bonne famille. Et surtout, ils semblaient n’avoir absolument aucune conscience de la gravité de leurs actes. Pour le viol en réunion, il s’agissait clairement d’un « délire de soirée », un « pari », une «  rigolade » aux yeux des agresseurs. Ils ont trouvé ça tellement normal qu’ils en ont largement parlé autour d’eux et ont été complètement abasourdis de se retrouver finalement en prison.

Comment expliquer une telle inconscience ? Peut-être, qu’à propos du viol, ils ont entendu parler de « calvaire charnel » au lieu de « crime », de « traumatisme » ou de « détresse. Peut-être aussi ont-ils vu beaucoup de vidéos où des femmes, résistant à des rapports sexuels, finalement appréciaient bien un peu de brutalité. Peut-être aussi croyaient-ils qu’un « vrai viol », c’était la nuit, dans un parking, perpétué par un étranger armé et fou…

Pour finir, revenons-en à Tomb Raider. Je ne considère pas que toute représentation d’un viol ou d’une agression sexuelle est problématique. Elle l’est si elle érotise ou minimise les violences sexuelles. Je n’ai vu que le trailer de Tom Raider et ça me parait insuffisant pour tirer des conclusions définitives. Ceci dit, je trouve déjà très maladroit de faire d’un sex-symbol comme Lara Croft une victime d’agression sexuelle (surtout si elle pousse des gémissements comme le dit le pigiste de Joystick). Cela ne fait qu’érotiser encore une fois les violences sexuelles.

—————————————————————————————————————————-

Références

1. Anderson CA, Shibuya A, Ihori N, et al. Violent video game effects on aggression, empathy, and prosocial behavior in Eastern and Western countries: A meta-analytic review. Psychological Bulletin. 2010;136(2):151-173.

2. Anderson CA, Gentile DA, Buckley KE. Violent Video Game Effects on Children and Adolescents: Theory, Research, and Public Policy. Oxford University Press; 2007.

3. Polman H, de Castro BO, van Aken MAG. Experimental study of the differential effects of playing versus watching violent video games on children’s aggressive behavior. Aggressive Behavior. 2008;34(3):256–264.

4. Ferguson C. The Good, The Bad and the Ugly: A Meta-analytic Review of Positive and Negative Effects of Violent Video Games. Psychiatric Quarterly. 2007;78(4):309-316.

5. Ferguson CJ. Evidence for publication bias in video game violence effects literature: A meta-analytic review. Aggression and Violent Behavior. 2007;12(4):470-482.

6. Ferguson CJ, Olson CK, Kutner LA, Warner DE. Violent Video Games, Catharsis Seeking, Bullying, and Delinquency: A Multivariate Analysis of Effects. Crime & Delinquency. 2010. Available at: http://cad.sagepub.com/content/early/2010/03/04/0011128710362201. Consulté août 25, 2012.

7. Engelhardt CR, Bartholow BD, Saults JS. Violent and nonviolent video games differentially affect physical aggression for individuals high vs. low in dispositional anger. Aggressive Behavior. 2011;37(6):539–546.

8. Lanis K, Covell K. Images of women in advertisements: Effects on attitudes related to sexual aggression. Sex Roles. 1995;32(9-10):639-649.

9. Mackay J. N, Covell K. The Impact of Women in Advertisements on Attitudes Toward Women. Sex Roles. 1997;36(9-10):573-583.

10. Emmers-Sommer T, Pauley P, Hanzal A, Triplett L. Love, Suspense, Sex, and Violence: Men’s and Women’s Film Predilections, Exposure to Sexually Violent Media, and their Relationship to Rape Myth Acceptance. Sex Roles. 2006;55(5):311-320.

11. Barongan C, Hall GCN. The Influence Of Misogynous Rap Music On Sexual Aggression Against Women. Psychology of Women Quarterly. 1995;19(2):195-207.

12. Milburn MA, Mather R, Conrad SD. The Effects of Viewing R-rated Movie Scenes That Objectify Women on Perceptions of Date Rape. Sex Roles. 2000;43(9):645-664.

13. Poulin R. Sexualisation précoce et pornographie. Dispute; 2009.

14. Brown JD, L’Engle KL. X-Rated Sexual Attitudes and Behaviors Associated With U.S. Early Adolescents’ Exposure to Sexually Explicit Media. Communication Research. 2009;36(1):129-151.

15. Peter J, Valkenburg PM. Adolescents’ Exposure to Sexually Explicit Internet Material and Notions of Women as Sex Objects: Assessing Causality and Underlying Processes. Journal of Communication. 2009;59(3):407-433.

16. Allen M, Emmers T, Gebhardt L, Giery MA. Exposure to Pornography and Acceptance of Rape Myths. Journal of Communication. 1995;45(1):5–26.

17. Allen M, D’alessio D, Brezgel K. A Meta-Analysis Summarizing the Effects of Pornography II Aggression After Exposure. Human Communication Research. 1995;22(2):258–283.

18. Hald GM, Malamuth NM, Yuen C. Pornography and attitudes supporting violence against women: revisiting the relationship in nonexperimental studies. Aggressive Behavior. 2010;36(1):14–20.

19. Malamuth N, Hald G, Koss M. Pornography, Individual Differences in Risk and Men’s Acceptance of Violence Against Women in a Representative Sample. Sex Roles. 2012;66(7):427-439.

20. Malamuth NM, Sockloskie RJ, Koss MP, Tanaka JS. Characteristics of aggressors against women: Testing a model using a national sample of college students. Journal of Consulting and Clinical Psychology. 1991;59(5):670-681.

21. Diamond M, Jozifkova E, Weiss P. Pornography and Sex Crimes in the Czech Republic. Archives of Sexual Behavior. 2011;40(5):1037-1043.

Feminist Pictures

Blogueuse féministe

Parce que souvent le combat féministe est âpre, difficile, dur…
Parce que parfois il faut rire du machisme pour se protéger…
Parce que parfois des images drôles peuvent servir un argumentaire…

J’ai créé un Tumblr avec des images féministes, en général amusantes, qui permettent de rire du patriarcat et du sexisme : Feminist Pictures

J’ai vu (après avoir crée mon Tumblr) qu’un autre Tumblr s’était donné à peu près le même objectif, du coup je le mets aussi en lien : Veille permanente féministe

Si vous voyez des images féministes drôles n’hésitez pas à me les envoyer !

Bon, sinon pour info, je suis en train de rédiger un article sur la colère et les femmes (dans la série "Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes"), mais maintenant j’ai presque envie d’écrire une sorte de réponse à Peggy Sastre pour son article sur le prétendu pouvoir de catharsis que provoqueraient les images de viol (ou de violence en général)… J’aimerais peut-être aussi parler de la pornographie car dans l’affaire Lara Croft, beaucoup de commentateurs ont affirmé que la pornographie permettait d’éviter les viols (par la "catharsis"), ce qui me semble peu logique, et mes petites recherches semblent le confirmer !

Bref à voir !

Pour ceux qui me suivaient sur Twitter : je suis partie au moins provisoirement. Je suis fatiguée par le comportement de certain-e-s. Je pense que Twitter est un lieu peu propice au débat et très favorable au conflit. Je reviendrai sans doute faire de la pub pour mon prochain article de blog, et peut-être pour continuer à relayer les infos féministes, mais je prendrai mes distances.

A bientôt !

Antisexisme

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. Le genre et la parole.

Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes

Partie 2 : le temps de parole et le choix des sujets de conversation

Partie 1 : l’occupation de l’espace

Partie 3 : l’expression de la colère

parole

Nous avons vu que les hommes – ou du moins les personnes masculines – occupaient plus d’espace que les personnes féminines. Nous allons voir maintenant comment se répartit le temps de parole entre les genres.

Je vous renvoie d’emblée à cet article très intéressant « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation » de Corinne Monnet. Cependant, la plupart des références de l’article sont un peu anciennes (années 1970 et 1980) ; je vais donc tenter de les réactualiser dans cet article, et d’apporter des informations complémentaires.

Avant de continuer plus loin, je voudrais expliquer les « règles du jeu » de la conversation, comme les ont définies Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G.(les fondateurs de l’analyse conversationnelle) en 19741, et qui restent toujours pertinentes. Selon eux, la conversation est un système organisé normalement pour permettre deux choses : 1. Qu’une seule personne parle à un moment donné 2. Que les interlocuteurs se relaient. La conversation idéale suppose qu’il y ait ni interruptions ni silences entre les tours de paroles, et elle devrait permettre à chacun de s’exprimer de manière équivalente.

Il existe donc des « violations » de ces règles de fonctionnement, qui sont les interruptions, mais aussi les silences – les chevauchements ont été plutôt interprétés comme des dysfonctionnement du système2-. Interrompre s’oppose au droit de parole de l’autre, tandis que rester silencieux indique un manque de coopérativité. Ces violations dénient à l’autre le statut d’égal.

Femmes et hommes : qui parle le plus ?

Selon un mythe bien ancré, les femmes parleraient plus que les hommes. Or les études universitaires ont montré que c’est plutôt le contraire : une méta-analyse de 2007 a montré qu’en général, les hommes parleraient plus que les femmes3. Une review de 1993 allait également dans ce sens4. Cela est surtout vrai dans les environnements mixtes3comme les réunions, ou bien dans les contextes formels et publics (séminaire, débat télévisé, discussion de classe) où les contributions augmentent fortement le statut social5. Dans les contextes moins formels et intimes, la contribution des femmes seraient plus importante : ainsi, dans une étude qualitative de 1991 portant sur 7 couples hétérosexuels, les femmes parlaient plus que les hommes6.

Un débat télévise

Lors des débats télévisés, les interventions des femmes sont moins fréquentes et moins longues que celles des hommes.

Par ailleurs, d’après une méta-analyse de 19987, qui recouvrait des travaux des trois décades précédentes (soit 1968-1998), les hommes ont plus tendance à interrompre de manière « intrusive »,c’est-à-dire dans le but d’usurper la parole à autrui afin de montrer son pouvoir7,8. Les femmes interrompent aussi, mais moins souvent, et quand elles le font, c’est pour avoir un complément d’information, montrer son intérêt ou faire des commentaires d’encouragements7. Une review de 1993 montre que les études sur les interruptions sont contradictoires ; cependant 13 études sur 21 indiquent que les femmes sont plus souvent interrompues que les hommes alors que seulement 2 études montraient que les hommes étaient plus interrompus que les femmes9. Il est intéressant de noter que  sur 19 études où le sexe des interrupteurs était spécifié, il n’y en avait aucune qui montrait que les hommes interrompaient plus souvent les hommes que les femmes: dans 9 études les hommes interrompaient plus souvent les femmes, tandis que dans 10, les hommes interrompaient les deux sexes de manière équivalente9. Un tableau récapitulatif de la review de 1993 est donné ci-dessous :

Interruption par des hommes Nombre d’études
Hommes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente 11
Hommes interrompaient plus souvent les femmes 8
Hommes interrompaient plus souvent les hommes 0

 

Interruption par des femmes Nombre d’études
Femmes interrompaient femmes et hommes de manière équivalente 12
Femmes interrompaient plus souvent les femmes 4
Femmes interrompaient plus souvent les hommes 1
Résultats dépendant du contexte 2

 

Cas où le sexe des interrupteurs n’est pas connu Nombre d’études
Femmes et hommes interrompus de manière équivalente 0
Femmes plus souvent interrompues 2
Hommes plus souvent interrompus 0

La méta-analyse de 1998 suggère cependant, qu’au cours du temps, ces différences dans le comportement d’interruption entre les sexes se sont légèrement réduites7. Par ailleurs, ces différences ne sont visibles que dans les groupes d’au moins trois individus7 : les grands groupes (réunion, classe) serait ainsi une occasion pour les hommes de montrer leur pouvoir.

Une méta-analyse de 2002 a montré que les personnes dominantes sont celles qui parlent le plus10. Cette relation entre temps de parole et pouvoir était présente qu’elle que soit le type de domination : domination liée à la personnalité ou domination liée à un statut social. Cette corrélation était également  plus forte chez les hommes que les chez femmes, ce qui tend à confirmer que chez les hommes, établir un statut de pouvoir est une fonction importante de la parole. Les femmes parlent également pour établir un statut social, mais cela est moins marqué, et la parole a surtout pour fonction d’établir des liens.

Ainsi, la différence en temps de parole entre hommes et femmes et le fait que globalement les hommes ont tendance à prendre la parole aux femmes en les interrompant, pourraient être liés à une différence de statut entre les deux sexes dans la société.

Communiquer dans des desseins différents : pouvoir vs. création de lien

La corrélation entre temps de parole et la domination est moins forte chez les femmes que chez les hommes. C’est l’un des nombreux indices qui suggèrent que les hommes parlent essentiellement dans le but de maintenir ou d’élever leur statut social, quand les femmes communiquent verbalement dans l’objectif de créer des liens. D’autres différences dans les discours féminins et masculins corroborent cette idée.

D’abord, les hommes se montrent généralement moins coopératifs dans la conversation et chercheraient surtout à avoir la parole11. Ainsi en 1975, Zimmerman & West2 ont pu montrer que les hommes utilisaient plus souvent des « réponses minimales retardées », c’est-à-dire des « hum, hum », des « oui » mais énoncés quelques secondes après que leur interlocuteur ait fini de parler. Quand les réponses minimales ne sont pas retardées, elles signalent une attention constante ; quand elles sont formulées avec du retard, elles expriment au contraire du désintérêt, et s’apparentent à des silences. Les hommes ont également tendance à avoir moins de contacts visuels avec leur interlocuteur, ce qui peut aussi témoigner d’une faible coopérativité6,12. Les femmes, quant à elles, font à l’inverse des efforts pour lancer et maintenir la conversation13. Par exemple, elles posent des questions pour lancer la conversation : « Comment était ta journée ? », « Raconte-moi ton voyage ! ».  Elles ont également tendance à exprimer de l’intérêt par rapport à ce que dit leur interlocuteur, en multipliant les contacts visuels ou en formulant des phrases comme « Dis-en moi plus », « C’est intéressant »12,13.

La moindre coopérativité des hommes s’exprime également dans le fait qu’ils ne cherchent pas à suivre les sujets de conversation qu’on leur propose : au contraire, ils profitent de ce que dit autrui pour changer de sujet6,12. A l’inverse, les femmes, en montrant de l’intérêt pour leur interlocuteur et en l’encourageant à continuer, font l’effort de maintenir le thème de conversation qu’on leur propose6,12.

Ensuite, le langage des hommes et des garçons est plus direct et autoritaire que celui des femmes et des filles3,12,14. Il est également plus informatif et utilitaire13. Les hommes ont également souvent tendance à donner des conseils et à exprimer peu de compassion13. Or, donner des conseils peut être un moyen d’exprimer une certaine supériorité (« Je sais ce que tu devrais faire ») et peut-être vécu comme condescendant.

De plus, alors que les femmes évitent les conflits et les marques de désaccord ou de mécontentement10,12, les hommes n’hésitent pas créer des joutes verbales, à s’insulter ou à se vanter11. Les hommes s’expriment également de manière moins formelle et polie et s’excuse moins facilement11.

femmes parlant

Les femmes mettent en avant des expériences communes avec leur interlocuteurs.

Enfin, les sujets de conversation ne sont pas non plus les mêmes. Les hommes parlent davantage du travail, de sport, de bricolage ou de voiture, bref d’activités ou d’objets. Au contraire, les femmes conversent plutôt sur les gens et sur les relations qu’elles ont avec eux.  Les sujets de conversation masculins sont l’occasion pour les hommes de montrer leur habilité, leurs compétences ou leurs connaissances. Quant au sujets de conversation féminins, cela permet aux femmes de mettre en avant des expériences communes avec leur interlocuteur13. Elles utilisent des phrases telles que « Tu n’es pas la seule à ressentir cela », « Moi aussi, j’ai fait ça », « La même chose m’est arrivée il y a quelques années, et j’ai eu la même réaction que toi », etc. Cela leur permet de créer un rapport d’égalité entre les interlocuteurs. Ces sujets sont également propices à l’expression des sentiments et de ceux d’autrui13,15 (« Comment tu l’as pris ? » « Tu crois qu’il l’a fait exprès ? »). Les femmes expriment également de la compréhension et de la compassion13 : « Oh, tu dois te sentir mal », « Je comprends tout à fait ».

A noter cependant qu’à force de multiplier les études sur les différences dans le discours des hommes et des femmes, on a eu tendance à surestimer ces différences. En réalité, certes des différences moyennes peuvent être observées dans l’usage de la parole chez les deux sexes, mais il faut garder à l’esprit qu’il y a également de nombreuses similarités. Parler de « genderlect » ou de « langage propre à chaque sexe » est donc quelque peu exagéré16.

Conversation mixte : exemple de l’étude qualitative de DeFrancisco

Ces différences, certes petites mais significatives, dans le style de conversation, font qu’en groupes mixtes, les hommes sont largement avantagés et dominent clairement la conversation. L’étude qualitative de DeFrancisco, datant de 1991, est intéressante à ce sujet : elle porte sur des conversations au sein de 7 couples hétérosexuels6.

DeFrancisco voulait poursuivre et reprendre le travail de Fishman, datant de 1978 et portant sur des couples hétérosexuels17. Fishman fut la première à introduire la notion de « travail conversationnel ». Elle avait constaté que les femmes faisaient de gros efforts pour lancer ou maintenir la conversation avec leur partenaire masculin, mais que leurs efforts n’étaient pas suivis d’effets : elles se faisaient interrompre, ou bien leur partenaire changeait de sujet. A l’inverse, quand les hommes lançaient un sujet de conversation, leur compagne déployait un effort considérable pour soutenir le thème de conversation, en montrant notamment leur intérêt ou en le relançant par des questions. Comme beaucoup de travaux féminins, le travail conversationnel est invisibilisé.

DeFranciso a voulu rajouter quelque chose d’important à ce travail : le point de vue personnel des interlocuteurs. Elle a donc ajouté des interviews en plus de ses analyses de conversation.

Ses résultats montrent que les hommes demeuraient relativement silencieux et que leur comportement faisait taire les femmes ; ainsi bien que les femmes parlaient plus (63% du temps de parole), cela ne signifiait pas qu’elles dominaient la conversation. En effet, les violations du tour de parole étaient surtout l’œuvre des hommes : 64% des violations étaient réalisées par des hommes, toute catégorie confondue :

  • Pas de réponse : 68% par les hommes
  • Interruptions : 54% par des hommes
  • Réponses retardées : 70% par des hommes
  • Réponses minimales retardées : 60% par des hommes

Il y avait d’autres stratégies effectuées par les hommes pour montrer leur désintérêt et réduire au silence leurs femmes, comme sortir de la pièce au bout milieu de la conversation, ou bien faire plus attention à la télévision qu’à ce que disait leur épouse.

Les femmes lançaient le plus de sujet de conversation (63% des sujets de conversation lancés) mais ils étaient moins souvent suivis avec succès : seulement 66% des sujets de conversation lancés par les femmes étaient suivis, contre 76% pour les hommes. Les hommes avaient tendance à minimiser ou à ridiculiser les sujets de conversation et les préoccupations de leur compagne, en disant des choses comme « Pourquoi s’inquiéter de cela, alors que c’est même pas encore arrivé ? ».

Conversation entre époux

"Je voudrais que tu la fermes et que tu arrêtes cette satanée conversation pendant que j’essaye de lire le journal !"

En examinant les sujets de conversation, DeFrancisco se rendit compte que tous les sujets de conversation avaient les mêmes chances d’être lancés par les deux sexes, sauf un : les émotions personnelles, qui fut seulement lancé par des femmes (sans succès, d’ailleurs), mais rarement.  DeFrancisco a donc jugé raisonnable l’hypothèse selon laquelle le sujet de conversation n’était pas le problème. Selon elle, un individu dans le couple (l’homme) a le pouvoir de choisir ou non quel sujet est digne d’intérêt, et que ce pouvoir est une forme de contrôle et de mise en silence de l’autre (la femme).

L’analyse des conversations montrent également que les hommes sont parfois très paternalistes, voire condescendants, avec leur épouse ou compagne. DeFrancisco donne l’exemple d’un homme, Robert, qui parle lentement et avec une voix exagérément articulée, à sa femme, comme si elle était une enfant. Elle donne également l’exemple du couple de Sharon et Jerry. Quand Sharon demanda l’avis de Jerry sur une annonce dans le journal, celui-ci lui dit « Sois prudente, ne t’embourbe pas dans quelque chose dont tu ne saurais pas sortir. Comme donner ton numéro de carte de crédit » ce à quoi Sharon répliqua « Je sais, je ne suis pas débile ». Ces remarques paternalistes ont pour effet d’anéantir les efforts des femmes pour lancer la discussion.

Les interviews sont intéressantes : elles montrent que les femmes cherchent désespérément à discuter avec leur compagnon ou mari, afin de mieux les connaitre ou de partager quelque chose. C’est ainsi qu’une femme disait :

Je veux qu’il me dise ce qu’il pense, ce qu’il ressent… Il y a à peu près un mois, je lui ai dit « Parle-moi, ne t’assois pas là juste en mettant les pieds sous la table ! Parle-moi… »

Les femmes se plaignaient très peu des interruptions, et étaient plutôt inquiètes de ne pas avoir de réponses quand elles parlaient à leur époux. Elles avaient aussi tendance à exprimer leur mécontentement à propos du fait que leur époux faisait semblant de les écouter. Une femme racontait ainsi avoir essayé de multiples stratégies pour attirer l’intention de mari : elle l’interrogeait sur ce qu’elle avait dit, si elle pensait qu’il ne l’avait pas vraiment écouté ; elle utilisait des stratégies de culpabilité ou de jalousie ; ou bien tout simplement, elle lançait des sujets de conversation qui l’intéressait.

Les interviews des hommes montrent que ceux-ci se justifient en disant qu’ils n’avaient pas envie de discuter, ou que leur épouse leur avait déjà parlé de telle ou telle préoccupation particulière. Ils disaient également qu’après une journée de travail, ils souhaitaient regarder la télévision en paix.

En conclusion, les femmes font un travail considérable pour lancer et maintenir la conversation, mais ces efforts sont vains. Elles sont réduites au silence par leur partenaire, à l’aide de multiples stratégies, témoignant en général de désintérêt à leur égard. Globalement, ce genre de comportements, en plus des remarques paternalistes, témoignaient d’une certaine condescendance des hommes de cet échantillon, par rapport à leur épouse. Les hommes semblaient avoir le contrôle de la conversation, et les femmes étaient contraintes de s’y adapter.

La socialisation à l’origine du genre dans la conversation

Nous allons voir maintenant comment la socialisation dans l’enfance induit des façons de communiquer différentes chez les hommes et les femmes.

Cette socialisation commence avec les parents. Une méta-analyse de 199818 indique que les mères stimulent verbalement leurs enfants plus souvent que les pères. Par ailleurs, les pères ont plus tendance à donner des ordres ou à utiliser un langage informatif quand ils s’entretiennent avec leur progéniture. A l’inverse, les mères utilisent plus souvent un discours de soutien (compliment, approbation,…) ou un discours négatif (critiques, réprobations,…), bref un langage plus centré sur le relationnel et les émotions. Enfin cette méta-analyse a également montré que les mères ont tendance à être plus loquaces avec leurs filles et qu’elles employaient plus souvent un discours de soutien avec ces dernières. Tout semble indiquer les parents offrent des modèles genrés selon lesquels les femmes utilisent la parole pour créer des liens, et les hommes pour obtenir quelque chose ou affirmer un statut social.

Des études montrent  également que le discours des parents à propos des émotions tend à être différent avec les filles et les fils durant la petite enfance. Tout d’abord, les parents ont tendance à discuter d’expériences plus émotionnelles et à employer plus fréquemment des termes centrés sur les émotions, avec leurs filles qu’avec leurs fils19–21. De plus, le type d’émotion évoqué diffère selon le sexe de l’enfant : les parents font plus souvent référence à la tristesse avec les filles qu’avec les garçons19,21,22, tandis qu’ils évoquent plus souvent la colère avec les garçons qu’avec les filles22. La colère est une émotion liée à l’affirmation de soi, en cohérence avec le rôle traditionnellement masculin, alors que la tristesse est un état plus passif et moins dominant, plutôt reliée traditionnellement au rôle féminin.

parents parlant à leur enfant

Les parents parlent plus de leurs émotions aux filles qu’aux garçons.

La socialisation a également lieu au contact des autres enfants. Les jeunes enfants jouent principalement dans des groupes ségrégés par le sexe, et filles et garçons jouent à des jeux différents qui impliquent des manières de communiquer différentes.13

foot

La plupart des jeux masculins sont compétitifs.

Les garçons jouent en groupes relativement large13. La plupart des jeux masculins (foot par exemple) sont compétitifs et sont spécifiés par des règles. Comme ces jeux sont structurés par des objectifs et des règles, il n’y a pas de raison de discuter de comment y jouer. Dans ces jeux, un individu aura un statut social élevé s’il parvient à se faire remarquer, à bien jouer et à dominer les autres joueurs. De cette façon les garçons apprennent que la parole sert à s’affirmer, à mettre en avant ses idées et à attirer  l’attention. Les garçons apprennent également, en discutant de stratégie au cours du jeu, à utiliser la parole pour réaliser quelque chose.

Les filles quant à elles jouent en petits groupes, de deux ou trois personnes13. Des jeux de rôle comme « jouer

filles

Les filles ont besoin de communiquer pour résoudre les problèmes dans leurs jeux.

à la maîtresse et aux élèves » ou « jouer à la maman et au papa » n’ont pas de règles préétablies. Les petites filles doivent donc discuter pour savoir qui fait quoi et comment. Par ailleurs, contrairement aux jeux masculin, ces jeux n’ont pas d’objectifs particuliers, et permet aux filles de s’intéresser à l’interaction elle-même plutôt qu’à la finalité de l’interaction. Pour que les jeux féminins fonctionnent, les petites filles doivent coopérer et résoudre les problèmes en communiquant. Ainsi, les filles apprennent à utiliser la parole pour créer et maintenir des relations. Le processus de communication, et non pas son contenu, est au cœur de la relation. Les petites filles apprennent à éviter de critiquer ou de rabaisser les autres ; si une critique est nécessaire, elles apprennent à leur faire de manière diplomatique et douce.

Enfin, à l’école, les professeurs interagissent plus souvent avec les garçons qu’avec les filles23–25 : ils les interrogent plus fréquemment, leur laissent plus de temps pour répondre et passent plus de temps à répondre à leurs interventions26. On peut supposer que cela aide les garçons à acquérir une plus grande aisance ce qui concerne la prise de parole en public.

Conclusion : les femmes, ces bavardes ; comment on les prive de parole

La parole est un moyen d’affirmer son statut social, plus particulièrement chez les hommes. En effet, les femmes et les hommes communiquent à des desseins différents. Les femmes ont plus tendance à se concentrer sur l’aspect affectif de l’interaction que les hommes. Elles se servent de la parole pour créer des liens de solidarité, même dans des contextes formels, alors que les hommes parlent pour maintenir ou augmenter leur statut social.

Dans une conversation, celui qui parle le plus et qui est surtout en capacité de choisir les sujets de conversation, est celui qui a le statut social le plus élevé. Parler et mener la conversation permet également de donner sa vision du monde et d’influencer autrui. Or les femmes sont incitées à peu parler ; elles sont donc peu influentes dans les discussions et les prises de décision.

Nous avons vu que plusieurs stratégies existent pour les priver de parole. Il y a d’abord les violations des règles de la conversation : interruption, silences, réponses retardées ou encore de multiples autres stratégies qui signalent du désintérêt par rapport à ce que les femmes disent : ridiculiser ou minimiser leur sujet de conversation, sortir de la pièce où a lieu la discussion, changer de sujets de conversation, regarder ailleurs etc.

Femme au téléphone

Le mythe de la femme bavarde, déversant un flot de paroles (sans doute ineptes)

Le mythe de la femme bavarde est une autre stratégie qui permet de réduire les femmes au silence. Alors que de plus en plus d’études tendent à montrer que les femmes parlent moins que les hommes, ce mythe persiste. L’image populaire de la femme qui parle, parle sans jamais s’arrêter est encore d’actualité. On est donc face à un double standard : toute parole féminine est considérée de trop. Ainsi dans une expérience où l’on présente un dialogue entre une femme et un homme, et où les deux interlocuteurs parlent pendant la même durée, les participants ont quand même estimé que la femme est plus bavarde que l’homme27… Pour reprendre donc ce que dit Corinne Monnet, « Ce n’est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jugées bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses. La norme ici n’est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes être des femmes silencieuses. »

Enfin, les femmes ont la réputation de non seulement trop parler, mais aussi de parler pour ne rien dire, ou pour raconter des choses futiles et inintéressantes. Les sujets de conversation traditionnellement féminins : relations, apparence, mode, enfants, entretien de la maison etc. sont considérés comme plus futiles et moins sérieux que les sujets masculins, que ce soit la politique mais aussi les voitures, les jeux en ligne, le sport, etc28.

Je finirai cet article avec cette « superbe » vidéo qui illustre bien l’image qu’a la société de la parole féminine, et la valeur qu’elle lui accorde :

—————————————————————————————————————————-

Références

1. Sacks H, Schegloff EA, Jefferson G. A Simplest Systematics for the Organization of Turn-Taking for Conversation. Language. 1974;50(4):696-735.

2. Zimmerman DH, West C. Sex roles, interruptions and silences in conversation. In: Language and sex: difference and dominance.; 1975.

3. Leaper C, Ayres MM. A Meta-Analytic Review of Gender Variations in Adults’ Language Use: Talkativeness, Affiliative Speech, and Assertive Speech. Pers Soc Psychol Rev. 2007;11(4):328-363.

4. James D, Drakich J. Understanding gender differences in amount of talk: A critical review of research. Pearson Education; 2004.

5. Holmes J. Women’s Talk in Public Contexts. Discourse Society. 1992;3(2):131-150.

6. DeFrancisco VL. The Sounds of Silence: How Men Silence Women in Marital Relations. Discourse Society. 1991;2(4):413-423.

7. Anderson KJ, Leaper C. Meta-Analyses of Gender Effects on Conversational Interruption: Who, What, When, Where, and How. Sex Roles. 1998;39(3):225-252.

8. Ng SH, Brooke M, Dunne M. Interruption and Influence in Discussion Groups. Journal of Language and Social Psychology. 1995;14(4):369-381.

9. James D, Clarke S. Interruptions‚ gender ‚ and power: A critical review of the literature. In: Gender and conversational interaction. Oxford University Press. 1992.

10. Mast MS. Dominance as Expressed and Inferred Through Speaking Time. Human Communication Research. 2002;28(3):420–450.

11. Hannah A, Murachver T. Gender and Conversational Style as Predictors of Conversational Behavior. Journal of Language and Social Psychology. 1999;18(2):153-174.

12. Tannen D. Gender differences in topical coherence: Creating involvement in best friends’ talk. Discourse Processes. 1990;13(1):73-90.

13. Wood JT. Gendered Lives. Cengage Learning; 2012.

14. Leaper C, Smith TE. A Meta-Analytic Review of Gender Variations in Children’s Language Use: Talkativeness, Affiliative Speech, and Assertive Speech. Developmental Psychology. 2004;40(6):993-1027.

15. Bornstein MH éd. Handbook of Parenting: Volume I: Children and Parenting. 2e éd. Psychology Press; 2002.

16. Zimmerman DH, West C. Genre, langage et conversation. reso. 2000;18(103):183-213.

17. Fishman PM. Interaction: The Work Women Do. Social Problems. 1978;25(4):397-406.

18. Leaper C, Anderson KJ, Sanders P. Moderators of gender effects on parents’ talk to their children: A meta-analysis. Developmental Psychology. 1998;34(1):3-27.

19. Adams S, Kuebli J, Boyle PA, Fivush R. Gender differences in parent-child conversations about past emotions: A longitudinal investigation. Sex Roles. 1995;33(5):309-323.

20. Flannagan D, Perese S. Emotional References in Mother-Daughter and Mother-Son Dyads’ Conversations About School. Sex Roles. 1998;39(5):353-367.

21. Kuebli J, Fivush R. Gender differences in parent-child conversations about past emotions. Sex Roles. 1992;27(11):683-698.

22. Fivush R, Brotman MA, Buckner JP, Goodman SH. Gender Differences in Parent–Child Emotion Narratives. Sex Roles. 2000;42(3):233-253.

23. Duru-Bellat M. L’école des filles: Quelle formation pour quels rôles sociaux? Editions L’Harmattan; 2004.

24. Leder GC. Teacher student interaction: A case study. Educational Studies in Mathematics. 1987;18(3):255-271.

25. Duffy J, Warren K, Walsh M. Classroom Interactions: Gender of Teacher, Gender of Student, and Classroom Subject. Sex Roles: A Journal of Research. 2001;45(9):579-93.

26. Secada WG, Fennema E, Byrd L. New Directions for Equity in Mathematics Education. Cambridge University Press; 1995.

27. Cutler A, Scott DR. Speaker sex and perceived apportionment of talk. Applied Psycholinguistics. 1990;11(03):253-272.

28. Bourdieu P. La domination masculine. Paris: Éditions du Seuil; 1998.