Partie 2 : le cas de la culture occidentale
Partie 1 : les études interculturelles
J’ai commencé une petite série d’articles sur les cultures enclines au viol. Après vous avoir présenté le concept de cultures enclines au viol (à comparer aux cultures sans viol) , je vais discuter maintenant du cas des cultures occidentales.

L’enlèvement des Sabines, par Francisco Pradilla
Selon plusieurs autrices1,2, la culture euro-américaine est une culture prônant le viol. En effet, on y rencontre plusieurs caractéristiques qui la classent dans cette catégorie :
- Le viol y est fréquent
- Les croyances qui justifient l’existence du viol, les mythes sur le viol y sont largement répandus. Ces mythes ont tendance à transférer la responsabilité du viol de l’agresseur vers la victime et banalise ce crime. Par exemple « elle n’avait qu’à pas porter une jupe si courte » est un mythe sur le viol. Ou encore « les hommes ont des besoins irrépressibles qui les poussent à violer. »
- Le viol peut servir de punition
- Inégalités et système d’oppression
- Valorisation d’une sexualité violente.
Je vais à présent détailler ces différents points.
Fréquence du viol
En Occident, le viol est un phénomène à l’ampleur considérable, comme l’indique plusieurs études.

En France, il y aurait entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an.
Ainsi, en France, l’enquête ENVEFF de 20003 (Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France) a indiqué que 0,3% des femmes interrogées (toutes âgées de 20 à 59 ans) avaient été violées dans l’année précédente. Si l’on applique cette proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine, ce sont donc quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l’année, auxquelles il faudrait rajouter les femmes de 18 à 20 ans et celles de plus de 59 ans, sans compter les mineures. Par ailleurs, l’enquête INSEE 2005-20064 portant sur des femmes de 18 à 59 ans donne le chiffre de 0,7 % de femmes violées, et de 1,5 % pour les viols et les tentatives de viols réunis, sur deux années. Le rapport de l’ONDRP de 20125 explique qu’en 2010-2011, 0,7% des femmes de 18 ans à 75 ans interrogées déclarent avoir été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol. En rapportant cette proportion au poids total de cette catégorie dans la population française, l’ONDRP estime que 154 000 femmes ont été victimes, avec une marge d’erreur de 45 000 victimes. Cela signifie qu’il y a entre 55 000 et 100 000 femmes victimes d’un viol ou d’une tentative de viol par an. Enfin, on évalue à 16% le nombre de femmes françaises ayant subi au moins un viol ou une tentative de viol au cours de leur vie6. Plus de la moitié d’entre elles (59%) ont vécu cette violence alors qu’elles étaient mineures6.
Aux États-Unis, il y aurait environ 200 000 victimes de viol (âgées de plus de 12 ans) par an7. Par ailleurs, 18 à 25% des femmes américaines auraient subi soit une tentative de viol, soit un viol dans leur vie8,9.
En Australie, une étudiante sur six affirme avoir été victime d’un viol durant sa vie (17 % ont été victimes de viol et 12 % de tentative de viol) selon une enquête réalisée par l’Union nationale des étudiants australiens auprès de 1.500 femmes étudiant à l’université10.
Mythes sur le viol
Les mythes sur le viol sont des attitudes et croyances, généralement fausses, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes11. En Occident, ces mythes sont répandus et persistants. Ainsi, une étude américaine a montré, en utilisant des échelles de mesure de l’adhésion aux mythes autour du viol (avec des questions fermées), qu’entre 25% et 35% des gens adhèrent à la majorité de ces mythes11. Cependant dans une autre étude américaine utilisant des questions ouvertes, près de 66% des personnes interrogées approuvaient les mythes autour du viol12.
Pour en savoir plus sur les mythes sur le viol, vous pouvez lire ma série d’articles à ce sujet.
Le viol comme punition

Le viol… un acte de punition et de vengeance ?
Le viol ne serait pas qu’une violence masculine : ce serait aussi un puissant moyen pour maintenir les femmes dans une positionsubordonnée, en les punissant. Ainsi, Susan Brownmiller considère que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur»13. Il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment celui d’éviter de sortir seule)14,15. Par ailleurs, une femme agressée ou violée après avoir osé sortir seule, entendra des reproches du type « Une femme ne doit pas sortir seule la nuit », puisque ce type d’idée reçu - les mythes sur le viol – sont extrêmement répandues11,12. Ainsi, le viol servirait de punition pour celles qui auraient bravé l’interdit, celui d’utiliser librement l’espace public.
Par ailleurs, plusieurs études, portant sur les raisons pour lesquelles les hommes violent, corrobore l’idée que le viol sert parfois de punition. Dans une étude de 198516, les auteurs ont demandé à 114 violeurs condamnés de décrire les « bénéfices » que le viol leur avait apportés. Un certain nombre de violeurs considéraient que leur comportement était un acte légitime de vengeance ou de punition, perpétué à l’encontre de personnes qui avaient commis une faute. Darke note en 1990 que les violeurs utilisent des phrases révélant une volonté d’humilier, de dominer et, dans certains cas, de punir : « Je voulais la rabaisser et la remettre à sa place, car elle m’avait défié »17. Dans une étude de 200718, on a demandé à 35 violeurs de femmes adultes d’expliquer leur acte : l’explication la plus fréquente (1/4 des violeurs) a été qu’ils s’étaient sentis lésés et avaient voulu prendre leur revanche.
Enfin, une étude de 200519 a cherché à étudier les motivations des meurtriers sexuels en en interviewant 28. Les auteurs ont pu voir émerger trois grandes motivations, dont à nouveau le désir de se venger.
Inégalités et système d’oppression
Dans la plupart des cultures enclines au viol, les relations sociales sont marquées par la violence interpersonnelle, conjuguée avec une idéologie de la domination masculine20. En effet, la dynamique du viol n’est pas seulement la conséquence de certaines dispositions psychologiques des agresseurs : le différentiel de pouvoir entre groupes d’individus détermine qui viole et qui est violé⋅e2. Ainsi, en France, plus de 90% des victimes de viols sont des femmes et environ 96% des agresseurs, des hommes selon une enquête du Collectif Féministe contre le Viol21. Outre la domination masculine, d’autres types d’oppression peuvent entrer en compte, comme ceux basés sur la race, la classe sociale ou encore l’orientation sexuelle. Le viol apparait être ainsi la conséquence d’un emboîtement de systèmes oppressifs2.

Les femmes handicapées ont trois fois plus de risques d’être violées que les femmes valides.
Les personnes qui ont le moins de pouvoir dans la société seront les plus pauvres ou encore celles qui seront les moins crues dans un tribunal. Elles ont donc moins la possibilité de se défendre. Par exemple, les migrantes en situation irrégulières sont particulièrement vulnérables : non seulement, elles sont dans une situation économiques particulièrement précaires, mais en plus, elles risquent d’être expulsées2. Aux Etats-Unis, les femmes afro-américaines sont plus blâmées quand elles ont été victimes de viol que les femmes blanches22. Pour ces femmes, le viol survient par ailleurs dans un contexte historique bien particulier, puisqu’à l’époque de l’esclavage, les maîtres blancs avaient parfaitement le droit de violer leurs femmes esclaves23. Enfin, d’autres exemples montrent que le viol dépend de différentiels de pouvoir : les femmes handicapées ont trois fois de risques d’être violées que les femmes valides2 et les femmes très pauvres, quatre fois plus de risques que les autres femmes 23
Valorisation d’une sexualité violente
En lisant, dans mon premier article sur les cultures du viol, que les Gusii, une société kenyane dans laquelle on considère que durant les rapports sexuels hétérosexuels, l’homme doit braver la résistance de la femme, et doit lui faire mal (si bien qu’un jeune époux est félicité si sa femme ne peut plus marcher le lendemain de la nuit de noce), vous avez peut-être été très choqué⋅e, ou encore cela vous a fait ricaner tellement cela vous a semblé grossier. Pourtant, peut-on dire qu’il en va tellement différemment en Occident ?
En français, le mot « séduction » est associé à deux champs lexicaux bien particuliers, la chasse et surtout, la guerre24. On dira ainsi qu’un homme fait la chasse à une femme, qu’il l’épie, la poursuit de ses ardeurs. On dira aussi d’un séducteur qu’il a eu de nombreuses conquêtes féminines, qu’il use de tactique, de stratégie ou encore des armes de la séduction. On parle de victoire amoureuse ou de triomphe. Du côté des femmes, on dit plus volontiers qu’elles résistent aux assauts des hommes, ou alors qu’elles constituent des trophées pour ceux-ci, une fois séduites. La littérature regorge de cette métaphore séduction-guerre, ou plus rarement séduction-chasse. Par exemple, le vicomte de Valmont écrit à la Marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos :
j’ai risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs combats & les détails d’une pénible défaite ; si, séduit par un désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus ! Ah ! qu’elle se rende, mais qu’elle combatte ; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de résister ; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesse, & soit contrainte d’avouer sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf qu’il a surpris ; le vrai chasseur doit le forcer.

Dom Juan
Et dans Dom Juan (1665) de Molière, le personnage éponyme s’exclame :
On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
Ainsi, la séduction hétérosexuelle apparait déjà comme un rapport de domination, du séducteur (l’homme en général) sur la personne séduite (généralement, la femme). Mais cela est encore plus visible et marquant si on s’intéresse à la façon dont sont décrits les rapports sexuels.
La relation hétérosexuelle n’est souvent perçue que sous le prisme de la pénétration, vaginale ou anale25. L’homme est généralement considéré comme le pénétrant, la femme comme la pénétrée. Or cette pénétration de la femme par l’homme est souvent décrite comme s’il s’agissait d’une agression de ce dernier sur la première. Les métaphores de la conquête, de la possession, de l’effraction voire de la destruction reviennent régulièrement26,27. On dira qu’un homme possède une femme, qu’il la prend, la besogne, la matraque, la pilonne, ou encore lui défonce/déchire/détruit tel orifice. Les femmes sont quasiment tout le temps objets dans ces phrases, et les hommes sujets. Les termes argotiques baiser, niquer ou enculer signifient également « tromper » ou « duper »26,27. Ces termes violents reviennent souvent dans les descriptions de vidéos pornographiques. Dans notre culture, plus l’acte sexuel est apparemment violent, plus la « baise » est considérée comme « bonne » : dans les vidéos pornographique, plus les va-et-vient se font fortement et rapidement, plus la femme pousse des gémissements de plaisir.
« Faire mal » = « Bien baiser » ?
Par ailleurs l’un des principaux ressorts dans la pornographie consiste pour les hommes à obtenir l’aveu de plaisir par les femmes, après qu’elles ont montré quelque résistance26. Les phrases du type « avoue que tu aimes ça » « avoue que tu es une salope » résument en grande partie ce script, comme si le refus initial des femmes servait de masque à leur véritable désir, qui est celui d’être mise au service sexuel des hommes, et qu’elles ne peuvent pas assumer ouvertement. On dit d’ailleurs souvent des femmes qu’elles s’abandonnent aux assauts de son partenaire. Ainsi, non seulement dans notre culture, l’acte sexuel est souvent associé à l’agression ou la destruction des femmes par les hommes, mais en plus, y est répandue l’idée selon laquelle les femmes désirent au fond être agressées/humiliées/détruites26.
Il y a un peu moins d’un an, un site de « conseils en séduction » indiquait dans un article adressé aux hommes et intitulé Comment bien baiser (je vous laisse chercher sur Google), que pour « faire gémir » sa partenaire, il fallait la dominer et « imposer sa puissance ». On retrouvait l’idée que ce n’était qu’en procédant ainsi, que la partenaire « baisée comme une fille de joie », osera se « laisser aller à des fantasmes souvent inexprimés » et que de nombreuses « femmes rêvent de se faire démonter par un inconnu au chibre géant ». Par ailleurs, l’une des suggestions données dans l’article est : « Ne lui demandez pas si vous pouvez la pénétrer comme un animal sauvage, faites-le ! »
Ces scripts valorisant une sexualité violente et conquérante, et que l’on retrouve dans la pornographie ou ailleurs, sont les reflets d’anciens scénarios culturels27. Certaines féministes, comme Sheila Jeffreys parle d’«érotisation de la domination» pour caractériser ces scripts26.

Sensualité ou brutalité ?
Conclusion
Comme nous l’avons vu, les cultures occidentales semblent regrouper de nombreuses caractéristiques des sociétés enclines au viol. Le viol y est en effet fréquent et semble parfois servir au groupe dominant – les hommes en l’occurrence – à punir les membres du groupe dominé, les femmes. Par ailleurs, les rapports hétérosexuels, même consentis, semblent très souvent associés à la violence.
Ajout (02/03/2013)
Je suis tombée ce matin sur cette peinture murale de l’artiste street-art américain Sever MSK. Juste un exemple supplémentaire pour démontrer comment la sexualité – et en particulier la pénétration- est assimilée à la domination, voire à la destruction dans l’esprit de beaucoup de personnes.

Une peinture murale de l’artiste street-art américain Sever MSK.
Image trouvée ici.
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