Mythes autour du viol. Partie 3 : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes

Les mythes autour du viol et leurs conséquences

Partie 3 : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes

Partie 1 : Quels sont ces mythes ? Qui y adhère ?

Partie 2 : Les conséquences pour la victime

Partie 4 : Conséquences sur la propension au viol

Partie 5 : Les mythes sur le viol dans les médias

Après avoir vu ce qu’étaient les mythes sur le viol, qui y croyaient, et ce qu’ils pouvaient entraîner sur le rétablissement des victimes, nous allons voir comment ils peuvent permettre de restreindre la liberté de toutes les femmes.

femme la nuit

"Une femme ne devrait pas sortir seule la nuit" entend-on souvent.

Des injonctions et des conseils inappropriés

Nous l’avons vu, les mythes sur le viol permettent de blâmer la victime et de déresponsabiliser l’agresseur1.  Ainsi, avec ces mythes (« elle n’avait qu’à pas : sortir seule la nuit/s’habiller comme une pute/boire autant/l’allumer… »), la société demande aux femmes d’éviter d’être violée en suivant certaines règles : limiter ses déplacement, ne pas sortir sans être chaperonné par un homme, toujours avoir l’air chaste et être vigilante, par exemple. Ces mythes sur le viol ne sont donc rien d’autres que des injonctions données aux femmes, leur disant comment se comporter. Des études inter-culturelles ont ainsi prouvé, qu’au niveau sociétal, l’adhésion aux mythes sur le viol est corrélée à des attitudes restreignant le rôle des femmes, qu’on soit aux Etats-Unis, en Turquie, en Israël ou en Allemagne2–4.  Ce sont donc des outils qui limitent la liberté de déplacement des femmes et leur font croire qu’elles sont dépendantes des hommes pour leur sécurité. Cela peut paraître assez ironique, quand on sait que les femmes ont en moyenne moins de chance de se faire agresser dans la rue que les hommes4.

Comme le viol a jusque dans les années 1980 été défini comme un crime commis essentiellement par des étrangers, la prévention s’est longtemps focalisée sur certains conseils donnés aux femmes : ne pas sortir la nuit, ne pas porter des jupes trop courtes ou encore, ne pas boire5… On a critiqué ce type de recommandation comme restreignant la liberté des femmes, mais on en retrouve encore dans les livre d’auto-défense ou dans la bouche de certains officiers de police5 (le fameux : « Evitez de vous habiller comme des salopes si vous ne voulez pas vous faire violer.»). Ce genre de conseils implique que le viol est majoritairement commis par des étrangers, la nuit et dans des endroits publics. Or ce type de situation est pourtant rare : seulement 25% des viols sont commis par des inconnus6 ; le crime a lieu au domicile de la victime dans environ 65% des cas7. Enfin, seulement la moitié des viols a lieu la nuit8.

Un climat de tolérance pour les agressions sexuelles

Par ailleurs, les mythes sur le viol contribuent à un climat de tolérance pour les agressions sexuelles. Or plusieurs auteurs ont émis l’hypothèse que le viol et les agressions sexuelles sont des mécanismes permettant de maintenir les inégalités entre sexes et de montrer aux femmes quelle est leur place dans la société.  Susan Brownmiller est même allée jusqu’à dire que le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent  toutes les femmes dans la peur»9. S’il est sans doute difficile de prouver que le viol est un processus d’intimidation conscient, plusieurs données suggèrent indirectement que la peur du viol a pour effet d’intimider les femmes4 :

  •  Au niveau sociétal : les sociétés présentant une forte prévalence de viol sont caractérisées par de fortes inégalités entre les sexes, en termes juridiques, de statut social, d’accès au pouvoir et aux ressources4,10,11.
  •   Au niveau individuel : il a été montré dans une étude de 1981 que la peur du viol, – particulièrement présente chez les femmes pauvres, âgées, ou appartenant à des minorités ethniques – est corrélée à des comportements d’auto-restriction (notamment limiter ses mouvements, porter des chaussures permettant de courir)4,12.

Par ailleurs, selon cette même étude de 1981, environ 43% des femmes disent avoir peur la nuit dans la rue, contre seulement 17% des hommes4, ce qui montre bien que les femmes sont en moyenne plus intimidées lorsqu’elles se promènent seules. Une étude de 2009 portant sur près de 2000 personnes a montré que les femmes sont en moyenne plus inquiète que les hommes à propos de tout type d’agression (viol, attaque physique, vol) .Cela n’est pas cohérent avec le fait que les hommes sont en moyenne moins en sécurité dans la rue que les femmes, car plus susceptibles de subir des crimes violents4,13.

Peur du viol

Beaucoup de femmes ont peur de sortir seules la nuit

Relation de cause à effet entre prévalence des agressions sexuelles et inégalité des sexes

Tout cela suggère qu’il y a une corrélation entre prévalence des agressions sexuelles et inégalité des sexes. Trois hypothèses peuvent alors être émises :

  1. L’inégalité des sexes génère les agressions sexuelles
  2. Les agressions sexuelles génèrent une inégalité des sexes (hypothèse de Brownmiller)
  3. Il n’y a pas de relation de cause à effet directe entre l’inégalité des sexes et les agressions sexuelles.

A noter que les hypothèses 1 et 2 ne sont absolument pas incompatibles ; à l’inverse, l’hypothèse 3 n’est pas compatibles avec la 1 et la 2.

L’hypothèse 1 a notamment été confirmée par une étude sur 100 hommes14, montrant que le niveau de sexisme hostile d’un individu prédit sa propension à violer, c’est-à-dire sa tendance à déclarer qu’il agirait comme l’agresseur, s’il était sûr de ne pas se faire attrapé, quand on lui décrit une situation de viol.

estime en soi

Penser au viol diminue la confiance en soi de certaines femmes

L’hypothèse 2 a été vérifiée par plusieurs expérimentations. Une première, réalisée en 198315, montre que quand des femmes lisaient un article décrivant un viol, leur estime de soi diminuait, par rapport à un groupe contrôle qui n’avaient pas lu cette description. De plus, elles semblaient mieux accepter les rôles genrés traditionnels car elles étaient en moyenne plus d’accord avec des affirmations comme « Les femmes devraient moins s’occuper de leurs droits, et tâcher d’être de bonnes mères et de bonnes épouses » ou encore « on devrait plus encourager les garçons à faire des études que les filles ».

 Une étude semblable, réalisée en 1993 par Bohner, a inclu des hommes16. Elle a montré que l’estime de soi des hommes n’était pas diminuée par la lecture d’une description de viol. Au contraire, leur confiance en soi était augmentée, en particulier quand ils adhéraient fortement aux mythes sur le viol ! Bohner et collaborateurs ont également pu déterminer qu’en réalité, seules les femmes adhérant peu aux mythes sur le viol voyaient leur estime de soi diminuer. En effet, la confiance en soi des femmes adhérant fortement à ces mythes augmentaient quand elles avaient lu un scénario de viol, comme les hommes. Cela tient  sans doute au fait qu’elles considéraient que seules certaines femmes étaient victimes de viol, et qu’elles s’excluaient de cette catégorie ;

Bohner et al. ont également regardé l’impact qu’avait sur l’estime de soi la lecture d’une description d’attaque contre un homme. Apparemment, penser à une agression physique n’induit pas une forte diminution de l’estime de soi, que ce soit chez les hommes ou les femmes. Cela est donc spécifique au viol.

Ces travaux confirment donc l’hypothèse 2 selon laquelle les agressions sexuelles – favorisées par les mythes sur le viol – permettent d’exercer un contrôle sur toutes les femmes, en les intimidant.

Conclusion

En conclusion, les mythes sur les viols ne sont rien d’autres que des injonctions données aux femmes pour qu’elles limitent leur liberté. Par ailleurs, ces mythes sur les viols entretiennent un climat favorable pour les agressions sexuelles, qui permettent elles-mêmes de contrôler les femmes.

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Références

1. Page AD. Judging Women and Defining Crime : Police Officers’ Attitude Toward Women and Rape. Sociological Spectrum. 2008;28:389-411.

2. Costin F, Kaptanoḡlu C. Beliefs about rape and women’s social roles: A Turkish replication. European Journal of Social Psychology. 1993;23(3):327-330.

3. Costin F, Schwarz N. Beliefs About Rape and Women’s Social Roles. Journal of Interpersonal Violence. 1987;2(1):46 -56.

4. Buss DM, Malamuth NM. Sex, power, conflict: evolutionary and feminist perspectives. Oxford University Press; 1996.

5. Ullman SE. A 10-Year Update of « Review and Critique of Empirical Studies of Rape Avoidance ». Criminal Justice and Behavior. 2007;34:411-429.

6. Anon. Bulletin 2006. Collectif Féministe Contre le Viol; 2006.

7. Fondation Bernheim (Bruxelles), Zucker D. Viol : approches judiciaires, policières, médicales et psychologiques : actes du colloque. Bruxelles: Kluwer; 2005.

8. Anon. Bulletin 2003. Collectif Féministe Contre le Viol; 2003.

9. Brownmiller S. Against Our Will: Men, Women, and Rape. 1975.

10. Sanday PR. The Socio‐Cultural Context of Rape: A Cross‐Cultural Study. Journal of Social Issues. 1981;37(4):5-27.

11. Barron L, Straus MA. Four theories of rape: A macrosociological analysis. Social Problems. 1987;5(34):467-489.

12. Riger S, Gordon MT. The Fear of Rape: A Study in Social Control. Journal of Social Issues. 1981;37(4):71-92.

13. Zohor, D, Vanovermeir S. Des insultes aux coups : hommes et femmes inégaux face à la violence,  Études sociales, Insee. 2006

14. Masser B, Viki GT, Power C. Hostile Sexism and Rape Proclivity Amongst Men. Sex Roles. 2006;54(7-8):565-574.

15. Schwarz N, Brand JF. Effects of salience of rape on sex role attitudes, trust, and self‐esteem in non‐raped women. European Journal of Social Psychology. 1983;13(1):71-76.

16. Bohner G, Weisbrod C, Raymond P, Barzvi A, Schwarz N. Salience of rape affects self‐esteem: The moderating role of gender and rape myth acceptance. European Journal of Social Psychology. 1993;23(6):561-579.

Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ? Les mécanismes psychosociaux du plafond de verre

Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ?

Les mécanismes psychosociaux du plafond de verre

Je fais une petite pause dans mes articles consacrés aux mythes sur le viol (car oui, il y en a aura au moins un ou deux encore…) pour aborder un sujet a priori un peu moins pénible : les inégalités salariales.

Plus précisément, je voulais vous parler du livre « Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes ? ». Non seulement, je l’ai trouvé très bien - il est très instructif, bien documenté et facile à lire -, mais en plus, il rentre parfaitement dans la thématique de mon blog. Enfin, il a été écrit par Brigitte Laloupe, alias Olympe, qui est l’auteure d’un blog féministe que j’apprécie.

Personnellement, ce livre m’a fait le même effet que « la domination masculine » de Bourdieu : j’ai pu refaire le triste constat que, partout, partout, aussi bien au travail qu’à l’école, en passant par la famille ou la grammaire française, la femme est rabaissée et dénigrée. Alors que je suis bien au courant des problématiques féministes, lire ce livre pendant tout mon trajet en train (3h30 quand même !) m’a rendue bien triste. Parfois j’aimerais que les machos aient raison : « Mais l’égalité, vous l’avez ! »

Quand des associations féministes se battent contre les jouets sexistes ou bien contre la grammaire, la plupart des gens sont dans l’incompréhension. « Mais pourquoi luttent-elles contre ça alors qu’il y a tant à faire au niveau des inégalités salariales ? » entend-on souvent. Pour une raison simple : ces microdiscriminations, qu’on trouve dans les jouets, les livres pour enfants, la grammaire ou encore le fameux « mademoiselle », et qui semblent a priori inoffensives, sont à l’origine de discriminations plus voyantes et plus révoltantes : les inégalités salariales ou les violences conjugales et sexuelles, par exemple.

C’est bien parce qu’on éduque les enfants différemment en fonction de leur sexe, à l’aide de jouets et de livres sexistes, que les femmes adultes s’effacent quand les hommes savent s’affirmer. C’est bien parce que « le masculin l’emporte sur le féminin », que l’action des femmes est invisibilisée et que cela contribue au manque de modèles féminins. C’est parce que les professeurs interagissent moins avec les filles que celles-ci ensuite ne se sentent pas à la hauteur pour se lancer dans une carrière prestigieuse.

Ce n’est pas en votant une nième loi sur l’égalité salariale que cela risque de changer fondamentalement les choses. Même en pénalisant fortement les entreprises, ces dernières préféreront peut-être payer les indemnités (comme les partis pour la parité…) ou elles risqueront d’embaucher moins de femmes, tout simplement. De plus, cela ne changera rien au fait que les femmes devront se mettre à temps partiel, puisque ce seront toujours elles qui devront assurer l’éducation des enfants. Cela ne changera également rien au fait que les jeunes filles se dirigent moins vers les carrières rémunératrices.

Ce sont donc bien les mentalités qu’il faut changer, en luttant contre ces microdiscriminations qui créent des stéréotypes et qui assignent aux hommes et aux femmes des rôles sociaux différenciés.

Brigitte Laloupe, alias Olympe, débusque ces microdiscriminations dans tous les domaines : dans l’éducation des enfants au sein de la famille ou de  l’école, dans la publicité, dans les médias d’information ou encore dans le couple.

Elle décrit également comment cela mène à la cooptation entre hommes : ceux-ci ont souvent des centres d’intérêt bien à eux (politique, sport) que les femmes n’ont pas, ce qui empêche ces dernières de s’intégrer dans leurs réseaux de pouvoir. De plus, mêmes les femmes qui arrivent à s’immiscer ne sont souvent pas les bienvenues…

Brigitte Laloupe décrit également les attributs de la dominance, comme l’occupation de l’espace, le temps de parole, ou encore certains comportements (colère, ne pas sourire…). Elle met en évidence comment il est très mal vu pour une femme d’arborer ces attributs de dominance : écarter les jambes et donc occuper l’espace social comme un dominant (c’est-à-dire un homme) sera considéré comme vulgaire ; parler autant qu’un homme lui revaudra d’être traitée de pipelette ; enfin sa colère sera assimilée à de l’hystérie.

Enfin, dans une dernière partie, l’auteure aborde la façon dont les femmes ont intériorisé les normes et l’éducation féminines : ayant peu confiance en leurs capacités, elles ne sentent pas légitimes dans leur travail ; elles n’osent pas se faire mousser ; elles n’aiment pas la compétition ; elles ont peur de perdre leur féminité ; elles s’effacent. Dans cette partie, Olympe souhaite faire passer un message aux femmes : en dépassant les normes de leur genre, elles peuvent faire bouger les lignes et se faire entendre dans le monde du travail. Cependant, je m’interroge un peu : oui, les femmes doivent prendre confiance en elles et apprendre à se mettre en avant. Mais est-il souhaitable pour la société que les valeurs dites « masculines » (compétitivité, égoïsme…) soient adoptées également par les femmes et servent de références universelles ? Il est clair que cela les aidera pour se faire une place dans un milieu de requins, mais je pense qu’une société, où les valeurs traditionnellement « féminines » (altruisme, empathie…) soient plus valorisées, serait préférable.

Dans tous les cas, j’ai beaucoup apprécié ce livre. J’ai pas mal appris, notamment sur les réseaux masculins. J’ai trouvé la partie sur les attributs de dominance particulièrement intéressante. Cependant, si vous suivez un peu l’actualité féministe sur le net ou si vous lisez le blog d’Olympe, vous vous rendrez compte qu’il y aura des redites… Forcément.

Je pense que c’est typiquement le genre de cadeau qu’on peut offrir à un⋅e ami⋅e sensible au problème des inégalités salariales (et du sexisme en général), mais pas plus impliqué que cela. Il y a de fortes chances que ce livre provoque un électrochoc !

Les mythes autour du viol et leurs conséquences. Partie 2 : les conséquences pour la victime

Les mythes autour du viol et leurs conséquences 

Partie 2 : les conséquences pour la victime

Partie 1 : Quels sont ces mythes ? Qui y adhère ?
Partie 3 : Les mythes sur le viol restreignent la liberté des femmes
Partie 4 : Conséquences sur la propension au viol
Partie 5 : Les mythes sur le viol dans les médias

Dépression après le viol

Les taux de dépression sont élevés chez les victimes de viol

Nous avons vu dans une première partie quels étaient les mythes sur le viol et qui y adhérait. Les victimes de viol sont les celles qui souffrent le plus directement de ces mythes, qui ont  pour principale conséquence de les blâmer et de déresponsabiliser le violeur1. La responsabilité du viol est donc déplacée du coupable vers la victime.

Ce transfert est typique des agressions sexuelles. Les victimes de vol, par exemple, ne sont pas tenues pour responsables de ce qui leur arrive. Même si elles peuvent se faire légèrement blâmées (« Il n’aurait pas du transporté tant d’argent sur lui.»), les implications  sociales ne sont absolument pas équivalentes à celles que vivent les victimes de viol2.

A ce propos et comme me le faisait très justement remarquer une de mes commentatrices, elfvy, en Français, la forme « elle s’est faite violer» (appelé « causatif pronominal ») est très courante alors qu’à l’inverse le passif « elle a été violée » est beaucoup plus rare. Or plusieurs études grammaire indiquent ces deux expressions n’ont pas exactement le même sens : la construction causative pronominale (« elle s’est faite violer ») implique une certaine responsabilité ou du moins une activité volontaire du sujet !3

Nous allons voir dans cette partie quelles conséquences entraîne ce transfert de responsabilité sur la victime.

Les séquelles psychologiques chez les victimes de viol

cauchemar

Le TSPT se manifeste notamment par des cauchemars évoquant l’évènement traumatisant

Chez les victimes de viol, les séquelles psychologiques sont largement plus importantes et persistantes dans le temps que les séquelles physiques4. Les abus sexuels, et en particulier les viols, sont associés à plusieurs désordres psychiatriques dont les troubles anxieux, alimentaires, les troubles du sommeil, les troubles dépressifs et plus particulièrement les troubles de stress post-traumatique5,6 (TSPT). Le TSPT est une réaction psychologique consécutive à une situation durant laquelle l’intégrité physique ou psychologique du patient ou d’autrui a été menacée, ou effectivement atteinte7. Il se manifeste notamment par des flash-backs et des cauchemars envahissants qui hantent la victime, par l’évitement des situations pouvant rappeler à la victime l’événement traumatisant, et par une hypervigilance. 

Lors d’agressions sexuelles, le choc ressenti est particulièrement fort, puisque les victimes présentent des symptômes de TSPT plus intenses que les victimes d’agressions non sexuelles8. Un nombre non négligeable de victimes de violences sexuelles manifestent des symptômes sévères6. Bien entendu, celles-ci sont tout de même capables de se rétablir et les symptômes diminuent progressivement au cours du temps6,8. Ainsi d’après une étude de 19929, 94% des victimes de viol présentent des symptômes de TSPT 13 jours après l’agression. Elles ne sont plus que 50% trois mois après le viol. Mais, malgré cette diminution des symptômes au cours du temps, certaines victimes rencontrent encore les critères diagnostiques de TSPT des années après le viol6.

Effet du soutien social et des réactions négatives sur le rétablissement de la victime

Lorsqu’une victime de viol révèle ce qui lui est arrivé à son entourage, à la police ou à tout autre personne, elle peut être confrontée à deux types de réactions : des réactions positives (soutien social : écoute, encouragement…) et des réactions négatives (blâme, ne pas croire la victime)10.

Dans  une  étude  portant sur  323  victimes  d’agression sexuelle11,  il a été  observé  que  la  plupart  des  victimes (97,1  %)   perçoivent  des  réactions  positives, mais également  négatives  (98,2 % d’entre elles)  après qu’elles avaient révélé avoir été agressées sexuellement. Les réactions perçues comme négatives perpétuaient la plupart du temps les mythes à propos du viol et de l’agression sexuelle. La plupart de ces victimes auraient souhaité recevoir plus de soutien émotionnel (empathie, écoute…) et d’aide concrète (hébergement…).

Certains travaux étudiant les effets des réactions positives (c’est-à-dire du soutien social) ont montré des effets positifs sur le rétablissement psychologique de la victime10,12, mais d’autres n’ont trouvé aucun effet statistiquement significatif10,13. Il se pourrait qu’en réalité l’effet positif du soutien social sur le rétablissement ne soit pas visible immédiatement après le viol, mais qu’il apparaisse à plus longs termes10. Le soutien social aurait dans tous les cas un impact positif sur le rétablissement physique de la victime14,15.

blâme sur la victime

Blâmer la victime peut avoir des conséquences dramatiques sur son rétablissement

A l’inverse, deux études ont montré que les réactions négatives – le blâme ou l’incrédulité liés aux mythes sur le viol, par exemple  – avaient un impact désastreux sur le rétablissement des victimes10, que ces réactions négatives aient eu lieu juste après le viol13 ou plus d’un an après12. La première étude, de 1991, a montré que les attitudes négatives du conjoint de la victime étaient fortement corrélées à des symptômes psychologiques (cauchemars, angoisse…) plus importants13. Dans l’autre étude, de 1996, tous les types de réactions négatives (blâme, incrédulité, prise de contrôle…) étaient reliées à un plus mauvais rétablissement et à de plus forts symptômes psychologiques12.

Le fait que la quasi-totalité des victimes perçoivent des réactions négatives lors de la révélation de leur viol explique sans doute pourquoi certaines restent traumatisées des années après le viol.

La victime peut également se blâmer elle-même si elle adhère aux mythes à propos du viol. Cependant, le point de vue des proches peut également influencer son  interprétation des faits6. Or plus les victimes culpabilisent pour leurs actions prétendument inadéquate (« Je n’aurais pas du mettre cette jupe »), plus elles se replient sur elles-mêmes, et moins elles s’adressent à des proches pour qu’ils les aident à gérer leur détresse6.

Qui blâme ou ne croit pas les victimes ? Qui les soutient ?

commissariat

La police n’adopte pas toujours une attitude très appropriée face aux victimes de viol….

Les amis, le conjoint et la famille semblent être les meilleurs soutiens aux victimes et c’est souvent à eux que la victime révèle le viol. A l’inverse, la police et les médecins apparaissent comme les moins aidants et ceux ayant le plus de réactions négatives à l’égard de la victime10. Il semble difficile pour la victime de pouvoir éviter ces réactions négatives, puisqu’elle sera dépendante de ces agents.

A la  suite d’un  évènement traumatique,  la victime, quand elle a un conjoint, se tourne généralement vers ce dernier pour rechercher du soutien6. Le rétablissement de la victime dépend donc fortement de son comportement. En effet, un manque de soutien provenant du conjoint ne semble pas pouvoir être compensé par le soutien provenant d’une autre source6.  Or, dans les cas de viols, environ 17% des conjoints blâmeraient la victime et 25% disent se sentir en colère contre elle16,6. De plus, le conjoint a tendance à devenir de moins en moins empathique et patient quand les symptômes de traumatisme persistent17,6. Certains conjoints ressentent même de la jalousie par rapport au violeur et s’inquiètent par rapport à leurs performances sexuelles (!)6.

Une étude18 a montré que les conjoints masculins adoptaient des comportements plus négatifs envers la victime dans les cas d’agressions sexuelles que dans les cas d’agressions non-sexuelles.

Or la façon dont les conjoints réagissent dépendrait très fortement de leur adhésion aux mythes autour du viol6,19. Plus le conjoint croirait à ces mythes, plus il aura tendance à blâmer la victime ou à minimiser l’agression. Ainsi, il a été montré qu’un conjoint sera plus attentif et soutenant s’il perçoit l’agression comme un acte de violence plutôt qu’un acte sexuel12.

De façon général, les personnes blâmant les victimes de viol sont celles présentant un fort niveau de sexisme hostile et d’adhésion aux mythes sur le viol20. Ce sont le plus souvent des hommes21.

Quant aux interactions avec les agents des systèmes juridique et médical, la littérature suggère qu’elles sont souvent mauvaises et vécues par les victimes comme un « second viol », une seconde persécution après le traumatisme initial. La plupart des personnes dénoncées pour viol ne sont pas poursuivies, les victimes traitées aux urgences hospitalières ne reçoivent pas de compréhension et beaucoup d’entre elles n’ont même pas accès à des services de soins psychiatriques de qualité22.

A ce propos, certains comportement des policiers et de représentants de la justice, relatés par Muriel Salmona, psychiatre spécialisée en psychotraumatologie et victimologie, font vraiment froid dans le dos :

Une adolescente de 13 ans a été violée par trois adultes (ayant autorité) qui l’ont obligée à visionner avec eux un film pornographique, et ils ont reproduit sur elle toutes les scènes. Le brigadier et la brigadière de police qui l’auditionnent (audition filmée puisqu’elle est mineure) se mettent à rire lorsqu’elle décrit les scènes de viol. Pire, ils ont dit à la victime qu’elle était une libertine. Ils lui ont demandé si elle aimait être sodomisée. Ils ont même osé dire : "Tu crois vraiment qu’une fille qui est violée, elle se débat comme toi ?" Que penser de ces rires et de ces commentaires ? De telles questions ne peuvent venir de professionnels capables d’impartialité lors des dépôts de plaintes pour viol. Sans surprise cette brigade des mineurs a mis 8 mois avant de traiter la plainte.
Une autre patiente adolescente de 15 ans a été violée par un ancien camarade de classe. Elle non plus n’avait jamais eu de rapports sexuels auparavant, mais elle le connaissait. L’accusé a reconnu qu’elle avait dit non et qu’il lui tenait fermement les deux bras. Pourquoi le procureur a-t-il prononcé un non-lieu ? Est-ce parce qu’elle  avait oublié de leur parler d’échanges MSN entre eux avant le viol ? Une victime avant d’être violée doit savoir qu’elle va être violée et donc éviter tout contact avec le futur agresseur, sinon elle n’est pas crédible ? ! Le moindre oubli vaut plus que des aveux. Le procureur ne s’est pas arrêté au non-lieu. Il a déposé une plainte pour dénonciation mensongère pour crime imaginaire. Il a laissé la brigade des mineurs mettre en garde à vue cette adolescente. Garde à vue où les policiers l’ont traitée de menteuse et lui ont dit que c’est très grave, qu’elle risquait 10 ans de prison.

Aux Etats-Unis, la minimisation des cas de viol – en particulier quand il concerne des femmes pauvres et appartenant à des minorités ethniques- est un grand sujet d’inquiétude. Plusieurs scandales ont éclaté à ce propos23.

Quand est-on le plus blâmé ou le moins cru ?

L’importance du soutien dépendrait de plusieurs circonstances. Ainsi, les agressions sexuelles les plus graves (avec pénétration : les viols) sont celles qui suscitent le moins de réactions positives et le plus de réactions négatives24,14. Les victimes appartenant à des minorités ethniques subissent également plus de reproches24. Les femmes adhérant le plus à leur genre (c’est-à-dire les femmes les plus « féminines »)  sont perçues comme plus crédibles2. Si le viol a été perpétré par un inconnu plutôt que une connaissance, la victime reçoit plus de soutien, probablement parce que les circonstances collent mieux à celle du viol stéréotypé6,25,21 et elle est perçue comme plus crédible26. Si la victime a résisté ou si elle a une bonne réputation, elle sera moins blâmée20. Enfin, les femmes ayant vécu une agression sans violence physique seront elles aussi plus dénigrées ; elles mettront plus de temps aussi à recherche un traitement médical10 alors qu’elles seront aussi plus affectées sur le plan psychologique6.

En bref, excepté quand le viol correspond au viol stéréotypé (la nuit par un étranger armé, avec une victime totalement pure), les victimes ne sont pas considérés comme totalement innocentes.

Les victimes sont le plus blâmées quand la configuration du viol suggère qu’elles aient pu ressentir une attirance sexuelle envers leur agresseur : ainsi les femmes hétérosexuelles et les hommes homosexuels sont plus blâmés que les lesbiennes et les hommes hétérosexuels27,28,29. Une étude a montré que le viol était jugé comme « plus horrible » et plus traumatisant pour les hommes hétérosexuels que pour les femmes et les hommes homosexuels30, comme si le viol était une simple relation sexuelle, et dans un déni complet de la souffrance des femmes et des homosexuels qui en sont victimes. D’après une enquête de 1997, les policiers pensent souvent que le viol est moins traumatisant pour les homosexuels et ils ne prennent pas aux sérieux les plaintes déposées par ceux qu’ils pensent « gays »31.

campagne alcool

"Elle ne voulait pas le faire, mais elle n'a pas pu dire non." Une campagne américaine contre l'excès d'alcool met l'accent sur le comportement des victimes...

Une étude de 2010 a montré que, bien que certaines personnes interrogées ne blâment pas directement la victime, plus de la moitié de celles-ci considéraient que le comportement de la victime (par exemple : sa façon de se vêtir, si elle avait bu de l’alcool…) avait pu causer l’agression sexuelle32. Dans la réalité, les  agressions  impliquant  de  l’alcool  (chez  la victime comme chez l’agresseur )  sont  également  davantage  associées  à  des réactions  négatives24. De même, selon un mythe répandu, les femmes actives sexuellement ont plus tendance à mentir à propos de leur agression sexuelle que les femmes « chastes ». Ainsi, même si on prétend que dans notre société, les femmes ont la possibilité d’avoir autant de partenaires sexuels qu’elles le souhaitent, dans leur réalité, cela leur sera reproché si elles sont victimes de violence sexuelle2. Une étude a montré que, lorsqu’une scène de viol est dépeinte à des sujets, ceux-ci auront tendance à plus blâmer la victime si celle-ci est décrite comme portant une jupe courte33. Ils considéreront qu’elle voulait avoir un avoir un rapport sexuel, qu’elle portait une tenue trop suggestive et qu’elle avait provoqué son violeur.

 

Le viol : un crime largement impuni du fait des mythes sur les agressions sexuelles

Le viol est un crime encore largement impuni puisque seuls  5 % des viols de femmes majeures font l’objet d’une plainte  et trois quarts de ces plaintes sont suivies d’un non lieu ou d’un classement sans suite34 ! Comment expliquer ce phénomène ?

Tout d’abord, certaines personnes ayant subi un rapport sexuel non consenti ne se considèreront pourtant pas comme victime de viol. Il y a plusieurs explications à ce phénomène, notamment l’adhésion aux  mythes autour du viol. Il a été en effet montré que quand une victime adhérait à certains mythes (« quand une victime ne débat pas, ce n’est pas un viol » et « si une femme allume un homme, elle cherche les ennuis ») et qu’elle s’était réellement trouvé dans la situation décrite dans le mythe (ici : qu’elle ne s’est pas débattu ou elle avait séduit son agresseur), elle avait tendance à ne pas se considérer comme victime35.

Ensuite, si les victimes sont si peu disposées à porter plainte, c’est par peur d’être dénigré par les policiers ou les magistrats20. Ainsi, du fait que les victimes ayant été violées par un proche sont plus blâmées que les autres, ces dernières mettent plus de temps à signaler le crime à la police, ce qui contribue d’autant plus à leur incrédibilité2. Elles ont également plus tendance à mentir à propos de l’agression26.

Matthew Hale

Matthew Hale

Le dénigrement des victimes affecte non seulement la probabilité que la victime signale le viol à la police mais également la conviction de la police et des jurés qu’il y a bien eu agression.20 A noter que pour les cas de viol, dans les cours américaines et jusque dans les années 1980, les juges lisaient à voix haute au jury l’avertissement de Hale, un juriste anglais du XVIIIème siècle : « Le viol est une accusation facile à formuler, difficile à prouver, et dont il est encore plus difficile de s’en défendre quand on en est accusé, même si on est parfaitement innocent.» Il est évident que dans de telles circonstance, il est difficile pour une victime d’être prise au sérieux…

Des années 1970 jusqu’aux années 1990, les Etats-Unis connurent plusieurs réformes visant à modifier la législation sur le viol26,23. Auparavant, la victime devait prouver qu’elle avait résisté à son agresseur, et la défense pouvait, quant à elle, puiser dans le comportement sexuel passé de la victime des circonstances atténuantes au crime. Les légistes pensaient en effet que ces lois archaïques décourageaient les victimes à porter plainte et empêchaient les poursuites contre les violeurs. On tâcha également de mieux former les policiers, les procureurs et les médecins à ce sujet. Des progrès ont été faits, mais malgré tout cela, le problème continue à persister aujourd’hui : de nombreux représentants de la justice, les médias, le public et les victimes elles-mêmes continuent d’adhérer aux mythes autour du viol23. Le mythe le plus persistant chez les magistrats est celui que les femmes mentent régulièrement à propos des accusations sexuelles, bien que les fausses accusations soient rares (2-10%)36. Ainsi, la police souhaite souvent que les propos de la victime soient testés par un détecteur de mensonge23, ce qui peut avoir pour conséquence que cette dernière, ne se sentant pas crue, retire sa plainte.

En conclusion

La littérature nous apprend que la très grande majorité des victimes d’agressions sexuelles perçoivent des réactions négatives (blâme, moquerie, incrédulité, minimisation de l’agression, manque de soutien social), du fait que les mythes à propos du viol soient très répandus. Ces réactions négatives nuisent très fortement à leur rétablissement et nuisent au bon fonctionnement judiciaire.

Alors, que ça ne devrait pas être aux femmes d’éviter le viol –mais aux violeurs d’arrêter leurs agressions – la société et le système judiciaire attendent toujours d’elles qu’elles le fassent, en résistant, en restreignant leurs déplacements ou en étant pudiques et réservées.

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Références

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